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- Les Indiens au XXe siècle : mythes et réalités.
Utopie foncière ou défense des Indiens ? (5). Le 30 mai 2023, la Chambre des Députés a approuvé un projet de loi qui limite la recon-naissance de nouvelles terres indigènes [1]. Si ce texte entre en vigueur, les dispositions qu’il contient ne concerneront pas les terres indigènes déjà homologuées et enre-gistrées. En revanche, la nouvelle loi réduira la dimension des territoires qui pourraient être destinés à l’usufruit exclusif de populations autochtones dans l’avenir. Le texte utilise la notion de repère ou seuil temporel (marco temporal en Portugais). Les peuples indigènes et les nombreuses ONG qui prétendent défendre leurs droits ne pourront pas revendiquer la démarcation et l’usage exclusif de terres qu’ils auraient occupées avant l’adoption de la Constitution actuelle, la date de la promulgation (5 octobre 1988) étant utilisée comme repère. Ce projet de Loi doit encore être débattu et approuvé par le Sénat Fédéral et signé par le président Lula qui pourrait y opposer son veto. Le texte est également en cours d’examen par le STF (la Cour Suprême fédérale) qui doit se pro-noncer sur sa constitutionnalité. Le jugement attendu est qualifié de "jugement du siècle" par toute la mouvance indigéniste brésilienne. Cette mouvance rejette toute référence à un seuil temporel. Elle souligne que des terres traditionnellement occupées par les In-diens n’étaient plus occupées par ces derniers en 1988 parce qu’ils en avaient été chas-sés au fil des siècles, notamment pendant la dictature militaire qui a sévi entre 1964 et 1985. Une approche militante qui ne fait pas consensus... En adoptant ce projet de loi, la majorité des députés auraient cédé à la pression du puis-sant lobby agricole brésilien, renforcé ces dernières années par le soutien de Bolsonaro. Le vote du 30 mai dernier a suscité une forte mobilisation des ONG indigénistes et de la gauche brésilienne, c’est-à-dire d’un camp qui se présente comme le camp du bien opposé aux forces du mal que serait l’agribusiness. Les peuples autochtones seraient menacés dans leurs droits fonciers historiques alors qu’ils incarnent à l’heure de la lutte contre le changement climatique une gestion prudente des ressources naturelles par opposition aux pulsions destructrices de l’agriculture et de la société moderne. Cette ap-proche militante est loin de faire consensus au sein de la société brésilienne [2]. La polé-mique née à l’occasion du vote du marco temporal vient aggraver une polarisation poli-tique déjà très préoccupante. 1. Un droit de démarcation imprescriptible ? La mouvance indigéniste brésilienne et ses nombreux relais à l’intérieur et à l’extérieur du pays défendent des principes simples. Ils rappellent d’abord (avec raison) que la démar-cation des terres indigènes est un droit reconnu depuis 1988 et que le processus est loin d’être achevé. Avec la nouvelle Constitution, la République a voulu assumer une dette contractée à l’égard des peuples originaires. Toutes les terres sur lesquelles une pré-sence de populations indigènes dans le passé est avérée doivent être identifiées, démar-quées, homologuées puis réservées à l’usage exclusif des ethnies concernées. Le passé auquel les autorités fédérales doivent se référer est ici une notion étendue. Pour réparer un crime de spoliation foncière dont il continue à porter la responsabilité, l’Etat moderne doit remonter le temps bien au-delà de quelques décennies et rendre aux Indiens l’usufruit de terres dont ils ont été spoliés depuis…. le 16é siècle. Imaginons un instant qu’un tel principe soit pertinent et accepté. Plusieurs difficultés apparaitraient immédia-tement. En 1500, lorsque les premiers Portugais débarquent sur les rivages de ce qui allait devenir le Brésil, les peuples autochtones occupaient-ils tout le territoire du futur Etat ? Doit-on considérer ici tout le foncier utilisé, qu’il s’agisse de terres cultivées, af-fectées à un habitat fixe ou consacrées à des rites religieux ? La spoliation de terres fréquentées par des ethnies nomades a-t-elle la même portée que la spoliation du fon-cier occupé par des ethnies sédentaires ? Des flous juridiques qui alimentent de nouvelles injustices.... Ces interrogations ont été formulées par les membres de l’Assemblée constituante à la fin des années 1980. Le texte de la Loi fondamentale n’apporte pas de réponses claires. L’article 231 prévoit que les ethnies indiennes disposent d’un droit exclusif d’usufruit sur les terres qu’elles occupaient traditionnellement [3]. Ce dernier adverbe autorise toutes les interprétations. Fait-on référence à la présence constante d’une ethnie sur une longue période avant et après la colonisation ? S’agit-il ici des terres de résidence où s’exerçaient les activités principales ? Ce flou a été écarté par un arrêt de jurisprudence du Supremo Tribunal Federal (la Cour suprême) qui a précisé que l’expression de "terres occupées traditionnellement" concernait les terres occupées au moment de la promul-gation de la Loi Fondamentale, en octobre 1988. La plus haute instance du pouvoir judiciaire a cependant assoupli ensuite sa position. En 2009, au cours du processus qui a conduit à la démarcation de la Terre Indigène de Raposa Serra do Sol (voir plus loin), la Cour Suprême avait indiqué que pourraient également être reconnues comme Terres Indigènes des domaines fonciers faisant l’objet de contentieux juridiques ou de conflits en 1988. La mouvance indigéniste et les ONG de la gauche écologiste et identitaire ont su profiter pendant des décennies de cette confusion juridique. Cette mouvance considère que le droit à retrouver un usage exclusif du foncier perdu est un droit imprescriptible. Ce n’est pas parce que des ethnies n’occupaient plus des terres en 1988 ou sur les décennies an-térieures qu’elles ne peuvent pas exiger réparation. En outre, lorsqu’elle a pu démontrer la présence historique d’une ethnie sur un territoire, la FUNAI doit définir la dimension du foncier à restituer en tenant compte des modes de vie traditionnels fondés sur la chasse, la pêche, la cueillette et une agriculture d’autosubsistance. Cette dimension ne peut pas dépendre uniquement de contraintes économiques et matérielles. Il faut aussi que les territoires restitués aient une extension suffisante pour que les ethnies puissent y exercer leurs rites, leurs pratiques culturelles ancestrales. Les partisans d’une large restitution n’oublient pas l’impératif écologique. Les usufruitiers des Terres Indigènes déjà offi-cialisées assument une mission de protection de l’environnement et de la biodiversité. Plus le nombre et l’étendue des nouvelles Terres seront importants, mieux sera assurée cette mission. Certaines ONG soulignent par ailleurs que la mise à disposition de terres de plus en plus importantes serait encore un moyen de limiter l’exode des populations indigènes vers les villes où ils vivent souvent dans des conditions misérables. Une telle logique de réparation des spoliations du passée contraint l’Etat brésilien à as-sumer un statut de débiteur permanent qui ne parviendra pas à rembourser sa dette avant longtemps…En juin 2023, on dénombrait 738 territoires déjà identifiés, déclarés, ho-mologués ou légalisés représentant ensemble une extension de 117,9 millions d’hectares. Pour de nombreux mouvements indigénistes et ONG écologistes, même si toutes ces territoires devaient être légalisés rapidement, on serait encore loin du compte. En 2022, la FUNAI estimait que si toutes les revendications dont elle avait alors connaissance étaient satisfaites, c’est une surface totale de 253,18 millions d’hectares (29,74 % du ter-ritoire national ou près de quatre fois la superficie de la France métropolitaine) qu’il faudrait réserver à l’usufruit exclusif des ethnies indiennes concernées. Sans marco tem-poral, sans référence dans le temps, la revendication pour de nouvelles terres peut être alimentée en permanence, portée par un lobby de plus en plus puissant. Un lobby qui se garde bien de prendre en compte les conséquences que l’imprescribilité du droit de démarcation aurait pour l’ensemble de la société. Manifestation contre le « marco temporal » à São Paulo en mai 2023. 2. Le scénario noir. Imaginons un instant que la Cour Suprême finisse par considérer 35 ans après l’adoption de la Constitution que l’existence d’un repère temporel est un principe contraire à la Loi Fondamentale. Cela signifierait que le mouvement indigéniste serait en mesure de re-vendiquer l’usufruit exclusif de terres sur lesquelles aucune présence d’Indiens n’était constatée en octobre 1988. Cela signifierait que l’Etat fédéral (et son agence spécialisée, la FUNAI) serait conduit à multiplier les procédures d’identification et de démarcation. Au niveau du gouvernement central, des Etats fédérés et des communes, tous les pouvoirs publics seraient conduits à affronter trois types de défis plus difficiles les uns que les autres. La fragilisation programmée du droit de propriété.... Les premiers seraient de nature juridique et administrative. Ils concerneraient d’abord l’identification des terres revendiquées. Comment attester, avec une certitude assurée, de l’installation sur un territoire d’un groupe ethnique donné il y a plusieurs décennies ou plusieurs siècles ? Le Ministère de la Justice a tenté de répondre à cette question en 1996 en publiant un décret qui définit les éléments sur lesquels doivent s’appuyer les ex-perts chargés de l’identification de la terre revendiquée. Selon ce décret, les experts doivent conduire une recherche sur l’historique d’occupation de ces terres en se basant sur la mémoire du groupe ethnique concerné. Il s’agit donc de prendre en compte tous les indices de l’éventuelle présence de l’ethnie sur ce territoire à une époque plus ou moins éloignée (vestiges de constructions et d’objets d’art, sépultures, actes écrits con-servés, pratiques de chasse, de pêche et activités agricoles adaptées à l’environnement des lieux, etc..). Tous ces paramètres peuvent être utiles. Ils ne constituent pas une ré-ponse suffisante. Comment prouver une occupation d’un domaine foncier dans le passé lorsque la transmission de l’histoire collective se limite à la transmission orale dans l’ethnie concernée ? A plusieurs reprises dans le passé, la Cour Suprême a déjà débattu de ce que seraient les conséquences juridiques de l’absence de repère temporel relativement récent dans les opérations de démarcation de terres indigènes. En 2014, un des Juges de la Cour a soutenu très sérieusement une thèse dite de "Copacabana" [4]. Sans repère chrono-logique et en tenant compte du fait que les ethnies indiennes ont été les premiers habi-tants de ce pays continent, on peut considérer que le droit de propriété (qu’il s’agisse de propriété privée ou du domaine foncier public) perdrait son caractère absolu et donc inviolable sur tout le territoire national. Cela ne signifie pas que ce droit serait effecti-vement et instantanément contesté partout, sur n’importe quelle des 5568 communes, quel que soit l’usage du foncier concerné (usage agricole, lotissement, voirie, infrastruc-tures collectives, installations industrielles et commerciales, etc…). Néanmoins, sans repère temporel, toute parcelle du territoire national pourrait être tôt ou tard revendiquée comme composante du patrimoine que peut s’approprier l’Etat fédéral à la seule fin d’installer des descendants des peuples premiers. Le droit de propriété serait radicalement fragilisé, alors qu’il constitue une des normes juridiques de base ins-crite dans la Constitution. Sur toutes les régions où des demandes d’identification et de démarcation de Terres (exprimées par des représentants auto-proclamés de tel ou tel peuple indigène) pourraient apparaître, les détenteurs des titres de propriété d’im-meu-bles (terrain, bâtiment, infrastructure) seraient confrontés à la brutale dépréciation de la valeur marchande de leurs patrimoines. Dès l’engagement d’une procédure d’iden-tification et de démarcation, cette valeur s’effondrerait. Les titres de propriété détenus perdraient toute signification puisqu’ils ne conféreraient plus le droit de jouir et disposer des biens immeubles de la manière la plus absolue (usufruit, transmission, etc…). L’imprescriptibilité du droit de démarcation ainsi instaurée violerait le principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi dans la mesure où elle conférerait à une catégorie déterminée de la population un pouvoir de contrainte sur le reste de la collectivité qui s’étendrait indéfiniment dans le temps. Faut-il le préciser ? L'instauration d'un tel climat d'insécurité juridique serait peu favorable à la consolidation de la paix civile et de l’Etat de droit. Désormais exposés au risque de perdre un patrimoine foncier et immobilier, la majorité des Brésiliens se mobiliserait contre une politique inique. La mobilisation ne serait pas seulement le fait des catégories les plus aisées de la population. Elle serait aussi alimentée par la colère de tous les habitants qui sont parvenus après des années de labeur à acquérir un appartement ou une maison (le rêve de la casa propria), des élus municipaux (en charge de la gestion du foncier communal), des petits commerçants et des agriculteurs, qu’ils soient propriétaires de petits lopins de terre ou de domaines im-portants. Les seconds défis seraient de nature économique. Le climat d’insécurité juridique créé amplifierait les risques liés à la détention d’un capital, qu’il s’agisse de foncier agricole, d’immeubles destinés au développement d’activités industrielles ou de services ou d’au-tres immobilisations. Les effets récessifs sur l’économie sont aisément identifiables : con-traction de la production, perte de compétitivité, baisse de l’emploi et des revenus, inflation, multiplication des contentieux judiciaires, élévation des tensions sociales et de la violence, autant de facteurs qui finiraient par induire un effondrement de l’investisse-ment. Quel maire, quelle assemblée municipale envisageraient des travaux de voiries, l’installation d’équipements collectifs utilisables sur plusieurs décennies s’ils savent que le droit de jouissance détenu par la collectivité peut disparaître ? Cette perspective sombre concernerait en premier lieu le secteur agricole, principale branche concernée à court et moyen terme par la politique de démarcation et l’éven-tuelle adoption d’une règle d’imprescriptibilité. Les défenseurs du principe d’impre-scriptibilité des droits fonciers des populations indigènes abordent cet enjeu comme si la satisfaction de leur revendication ne toucherait que l’agriculture d’entreprise qu’ils ne cessent de diaboliser. C’est là un mensonge grossier. Aujourd’hui, il existe déjà des terres revendiquées par la mouvance indigéniste sur des zones occupées par de petits exploi-tants familiaux. Ainsi, dans l’Etat du Santa Catarina, dix territoires représentant ensemble 52 000 hectares cultivés et occupés par 500 exploitants familiaux pourraient faire l’objet d’une expropriation dans les mois à venir. Sur cette surface, quelques 500 familles déte-nant des titres de propriété vieux de 100 à 150 ans produisent du riz, du maïs du soja, pratiquent l’élevage de vaches laitières, de porcs et de volailles. D’autres exemples du même type ne sont pas rares. Des experts ont tenté en 2022 de simuler ce que seraient les conséquences pour la pre-mière branche de l’économie nationale d’une telle dérive. Les terres indigènes actuel-lement homologuées et enregistrées et celles en cours d’identification et de délimitation représentent une aire de 117,9 millions d’hectares. Si toutes les revendications de la mouvance indigéniste connues en 2022 étaient prises en compte cette aire augmenterait de 114% et atteindrait 253,18 millions d’hectares (soit 29,74% du territoire national). Compte tenu de la localisation des terres revendiquées, le processus de démarcation affecterait d’importantes régions agricoles (Centre-Ouest, Sud-Est et du Sud du pays). Les princi-pales cultures dont les volumes de production baisseraient par rapport aux niveaux atteints en début de cette décennie seraient le soja, le maïs, la canne-à-sucre, le manioc et les oranges. Toutes ces productions agricoles génèrent des emplois sur les exploi-tations (familiales au Sud et au Sud-Est, familiales et entrepreneuriales dans le Centre-Ouest) mais aussi en amont (fourniture d’intrants, de services) et en aval des exploitations (transformation, commercialisation). Les auteurs de l’étude considèrent que le scénario d’expansion des terres indigènes retenu entraînerait la destruction de 1,5 millions d’em-plois sur les filières touchées, une baisse de la production et des revenus estimée à plus de 364 milliards de BRL, une chute des recettes d’exportation du pays (-42,7 milliards d’USD). Enfin, cette dynamique récessive se traduirait par de nouvelles tensions sur plu-sieurs marchés nationaux, induisant une hausse des prix alimentaires. L’imprescriptibilité du processus de démarcation n’est pas une menace pour le seul sec-teur agricole. Toutes les activités économiques qui mobilisent des espaces, utilisent des res-sources foncières peuvent être concernées et fragilisées, qu’il s’agisse de l’exploi-tation minière, de la production manufacturière, de la génération d’énergies (centrales hydro-électriques, solaire, éolien), de la construction immobilière ou des infrastructures (transport, télécommunication, etc..). Localisation de la Terre Indigène Raposa da Serra do Sol. La Terre Indigène de Raposa da Serra do Sol couvre trois communes, soit 17 400 km2 Une logique de nettoyage ethnique que Lula entend maintenir... La politique de démarcation actuelle est enfin souvent génératrice de défis sociaux con-sidérables. Pour s’en convaincre, il suffit ici de revenir sur une expérience d’homologation qui a marqué l’histoire récente du pays et d’évoquer des situations plus récentes. La terre indigène de Raposa Serra do Sol, dans l’Etat du Roraima, est aujourd’hui l’une des plus grandes terres indigènes du pays. Elle occupe 17 400 km2, soit 7,8% de la surface de l’Etat. Pendant trente ans, le projet de constituer une réserve continue (les Indiens de la région vivaient jusqu’au début des années 2010 sur des territoires morcelés) a été l’objet d’un contentieux juridique entre des agriculteurs installés depuis le début des années 70 (et qui produisaient notamment jusqu’à 160 000 t. de riz par an), les Indiens et la FUNAI. Le gouvernement de l’Etat (qui comptait alors 390.000 habitants dont 44.000 indigènes) faisait valoir que les producteurs de riz participaient pour 7% du PIB de la région. Avec les riziculteurs, il défendait le statu quo. La FUNAI, des leaders indigènes et des ONG vou-laient imposer la réunification des territoires morcelés. En 2009, la Cour suprême du pays a donné raison à ces derniers. Elle a voté en faveur de l’installation des Indiens sur un territoire continu. Sur ce territoire limitrophe du Venezuela et du Guyana, vivaient jusqu’alors quelques 340 familles de blancs et de métisses. Pour l’essentiel, cette population était constituée de riziculteurs, d’éleveurs de bovins et de petits commerçants qui assuraient ensemble 6% de la production de l’Etat et occupaient 0,7% du territoire de Raposa Serra do Sol. Plusieurs des agriculteurs possédaient des titres de propriété réguliers et délivrés plus de 100 ans auparavant par l’Etat fédéral auquel les terres achetées appartenaient à l’origine. Ils employaient des Indiens et ache-taient à ces derniers des denrées et marchandises produites par les villages indigènes comme le manioc, les fruits, les volailles et les porcs. En 2009, ces 340 familles ont toutes été expulsées, avec la promesse du gouvernement de recevoir une juste indemni-sation. Au moment de calculer le montant de l’indemnisation en question, l’admi-nistration fédérale a soutenu que tous ces agriculteurs avaient occupé illégalement des terres indigènes. Elle n’a remboursé que la valeur estimée des constructions et des bâti-ments et ignoré les terres… Deux ans après la régularisation, quatre nouvelles favelas sont apparues à la périphérie de Boa Vista, la capitale de l’Etat. Ces bidonvilles ont d’abord abrité les nouveaux "sans terre" expulsés de Raposa Serra do Sol. Ils ont ensuite reçu les Indiens qui ne voulaient pas rester dans la nouvelle réserve et ont choisi également le chemin de la capitale. Ces populations indigènes ont refusé le nettoyage ethnique imposé car étaient en relation avec les blancs depuis trois siècles. Avec l’expulsion, elles ont perdu leurs sources de revenus, c’est-à-dire leur emploi et le produit de la vente de denrées. Les routes et les ponts entretenus par les agriculteurs se sont dé-gradés. Dès 2011, un millier d’Indiens avaient quitté la réserve pour Boa Vista. Sur la Terre indigène régularisée il y a treize ans, privés de ressources financières, d’assistance technique et d’équipements pour planter et cultiver, les nouveaux occupants ont aban-donné la production de riz. Les Indiens résidents ont occupé les installations d’élevage abandonnées par les blancs et les métisses. Ils gèrent un cheptel de quelques dizaines de milliers de têtes, pratiquent l’agriculture biologique et la pisciculture (autosubsis-tance). Dans la majorité des villages, il n’y a ni énergie électrique, ni accès à l’eau cou-rante. L’accès aux soins de santé de base est des plus précaires, faute de médecins et de structures de santé. L’exemple du Roraima appartient à un passé récent. Le gouvernement Lula prévoit d’ho-mologuer en 2023 14 nouvelles terres indigènes localisées sur 18 communes et repré-sentant ensemble une superficie de 878 400 hectares. Une de ces homologations est déjà effective. Elle concerne un territoire situé sur la commune de Vicente Dutra, au nord l’Etat du Rio Grande do Sul. Les 143 Indiens de l’ethnie Kaingang ont obtenu en avril 2023 l’usufruit exclusif d’un territoire de 711 hectares où vivaient également près de 300 petits agriculteurs "blancs". Leurs ancêtres avaient acquis des titres de propriété entre 1872 et les années 1930 [5]. Ces 300 exploitants et leurs familles vont être expropriés et ex-pulsés. C’est aussi le sort que vont connaître d’autres entreprises familiales vivant du tourisme thermal sur la commune. Au cœur du territoire attribué exclusivement aux In-diens, sur une surface de 25 hectares, fonctionnaient des piscines d’eaux thermales autour desquels des familles avaient installé 196 chalets destinés à accueillir des curis-tes. A moins d’un accord improbable avec les Kaingang, tous les descendants de mi-grants européens devront chercher refuge ailleurs. Ils n’ont aucune certitude d’être indemnisés. C’est toute l’activité économique d’une commune qui peut être remise en cause. 3. La voie de la raison. Il est essentiel que le gouvernement fédéral et la Cour suprême maintiennent la réfé-rence chronologique adoptée par la Chambre des députés, le fameux marco temporal d’octobre 1988 ou choisissent un repère un peu plus ancien. La restitution sans limite dans le temps de terres spoliées serait un facteur majeur d’aggravation des tensions et des conflits, d’amplification de l’insécurité juridique, de perte de légitimité des institutions. Le Brésil est un pays qui a un besoin urgent de pacification sociale, de renforcement des institutions et de sécurité juridique. Satisfaire les revendications irresponsables de la mouvance indigéniste de gauche et des ONG écologiques radicales, c’est répondre à une injustice historique en créant d’autres injustices. "La terre du Brésil est indigène" pouvait-on lire sur les banderoles des manifestants qui ont protesté après le vote du marco temporal par la Chambre des députés en mai dernier… Utopie dangereuse. Une politique indigéniste du XXIe siècle doit ouvrir de nouvelles perspectives de déve-loppement aux peuples installés sur des Terres indigènes et assurer leur sécurité, favoriser l’intégration des groupes vivant hors de ces Terres. Elle doit surtout contribuer à améliorer les conditions matérielles de vie des peuples indiens, où qu’ils soient. Au cours des deux dernières décennies, le taux de pauvreté a nettement reculé pour la population dans son ensemble. Concernant les Indiens, une baisse est aussi observable sur la fin des années 2000 en raison principalement du versement de revenus de transferts (bolsa familia, notamment). A partir de 2010, le taux de pauvreté des populations indigènes ne baisse plus et reste supérieur à celui de l’ensemble de la population. Elever les revenus de cette catégorie de la population, faire reculer la pauvreté et la misère doivent être les axes prioritaires d’une politique indigéniste sérieuse. L’objectif de sécurité est aussi essentiel, notamment sur la région amazonienne où sont concentrées les Terres Indigènes déjà démarquées (81,5% de la superficie totale en juin 2023). La sécurité sur ces territoires, c’est d’abord la lutte contre les grands réseaux crimi-nels qui ont souvent pris possession de terres officiellement réservées aux Indiens et développent sur les territoires envahis tous les crimes associés que sont le trafic de drogues, la déforestation, l’exploitation illégale du bois, l’orpaillage clandestin. Les com-munautés indigènes sont les premières victimes de la violence exercée par ces réseaux puissamment armés. La lutte contre la criminalité passe par des actions répressives de grande ampleur et conduites sur la durée. Ainsi, concernant l’orpaillage clandestin, il ne suffit pas d’éradiquer ponctuellement les sites clandestins contrôlés par des groupes qui ne devraient pas opérer sur les Terres Indigènes. Si l’illégalité de l’orpaillage est main-tenue, cette décision doit être accompagnée de la mise en œuvre de mesures fortes de sécurité. Il s’agit d’installer un maillage de points de contrôle sur de vastes territoires, y compris sur les frontières avec des pays limitrophes. La sécurité, c’est aussi l’urgence sa-nitaire. Les moyens doivent être renforcés sur toutes les Terres Indigènes de la région amazonienne (postes de santé, personnels compétents, formation pour le traitement des pathologies qui affectent les populations indigènes). Taux de pauvreté sur 20 ans (en %). Source : CEPAL. Sur toutes les Terres et Réserves Indigènes, l’Etat fédéral et les agences qu’il contrôle doivent négocier avec les habitants une évolution de la réglementation permettant l’essor d’activités économiques viables, rentables et compatibles avec la législation envi-ronnementale. Il ne s’agit pas tant de multiplier les territoires destinés aux Indiens que de leur permettre de mieux vivre sur le patrimoine foncier dont ils disposent. Dans de nombreux cas, les occupants des Terres Indigènes peuvent effectivement assurer une mission capitale de préservation de la biodiversité et des ressources naturelles. Il faut donc qu’ils soient rémunérés et correctement rémunérés pour le service qu’ils rendent ainsi à la collectivité. Lorsque les circonstances le permettent, si les populations instal-lées le souhaitent, elles doivent être accompagnées pour engager des projets agricoles, touristiques ou artisanaux qui contribuent effectivement à réduire l’incidence de la pau-vreté. L’Etat doit encore se préoccuper du sort des ethnies indiennes qui vivent sur des Terres Indigènes localisées en milieu urbain. Les crédits de la politique indigéniste doivent être mobilisés pour améliorer le logement, les infrastructures (accès à l’eau courante, aux égouts), l’accès aux services de santé, la lutte contre la pauvreté. Il s’agit encore de développer l’éducation, la formation professionnelle, la sécurité, la lutte contre les fléaux que sont l’alcoolisme, la toxicomanie, la délinquance. Le chantier est énorme. Il s’agit avant tout d’assurer la sécurité et l’amélioration des conditions de vie des populations indigènes. Si ces deux objectifs ne sont pas privilégiés, les cultures traditionnelles disparaîtront rapidement. A l’utopie foncière irresponsable portée par des ONG cultivant souvent des mythes, l’Etat doit préférer la défense des In-diens réels, ceux d’aujourd’hui. [1] Le texte flexibilise par ailleurs les conditions d’exploitation de ressources hydriques et d’exploitation minière sur les terres indigènes. Il autorise la prise de contact avec des peuples isolés lorsque des motifs d’intérêt public sont avancés. [2] Elle est pourtant diffusée sans sourciller par la quasi-totalité des médias européens qui reprennent à leur compte les propos de leaders d’ONG et d’ethnies indiennes Ces médias oublient que ces leaders indigènes formulent souvent leurs revendications dans un langage qui a des chances d’être entendu et qu’ils sont conseillés par des ONG occi-dentales (qui aident à la mise en place de réseaux au Brésil et à l’échelle internationale). Cet univers militant sait parfaitement aujourd’hui fabriquer et diffuser une "rhétorique mondialisée" dénonçant un crime contre les droits inaliénables des peuples premiers, légitimant toutes les revendications foncières, annonçant la disparition des traditions indigènes et l’aggravation assurée de la destruction de ressources naturelles et de la biodiversité. [3] La Constitution de 1988 indiquait que l’Etat Fédéral devait mettre en œuvre un pro-gramme de démarcation correspondant à cet objectif dans un délai de 5 ans. Ce délai n’a pas été respecté. [4] Ce magistrat avait alors rappelé que les documents historiques démontrent que de nombreuses ethnies indiennes vivaient sur les zones littorales ou à proximité des côtes, c’est-à-dire sur les territoires où se concentrent aujourd’hui la majorité des Brésiliens, où sont localisées de grandes métropoles. Plusieurs populations indigènes occupaient ainsi la frange littorale bordant la baie de Guanabara, où s’est étendue au fil des siècles l’ag-glomération de Rio de Janeiro. Et le magistrat d’affirmer que sans repère chronologique, les parcelles sur lesquelles ont été construits (à partir du XXe siècle) les bâtiments de la plage de Copacabana pourraient faire l’objet d’opérations de démarcation, d’homologa-tion et d’expropriation… [5] Jusqu’au 19e siècle, toute cette région de l’Etat était occupée par des populations indigènes qui ont perdu une grande partie de leurs terres avec l’arrivée d’immigrants européens, principalement Italiens. Dans les années cinquante, une réforme foncière a conduit la majorité des Indiens Kaingang à quitter la région.
- Les Indiens au XXIe siècle : mythes et réalités.
Des Indiens contre la gauche identitaire et les Ongs (4). Le monopole de la représentation et de la défense des Indiens que voudraient avoir des organisations de gauche et des Ongs environnementalistes est de plus en plus contesté au sein même des populations indigènes. Depuis une trentaine d’années, des person-nalités et des associations refusent la vision romantique selon laquelle le destin des Indiens serait de continuer à vivre isolés, en préservant des modes de vie et des cou-tumes ancestraux, en dépendant de la chasse, de la pêche et de la cueillette des fruits sylvestres. Le rejet de cette vision romantique est exprimé par des leaders indigènes qui constatent qu’elle condamne de nombreuses ethnies à vivre dans la pauvreté sans aucune perspective d’amélioration des conditions matérielles d’existence, à subsister grâce aux transferts sociaux. Ces leaders et les populations qui les suivent estiment que les Indiens ont le droit de chercher à accroître leur niveau de vie, leurs revenus, leur bien-être économique. Ils ont le droit de chercher à s’émanciper de l’image de l’Indien mineur, indigent et assisté. De nombreuses initiatives économiques ont été engagées au cours des dernières décennies pour concrétiser ces aspirations. Les projets d’entreprenariat conduits par plusieurs ethnies sont devenus des exemples pour d’autres. Les organi-sations indigènes qui sont à l’origine de tels projets sont aussi de plus en plus présentes dans le champ politique. La seconde contestation à laquelle est confronté l’indigénisme de gauche est d’origine religieuse. Elle émane des communautés indiennes qui ont été converties au chris-tianisme évangélique pentecôtiste par les nombreuses missions brésiliennes et étran-gères qui interviennent sur tout le territoire national. La capacité d’influence du courant évangélique pentecôtiste au Brésil ne se manifeste pas seulement au niveau des ban-lieues des grandes mégapoles. Elle est aussi illustrée par la multiplication de groupes missionnaires intervenant en direction des populations indigènes. Les données dispo-nibles attestent d’une influence croissante de ces églises au sein des ethnies indiennes. En 1991, le recensement national de la population montrait que 14% des Indiens étaient évangéliques. En 2010, ce pourcentage était de 25%. Une étude de l’institut DataFolha réalisée en 2018 indiquait que près d’un tiers des populations indiennes appartenait alors à l’une ou l’autre des confessions pentecôtistes ou néo-pentecôtistes. Il est pro-bable que ce taux soit plus élevé aujourd’hui. Le dynamisme des églises évangéliques pentecôtistes en milieu indigène est impressionnant. D’abord implantée par des mis-sionnaires blancs (brésiliens et étrangers), la foi pentecôtiste est aujourd’hui propagée et entretenue par des pasteurs appartenant eux-mêmes aux ethnies auprès desquelles ils travaillent. Ici encore, les milieux pentecôtistes indigènes cherchent de plus en plus à exister sur le terrain politique. Ils prônent clairement une assimilation de leurs fidèles à la culture de la société environnante. Des ethnies dans.... l’agribusiness. Les Indiens qui vivent sur des Terres Indigènes et veulent développer une agriculture moderne pour sortir de la pauvreté se heurtent à d’énormes difficultés. La première est sans doute la lenteur du processus de régularisation de l’occupation des terres. Passé ce stade, les projets de production doivent être soumis à l’IBAMA (Agence fédérale de pré-servation de l'environnement), pour obtenir un agrément environnemental. Très souvent, l’Institution les refuse ou impose des contraintes qui rendent les rendent économi-quement inviables. Selon la Constitution, les Indiens qui vivent sur les Terres et Réserves Indigènes sont les usufruitiers d’un domaine foncier qui reste la propriété de l’Etat fé-déral. Ils ne seront jamais les propriétaires de ce domaine. Cela signifie qu’ils rencontrent de grandes difficultés pour obtenir des crédits lorsqu’ils envisagent de faire financer par des banques des projets agricoles d’envergure. D’autres obstacles apparaissent au ni-veau de la commercialisation des productions. Convaincues que l’agriculture moderne productive et performante ne peut pas être développée par des Indiens sans qu’ils abandonnent leur mission de "gardiens de la nature", de "conservateurs de l’environ-nement", des entreprises nationales et étrangères refusent d’acquérir les productions mises sur le marché. Souvent, des partenaires potentiels font état de restrictions à l’im-portation qui interdisent l’entrée sur les pays occidentaux de produits fournis par des agriculteurs indiens vivant sur des terres indigènes… Deux exemples d'agribusiness indigène. En dépit de ces obstacles, de nombreuses ethnies produisent et commercialisent aujour-d’hui du soja, du café, du cacao, des fruits à coques vendus sur le marché intérieur et exportés vers plusieurs pays, sans détruire la forêt ou d’autres biomes, contribuant au contraire grâce à l’amélioration des revenus au développement de programmes de pré-servation de l’environnement. Deux initiatives connues au Brésil sont aujourd’hui perçues par de nombreuses ethnies comme des références. La première a été engagée dans l’Etat amazonien du Rondônia. La seconde a été lancée il y a près de vingt ans dans le Nord-Ouest de l’Etat du Mato Grosso. Programme de production de café premium Tribos engagé par des Indiens du Rondônia. Dans le Rondônia, le café a été planté pour la première fois par des "blancs" à la fin des années 1980. Depuis, plusieurs terres traditionnellement occupées par des Indiens ont été démarquées puis légalisées. Sur les Terres Indigènes où elles ont été installées, des familles indigènes ont repris la culture du café. En 2018, la plus importante entreprise nationale de torréfaction et de commercialisation (elle contrôle 30% du marché de consommation au Brésil), le groupe 3corações, a engagé un partenariat avec les Indiens caféiculteurs. Avec l’appui de la FUNAI, des organismes de développement agricole de l’Etat et de coopératives indigènes, les partenaires ont lancé le projet Tribos (tribus). Depuis 5 ans, 132 familles de producteurs de café (plus de 500 personnes) établies sur 28 villages fournissent en cafés premium de haute qualité (100% Robusta d’Amazonie) la firme brésilienne. Le projet Tribos est entièrement porté par les Indiens producteurs. La caféiculture est conduite selon un cahier des charges visant à préserver la ressource forestière et la biodiversité. Il s’agit aussi de valoriser le travail de la population indigène (les récoltes sont rémunérées en fonction de la qualité), d’améliorer le niveau de for-mation des caféiculteurs, d’investir en équipements et infrastructures permettant le trai-tement et le stockage des récoltes, de bonnes conditions de commercialisation. Plus de 2000 personnes des ethnies Pareci, Nambikwara et Manoki sont installées sur plusieurs Terres Indigènes légalisées du Nord-Ouest du Mato Grosso. Répartie sur 86 vil-lages, cette population occupe une surface totale de 1,172 million d’hectares. Jusqu’au début des années 2000, l’effectif d’habitants diminuait régulièrement sur ces territoires. La pauvreté régnait, la population souffrait de malnutrition. Plusieurs responsables in-diens ont alors décidé de s’engager dans l’agriculture de rente en initiant une production de riz. Ils sont ensuite passés au soja, au maïs, au sorgho, au tournesol et au haricot noir, les principales cultures annuelles pratiquées dans la région. Ces Indiens ont alors résolu d’utiliser les mêmes techniques de production que celles utilisées par les agriculteurs "blancs" qui les entouraient : installation des cultures sur de grandes surfaces (recher-che d’économie d’échelle), mécanisation, recours aux intrants (semences, engrais, pro-duits de traitement) garantissant une bonne productivité. Aujourd’hui, les 19 000 hec-tares de cultures mécanisées répartis sur 11 exploitations différentes représentent près de 1,7% de la surface totale des Terres Indigènes occupées par les trois ethnies. A cela s’ajoutent quelques centaines d’hectares consacrés aux cultures vivrières. Le reste des territoires occupées par les trois ethnies (98% de l’extension totale) est entièrement pré-servé et n’a subi aucune dégradation. Depuis quelques années, les agriculteurs indiens sont organisés en coopérative, la Coopihanama, une structure qui procède à l’acquisition de tous les intrants, assure les récoltes, le stockage et la commercialisation. La coo-pérative emploie 200 salariés et mobilise 300 employés saisonniers aux époques de moisson. En 2022, les revenus nets qu’elle a fournit à ses 2000 adhérents ont atteint 9 millions de BRL (1,7 million d'USD). Le développement d’une agriculture moderne à grande échelle se heurte à trois obsta-cles. Les Indiens et leur coopérative ne parviennent pas à obtenir un agrément environ-nemental officiel auprès de l’IBAMA. Ils ont pourtant accepté il y a quelques années de respecter un cahier des charges qui leur interdit par exemple de cultiver du soja OGM. Faute d’agrément, les cultures développées sur les 10 exploitations sont considérées comme illégales et peuvent à tout moment faire l’objet de saisies. La seconde difficulté est liée au financement de l’installation des cultures (un coût annuel estimé à plus de 2 milliards de BRL). N’étant pas propriétaires des terres qu’ils cultivent, les exploitants indi-gènes ne peuvent pas obtenir d’emprunts bancaires pour financer les campagnes. Ils financent l’installation des cultures en utilisant un système de troc avec les collecteurs (ces derniers avancent les intrants et sont payés par des livraisons de volumes convenus à l’avance de soja, de céréales ou de haricots). Pour réduire les contraintes financières des exploitants impliqués dans ce programme, le gouvernement du Mato Grosso envi-sage de créer un fonds de soutien qui pourrait servir de garantie auprès des banques. Dans ces conditions, une fois l’agrément environnemental obtenu, les adhérents de la Coopihanama envisagent d’étendre les surfaces affectées aux cultures annuelles jusqu’à 50 000 hectares (4,2% de la surface des Terres Indigènes occupées). Ils souhaitent aussi engager d’autres productions (pisciculture, élevage porcin, production avicole) et diver-sifier leurs filières de commercialisation. Au fil des années, les Indiens de la coopérative ont suivi des formations, amélioré leurs compétences. Le projet est devenu une référence pour de nombreux leaders indigènes d’autres régions qui souhaitent s’inspirer de cet exemple. Les pionniers du nord-ouest du Mato Grosso ont obtenu le soutien du Ministère de l’agriculture pendant le mandat de J. Bolsonaro. Franchement opposés à la politique d’assistance prônée par la majorité des organisations indigénistes, ils ont fait l’objet de nombreuses critiques de la part d’Ongs environnementales radicales et des mouvements de gauche qui prétendent soutenir la cause des Indiens. Les activités d'ethnotourisme sont en plein essor sur plusieurs régions du pays. Les initiatives de développement économiques autonomes visant à améliorer les reve-nus et les conditions de vie matérielles des Indiens concernent aussi le secteur du tou-risme. En région amazonienne et sur les savanes du Cerrado, de nombreux projets d'en-treprises ont permis depuis plusieurs décennies l'émergence d'une nouvelle activité, dite d'ethnotourisme, cherchant à combiner accueil de visiteurs extérieurs (nationaux ou étrangers), préservation de l'environnement et des modes de vie, réussite économique et implication des populations indigènes. Cette activité d'ethnotourisme n'est pas appréciée par les Ongs environnementales et indigénistes citées plus haut. C’est sans doute la troisième difficulté que ces populations indigènes doivent affronter. Démontrant qu’il est possible de sortir de la pauvreté, d’engager un développement éco-nomique sans perdre de vue l’objectif de préservation de l’environnement, ces Indiens qui se prennent en mains ne correspondent plus au portrait de ces indigènes arcboutés aux traditions et aux modes de vie ancestraux que vendent la plupart des Ongs de la gauche. Ces innovateurs sont donc soumis à d’incessantes dénonciations de la part des indigénistes "politiquement corrects". Hier accusés de "bolsonarisme", ils sont aujourd’hui menacés par le Ministère des Peuples Indigènes du gouvernement Lula où l’on consi-dère que les bons Indiens sont ceux qui dépendant de l’assistance de l’Etat… L’offensive évangélique. La mouvance indigéniste de gauche est aussi confrontée depuis plusieurs années à la stratégie d’influence que conduisent les multiples églises évangéliques en milieu indigène. Cette offensive est très puissante. Elle concerne pratiquement toutes les eth-nies les plus nombreuses qui vivent au Brésil. Elle est conduite par des organisations qui disposent de moyens conséquents pour mener un travail de prosélytisme très efficace. Les églises missionnaires pentecôtistes et néo-pentecôtistes ont, dès les premières dé-cennies du XXe siècle, souhaite implanter des réseaux de fidèles indigènes animés par des pasteurs d’origine indienne au sein de chaque ethnie, de chaque village indien. Elles sont parvenues à atteindre cet objectif. Créé en 1991, le Conseil National des Pasteurs et leaders Evangéliques Indigènes (COMPLEI) réunit aujourd’hui plus de 2000 pasteurs et responsables missionnaires de diverses structures écclésiales. Quelles soient brésiliennes ou émanations d’organisations étrangères, les églises les plus offensives sont regroupées au sein de l’Association des Missions Transculturelles Brési-liennes (AMTB), une structure nationale qui réunit quelques 40 organisations évan-géliques dont une vingtaine sont engagées dans un travail de prosélytisme religieux in-tense auprès des populations indigènes. Citons ici la Missão Novas Tribos do Brasil (MNTB), Asas de Socorro, Jocum Porto Velho, Missão do Ceu, Missão Evangélica Caiuá, Missão Evangélica Indios do Brasil, Missão Evangélica da Amazônia, Missão Evangélica Unida, Missão Pró Amazonas. Plusieurs de ces organisations ont des liens avec des mou-vements religieux nord-américains [1]. Toutes disposent de moyens financiers et humains conséquents. Cérémonies de baptêmes organisées par des missions pentecôtistes en milieux indigènes. Les missions dites transculturelles sont des organisations religieuses de diverses obé-diences pentecôtistes et néopentecôtistes dont l’objectif principal est de diffuser la doc-trine chrétienne auprès de sociétés qui ne sont pas de tradition chrétienne. Elles dé-fendent une vision conservatrice sur le plan éthique et social, revendiquent un fonda-mentalisme sur le plan religieux. La Bible, livre de la révélation, doit être apportée à tous les peuples de la terre. La doctrine religieuse qui les guide est une vision eschato-logique du monde qui attend la seconde venue de Jésus-Christ sur terre. Pour que ce retour advienne, les missionnaires qui ont déjà reçu la révélation doivent suivre la "Gran-de Commission", c’est-à-dire l’ordre missionnaire, le mandat qui leur a été confié par le Christ d’aller vers toutes les nations qui ne connaissent pas le christianisme et de faire d’elles des disciples [2]. Novas Tribos prétend ainsi "atteindre la plus isolée des tribus, où qu’elle soit" et se donne comme objectif de "créer des églises au coeur des groupes hu-mains les moins accessibles partout dans le monde"… Asas do Socorro (les ailes du secours) ou Missão do Ceu (Mission du Ciel) sont des organisations utilisant (comme les dénominations le laissent entendre) d’importants moyens aériens pour atteindre les zo-nes les plus réculées du Brésil, notamment sur le bassin amazonien. Les évangéliques contre les cultures traditionnelles indigènes. Au Brésil, la stratégie de ces groupes entre en conflit avec la politique indigéniste offi-cielle (respect de l’autodétermination des populations indigènes, des cultures tradition-nelles) et avec l’indigénisme pratiqué par les mouvements d’obédience catholique ou de gauche (qui affirment vouloir maintenir les modes de vie et la culture traditionnels). Les missions évangéliques s’opposent aussi à la politique de la FUNAI qui interdit toute prise de contact avec des peuples indiens qui sont encore totalement isolés. Elles n’acceptent pas le principe de respect des cultures traditionnelles et le droit accordé aux populations indigènes de lutter contre l’assimilation. Les missionnaires évangéliques ne se contentent pas de faire du prosélytisme religieux et de convertir. Ils prétendent "civiliser" les Indiens et les contraignent à rejeter leur propre identité et leurs traditions. La pratique de la mé-decine ancestrale, les rites religieux, les modes d’expression propres aux cultures indi-gènes sont interdits, présentés comme manifestations diaboliques. Déculturés, les nou-veaux fidèles évangéliques perdent en grande partie leur capacité d’autodétermination. Pour contourner les obstacles liés à la politique indigéniste de l’Etat brésilien, les mis-sions évangéliques pentecôtistes ont depuis des décennies utilisé divers subterfuges afin de ne pas apparaître comme de simples groupes religieux. Elles se présentent com-me des organisations liées à des universités, réunissant des chercheurs en anthropologie ou ethnologie. Elles apparaissent encore comme des organismes d’assistance aux popu-lations défavorisées intervenant notamment dans le domaine de la santé. Il y a donc un double jeu. Pour les pouvoirs publics, les missionnaires transculturels sont donc avant tout des groupes d’éducateurs, de spécialistes de la santé [3], des linguistes ou des an-thropologues. Ils utilisent notamment leurs compétences en matière médicale pour jus-tifier leurs prises de contact avec des ethnies indiennes isolées. Aux yeux des popula-tions indigènes, ces missionnaires sont d’abord des médecins, des infirmières, des agents d’alphabétisation qui pallient aux carences de l’Etat. Ces populations découvrent ensuite que les agents de santé sont aussi et surtout des prosélytes agressifs et intolérants. Le mouvement indigéniste contre les évangéliques. Qu’il soit lié aux églises chrétiennes historiques ou animé par des Ongs de la gauche écologique, le mouvement indigéniste se retrouve depuis des décennies en concurrence directe avec les missions évangéliques en termes d’influence sociale, idéologique et po-litique auprès des populations indiennes. Les indigénistes relayés par des grands médias nationaux et les forces politiques de gauche accusent les organismes missionnaires évangéliques de conduire un projet assimilationniste, de contribuer à détruire des modes de vie et des cultures traditionnelles, d’imposer des valeurs et des comportements étrangers à l’identité des populations concernées, etc… Les missions pentecôtistes sont aussi dénoncées (très souvent à raison) parce qu’elles propagent des maladies virales en cherchant à atteindre les ethnies encore isolées. Leur engagement dans le domaine de la santé auprès de populations importantes est souvent vilipendé. Depuis 2021, la Mission Evangélique Caiuá est chargée d’assurer le recrutement du personnel médical, le trans-port et l’acheminement de médicaments auprès de l’ethnie Yanomami. Elle a été accusée de contribuer à la crise humanitaire que connaissent les populations en question depuis quelques années. Souvent proches des forces politiques de droite et notamment de la mouvance bolsonariste, ces missions évangéliques ont été particulièrement vilipendées sous le gouvernement de Jair Bolsonaro (2019-2022). Elles ont régulièrement cautionné la politique d’une Administration qui a refusé pendant quatre ans de démarquer et d’ho-mologuer de nouvelles terres indigènes. Pour le mouvement indigéniste des Ongs et des églises historiques, la mouvance évan-gélique aurait été un agent majeur de la politique ethnocidaire menée par Bolsonaro. Dans la guerre d’influence que mènent ces deux forces, les missions évangéliques ne se privent pas non plus de dénoncer la main mise sur la FUNAI et le contrôle de la politique indigéniste officielle qu’exercent depuis des décennies les Ongs, le CIMI et les autres organismes liés aux églises chrétiennes historiques. Ces missions et les relais qu’elles peuvent utiliser au sein de la classe politique soulignent que la FUNAI n’agit pas comme un organe public indépendant et neutre, qu’elle est devenue un instrument au service de la seule cause de la mouvance indigéniste "cimiste" et de la gauche écologique… Comme le pays, le monde indien est très polarisé. Cette mouvance est désormais en conflit ouvert avec les Indiens pentecôtistes et les groupes de populations autochtones qui se lancent dans l’agriculture moderne et pro-ductive. Ce conflit est la traduction en milieu indigène de l’affrontement existant au plan religieux entre l’Eglise catholique traditionnellement dominante au Brésil et la sensi-bilité évangélique dont la sphère d’influence ne cesse de croître. Affaiblie dans tous les autres secteurs de la société civile, l’Eglise romaine cherche à résister auprès des com-munautés indigènes. Elle doit à cette fin ménager les ordres religieux et le clergé qui sont les plus proches des populations autochtones. Souvent, ces missionnaires sont aussi les propagateurs d’une théologie de la libération que l’épiscopat brésilien a pourtant officiellement dénoncé depuis des décennies. Selon cette théologie dans la version des missionnaires "cimistes", tous les opprimés (y compris les communautés in-diennes) ne seront sauvés qu’au terme d’une révolution socialiste qui verra la fin du système économique actuel et du pouvoir, la chute de tous les oppresseurs, bourgeois brésiliens et impérialistes étrangers. La révolution sociale attendue passe par une révo-lution foncière. La spoliation des terres occupées hier par les peuples autochtones ne peut être réparée que par une restitution intégrale. Une fois rétablis dans leur droit, les indigènes pourront vivre pleinement selon leurs règles ancestrales. Face à la modernité qui impose une instrumentalisation de la nature, ils imposeront la symbiose de l’homme avec son milieu. A la compétition entre les individus et les sociétés que cette modernité provoque, ils substitueront la solidarité, l’équité, l’égalitarisme. Deux mondes irréconciliables : les Indiens contre Bolsonaro, et ceux en faveur de l'ancien Président. Les Indiens fidèles d’églises évangéliques ont du mal à adhérer à ce projet politique col-lectif. Ils ont appris à croire au salut individuel. Ils ont aussi appris que le respect les rites, les codes et des valeurs ancestrales était incompatible avec une foi chrétienne. Ils sont convaincus que leur émancipation sociale et économique est d’abord affaire de dédica-tion personnelle, de volonté d’entreprendre. Souvent, ces fidèles ont rejoint les périphé-ries des villes. Travailleurs ubérisés ou entrepreneurs individuels, ils ne voient pas leur avenir dans un rétablissement de valeurs et de traditions qui ne leur ont pas été trans-mises…. Le monde indien traversé par la politisation politique brésilienne. Entre les deux mondes évoqués ici, le conflit est aussi lié à l’extrême polarisation po-litique qui caractérise la société brésilienne d’aujourd’hui. Deux forces s’affrontent. La gauche post-moderne est inspirée par les défenseurs de l’environnement, les militants de politiques du genre, des droits des minorités et de ceux des peuples premiers. Au Brésil comme ailleurs sur le continent sud-américain, cette gauche identitaire prétend défendre mieux que d’autres la cause des populations indigènes. Elle trouve désormais face à elle de puissantes forces politiques dites de droite qui conjuguent le refus de l’in-tervention de l’Etat dans l’économie, le primat de la liberté d’entreprendre, le respect de la famille traditionnelle, le culte de l’autorité et l’ambition d’imposer une rupture avec la démocratie libérale. Les Indiens sont des citoyens comme les autres. Les communautés indigènes sont aussi profondément travaillées par la dynamique de polarisation entre les deux forces évoquées ici. Selon les leaders indigènes qui refusent l'influence de la gauche post-moderne et se positionnent à droite, quatre Indiens sur dix vivant au Brésil seraient aujourd'hui opposés à l'instrumentalisation de leur cause par les églises chré-tiennes historiques et les Ongs indigénistes. Ils veulent améliorer leur bien-être écono-mique et social. Ils sont de plus en plus convaincus qu'ils ne parviendront pas à atteindre cet objectif en s'isolant sur des Terres Indigènes légalisées qui s'etendraient au fil du temps... A suivre : Utopie foncière ou défense des Indiens ? [1] Ainsi, Novas Tribos au mouvement missionnaire New Tribes Mission qui développe un prosélytisme évangélique agressif sur toute l’Amérique latine depuis les années cin-quante. Jocum Porto Velho est l’antenne auprès des populations d’Amazonie du mou-vement Jocum (Jeunes avec une Mission) créé par des missionnaires américains il y a plusieurs décennies). [2] D’où l’effort considérable réalisé par ces missions transculturelles au Brésil pour tra-duire la Bible dans les diverses langues pratiquées par les populations indigènes. [3] Depuis plusieurs décennies, les missions évangéliques contrôlent de plus en plus les services de santé fournis aux populations indigènes. En 2010, lorsque le Président Lula a créé le Secrétariat Spécial de Santé Indigène, la législation du travail interdisait l’envoi par l’Etat d’équipes médicales sur les terres indigènes éloignées pour de longues périodes. Les groupes missionnaires ont alors proposé de fournir des équipes capables d’assurer de tels services. En ce qui concerne les Indiens Yanomami, la Mission évangélique Caiuá a signé un accord avec le gouvernement fédéral en 2021 pour assurer elle-même le recrutement de personnel médical, leur transport et l’acheminement de médicaments.
- Les Indiens au XXIe siècle : mythes et réalités.
Des Indigènes très entourés...(3). C’est pendant le régime militaire (1964-1985) qu’émerge un mouvement puissant de dé-fense de la cause indigène. Des anthropologues, des mouvements étudiants et d’autres secteurs de la société civile se mobilisent pour dénoncer les conséquences que peuvent avoir les grands projets d’infrastructures du gouvernement sur les dernières ethnies in-diennes qui vivent isolées. La question indigène devient un enjeu du débat politique na-tional. Avec l’appui de l’Eglise catholique, surgissent des Ongs qui entendent se consa-crer à la défense des Indiens. Cette mobilisation conduit aussi les multiples ethnies indi-gènes à dépasser des rivalités parfois ancestrales et à s’associer au sein d’un mouvement national unifié. A compter des années 1980, ce mouvement et les organisations natio-nales qui l’appuient vont intégrer la préoccupation environnementale dans leurs reven-dications. Les ethnies indiennes qui vivent sur les terres indigènes ne sont plus défendues au nom de seule la préservation de cultures, de la réparation d’une injustice historique ou de leur vulnérabilité face à l’agression du monde qui les entoure. Elles doivent être protégées parce que là où elles vivent, la forêt, la biodiversité sont mieux préservées. L’ampleur, le rythme et les conséquences de la déforestation en Amazonie commencent alors à inquiéter sérieusement les opinions publiques à l’échelle mondiale. En intégrant l’écologie dans ses préoccupations, la mouvance indigéniste brésilienne acquiert une visibilité globale. Elle accroît son audience et impose peu à peu sa vision de la question indigène. Celle-ci était un problème intérieur. Elle devient un enjeu international. Des objectifs politiques inspirés par le discours de la gauche radicale... Lors du rétablissement de la démocratie et pendant les travaux de l’Assemblée Natio-nale Constituante de 1988, cette mouvance est donc déjà très organisée et bénéficie du soutien de nombreux partenaires. C’est cette capacité d’influence et son poids politique qui lui permet d’obtenir d’importantes conquêtes en matière de droits fonciers. Cette mouvance va se renforcer et se diversifier au cours des décennies suivantes. Elle com-prend d’abord des associations qui se présentent comme représentatives d’ethnies ou de groupes d’ethnies, annoncent clairement des objectifs politiques et sont en général posi-tionnées à gauche, voire à l’extrême-gauche de l’éventail politique. Les plus connues sont des coordinations régionales. Créée en 1989, la Coordination des Organisations Indi-gènes de l’Amazonie Brésilienne (COIAB) est un réseau regroupant des membres d’eth-nies installées sur neuf Etats du Nord et du Centre-Ouest (Acre, Amapá, Maranhão, Mato Grosso, Pará, Rondônia, Roraima et Tocantins). Les groupes indigènes les plus importants du pays ont été à l’origine de l’émergence de mouvements comme le Conselho Terena (créé en 2012, formé par des membres de de l’ethnie du même nom) ou la Comissão Guarani Yvyrupa lancée en 2006 et active dans le Sud et le Sud-Est. D’autres orga-nisations politiques sont apparues depuis quarante ans au niveau des régions. L’APOINME (Coordination des Peuples Indigènes du Nord-Est, du Minas Gerais et de l’Es-pirito Santo) annonce travailler auprès de plusieurs ethnies représentant 230 000 per-sonnes. Une coordination du même type existe dans le Sud-Est (ARPIN-SUDESTE) et dans le Sud (ARPINSUL). Toutes ces structures revendiquent un droit à la restitution des terres que les peuples in-digènes ont perdu au cours de l’histoire. Elles présentent les modes de vie traditionnels en milieu rural comme une sorte de modèle communiste qui constituerait une référence pour toutes les forces sociales qui veulent dépasser le capitalisme. Les peuples indi-gènes qui ont conservé leurs structures ancestrales et des systèmes économiques très éloignés du productivisme ne sont pas seulement les gardiens d’une nature menacée. Ils sont le nouveau prolétariat qui, une fois que tous ses droits fonciers lui auront été resti-tués, provoquera la rupture de la société brésilienne avec le capitalisme. Il existe au sein de ces organisations de sincères défenseurs de la cause indienne. La plupart de ces as-sociations sont cependant les cibles d’un travail d’entrisme efficace de la part de l’ex-trême-gauche et des courants écologistes les plus radicaux. Les propositions et les dis-cours sont de plus en plus inspirés par l’idéologie de la gauche post-moderne. Préco-nisant une symbiose entre les hommes et la nature, attachée à la préservation des grands équilibres écologiques, cette gauche défend aussi une politique du genre, des droits des minorités, à commencer par ceux des peuples originaires. Lula et la Ministre des Peuples Indigènes, lors de l'investiture du Président le 1er janvier 2023. En 2005, tous les mouvements cités ont fondé un réseau national animé par des mili-tants et leaders de partis socialistes ou communistes : l’APIB (coordination des Peuples Indigènes du Brésil) qui entend être une force politique nationale. Comme les asso-ciations qui l’ont fondé, l’APIB se veut être un instrument de défense des droits des Indiens. Comme les structures qui l’animent, elle est opposée au développement de l’agriculture moderne, encourage le maintien ou le retour de pratiques agricoles tradi-tionnelles, dénonce les connivences qui existeraient entre les forces économiques étran-gères et les exploitants miniers brésiliens, l’essor des cultures de rente. En 2022, l’APIB a appelé toutes les ethnies indigènes à voter en faveur du candidat à la Présidentielle, Lula da Silva. Ce dernier avait promis, s’il était élu, de créer au sein de son gouvernement un Ministère des Peuples Indigènes. Promesse tenue : le portefeuille est revenu à Sonia Guajajara, militante depuis 2011 du Partido Socialismo e Liberdade (PSOL), un parti d’ex-trême-gauche. La ministre n’a pas tardé à peupler son ministère de personnalités du PSOL et de l’APIB…. Cette mouvance politique n’a pas encore réussi de véritable percée au niveau des élections nationales. Elle a peu de représentants au Congrès. Elle est cependant très influente auprès des formateurs d’opinion nationaux et des corps intermédiaires. Son dis-cours revendicatif et ses propositions sont diffusés à l’échelle internationale. La capacité d’influence de ces organisations politiques animées ou non par des leaders ethniques est très liée aux convergences qui existent entre la gauche post-moderne brésilienne et deux autres composantes majeures de la mouvance indigéniste contemporain : celle du catholicisme missionnaire et celle des Ongs. Les Indiens de la "théologie de la libération". La première est constituée par l’indigénisme catholique des organisations missionnaires proches des populations indigènes. Cet indigénisme est le lointain héritier de l’église ca-tholique de l’époque coloniale. Historiquement, l’institution romaine a considéré les In-diens comme des êtres humains inachevés dans la mesure où ils ne professaient pas la foi catholique. La christianisation de ces populations leur permettrait d’accéder à la pléni-tude de l’humanité. C’est à partir de cette vision que de multiples ordres et congrégations religieuses (notamment les Jésuites) vont s’engager pendant les 400 ans de colonisation dans un effort intense d’évangélisation destiné à achever la pleine humanisation des ca-téchisés. Des conversions massives sont à l’origine de la déculturation et de l’accultu-ration de nombreuses communautés indigènes. L’indigénisme catholique a donc con-tribué de manière décisive à l’intégration par assimilation de peuples originaires à la na-tion brésilienne, à l’essor d’un puissant métissage des indigènes avec les populations blanches et avec les populations d’origine africaine. A l’époque moderne et à partir de la fin du XXe siècle, le mouvement indigéniste catho-lique s’est fortement politisé. C’est aujourd’hui un des rares espaces où l’institution ecclé-siastique accepte et favorise la diffusion d’idées liées à la "théologie de la libération", très en vogue en Amérique latine dans les années 1970. Selon cette théologie et ce qu’elle considère comme la vision chrétienne du monde, les Indiens sont les opprimés sur cette terre, des opprimés dont le salut ne dépend pas seulement de Dieu mais aussi de leur prise de conscience de leur situation d’opprimés. Les nouveaux missionnaires qui travail-lent avec les Indiens considèrent que le travail d’évangélisation doit être précédé par la mise en œuvre d’initiatives destinées à assurer l’émancipation politiques de ces peuples. La priorité est donc de consolider et d’étendre les droits fonciers des indigènes, de leur garantir un accès à la santé et à l’éducation, de préserver leurs cultures, de renforcer leur capacité d’initiative politique. Des missionnaires catholiques qui encouragent les Indiens à s'engager dans un combat politique... Les missionnaires catholiques intervenant auprès de ces populations relèvent de divers ordres religieux et congrégations, chacun opérant avec une démarche et un projet spé-cifique. Néanmoins, le mouvement indigéniste catholique est dominé par l’action de membres du clergé séculier, dépendant de la hiérarchie de l’église romaine au Brésil. La majorité de ces ecclésiastiques sont liés au Conseil Indigéniste Missionnaire (CIMI) créé en 1972 par l’épiscopat brésilien. Ce Conseil a pour fonctions de coordonner l’action mis-sionnaire à l’échelle nationale et de l’adapter en fonction des priorités de l’Eglise ca-tholique. Les quelques 400 missionnaires du CIMI répartis en 112 équipes se sont éloignés du pro-sélytisme religieux traditionnel et accordent la priorité à une politique d’aide aux popu-lations indiennes en intervenant dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’appui et du conseil juridique. Ils contribuent également à renforcer l’action politique des mou-vements indigènes. Selon le CIMI, le rôle du missionnaire est faire prendre conscience aux Indiens de leurs conditions d’oppression, de les inciter à lutter pour que leurs condi-tions de vie s’améliorent. Les ecclésiastiques du CIMI ne renoncent pour autant à tout prosélytisme religieux. D’abord parce qu’ils doivent obéir aux directives de l’épiscopat et des courants traditionnalistes dominant aujourd’hui au sein de l’Eglise catholique brési-lienne. Ensuite parce qu’ils sont confrontés à la concurrence des mouvements pentecô-tistes de plus en plus présents sur les terres indigènes. Enfin, selon la vision de la théo-logie de la libération, la foi chrétienne est un moteur qui contribue à libérer le croyant de l’oppression. Les missionnaires confèrent une cohérence aux deux volets de leur enga-gement (travail social et politique auprès des Indiens et prosélytisme religieux) et dé-fendant et en diffusant auprès des populations indigènes une vision messianique du monde. Le pape François accueille des Indiens mobilisés par le CIMI à l'occasion du synode sur l'Amazonie à Rome, en octobre 2019. Sur le terrain social et économique, l’engagement des membres du CIMI se traduit par la conduite de projets qui vise à assurer l’autonomie des groupes indigènes. Ces projets sont inspirés clairement par une vision anticapitaliste et un refus de l’économie de mar-ché. Ces projets se veulent très éloignés d’une culture d’entreprenariat, de recherche du profit, de promotion individuelle et d’accumulation de richesses. Il s’agit en général de projets qui ne modifient pas les conditions sociales de fonctionnement des commu-nautés indigènes. Ces projets sont conçus pour renforcer la culture communautaire. Rompre avec le capitalisme pour préserver des identités socio-culturelles... Le mouvement indigéniste "cimiste" reste fidèle à une orientation traditionnelle de l’Eglise catholique en ce qui concerne ses relations avec l’Etat brésilien. Il affiche une ferme op-position aux principes de fonctionnement de cet Etat comme la laïcité et l’adhésion aux idéaux de la modernité. Il reproche encore à cet Etat d’être trop "compromis" avec le monde d’aujourd’hui, avec le système d’économie de marché. L’Etat brésilien contem-porain serait trop complaisant à l’égard de la globalisation. A partir de ce positionnement le mouvement considère que les peuples indigènes n’ont d’avenir que s’ils cherchent à rétablir les conditions dans lesquelles ils vivaient avant l’époque moderne. Pour survivre et défendre leurs identités, ces peuples doivent rejeter le modèle de développement économique actuel. Ils doivent aussi maintenir de solides distances avec les modes de vie et la culture de liberté et d’individualisme qui dominent à l’échelle nationale. Le mouvement indigéniste promu par le maréchal Rondon au début du XXe siècle proposait aux populations indigènes de lutter pour s’insérer dans le monde moderne tout en main-tenant un mode de vie et une culture spécifiques. Pour les missionnaires "cimistes", la perspective d’une assimilation et d’une intégration des Indiens à la société capitaliste brésilienne est inacceptable et dangereuse. Ces missionnaires ne prônent pas pour autant l’instauration d’un modèle socialiste au sens que cette expression signifie encore au sein de la vieille gauche brésilienne. Ils annoncent une troisième voie. A la préservation de leurs traditions, de leurs modes de vie, de leurs identités, les populations indigènes doivent associer la construction ou la reconstruction d’un système économique communautaire égalitaire et d’autogestion, destiné à couvrir les besoins de chacun, fondé sur une agriculture d’autosubsistance, éloigné le plus possible de l’économie de marché et frugal en ressources naturelles. Grâce à l’extension recherchée des droits fonciers des populations indigènes, celles-ci finiront par créer les bases d’une nouvelle organisation sociale agraire fraternelle, inspirée par les idéaux de l’Evangile chrétien. Sans pour autant partager ce projet politique, d’autres organisations chrétiennes se re-trouvent souvent aux côtés du CIMI pour exiger une extension des droits fonciers des In-diens, refuser l’assimilation et défendre les cultures et modes de vie traditionnels. Il s’agit de groupes émanant des églises protestantes historiques : Conseil Missionnaire auprès des Indiens (COMIN), lié à l’église luthérienne, ou Groupe de Travail Missionnaire Evan-gélique (GTME), créé par l’église méthodiste. Ces organisations cherchent à évangéliser mais sont aussi fortement impliqués dans les secteurs de la santé, de l’éducation et dans le soutien au mouvement indigène. Elles collaborent régulièrement dans ces domaines avec le CIMI. Socialement minoritaires dans un Brésil où l’Eglise romaine a longtemps dominé le paysage religieux, elle n’ont pas une influence majeure sur la dynamique du mouvement indigéniste. Indigénistes et écologistes de la gauche identitaire. La mouvance indigéniste catholique doit aussi composer depuis plusieurs décennies avec un indigénisme nouveau développé par des Ongs non confessionnelles nationales et étrangères, souvent liées ou appuyées par des organisations internationales de dé-fense de l’environnement. Au Brésil, cette mouvance entend maintenir de sérieuses dis-tances par rapport à l’action de l’Etat brésilien en faveur des Indiens. Elle considère que cet Etat et l’agence spécialisée qu’il gère (la FUNAI) ont tout simplement failli à leur mis-sion, que les institutions publiques se sont montrées incapables de mettre en œuvre l’in-digénisme préconisé jadis par le maréchal Rondon, une perspective devenue ainsi ob-solète et dépassée. La société civile n’est en rien responsable de cet échec et doit donc prendre la relève. Le rôle des Ongs n’est pas de suppléer aux carences de l’Etat ou de prolonger son action. Il est de renforcer le mouvement indigène en favorisant les con-vergences entre ses revendications et les nouvelles aspirations de la société civile globale : lutte contre le changement climatique et la destruction de la biodiversité, pré-servation de la défense des minorités, affirmations identitaires, etc.. La lutte des Ongs de la gauche identitaire aux côtés des Indiens va acouccher d'un monde nouveau. "Le futur est indigène", peut-on lire sur les banderoles de manifestations à Brasilia.... Comme la mouvance indigéniste catholique, ces Ongs affirment que les peuples indi-gènes ne doivent pas s’intégrer à la société brésilienne contemporaine. Elles prétendent fournir à ces peuples les ressources financières et technologiques dont ils ont besoin pour assurer leur développement économique et social, assumer leurs missions de pré-servation de l’environnement et de la biodiversité et persévérer dans leur lutte face à l’Etat brésilien. A cette fin, ces Ongs assurent une fonction de médiation administrative et financière entre les grandes agences internationales d’aide au développement et les communautés indiennes. Grâce à leurs réseaux dans les pays occidentaux, elles parvien-nent à financer les programmes de développement durable, les actions, les politiques d’éducation qu’elles pilotent sur le terrain. Des réseaux internationaux de soutien et de communication très efficaces.... Empreint d’une culture revendicatrice de la gauche post-moderne, inspirée aussi par une sensibilité écologique radicale, la mouvance indigéniste des Ongs non confessionnelles défend une conception du développement durable centrée sur la préservation d’espaces de plus en plus étendus et protégés du monde capitaliste environnant. En ce sens, elles rejoignent les aspirations et les revendications du mouvement indigéniste piloté par l’Eglise catholique et les églises protestantes historiques. A partir de la fin du siècle der-nier, le mouvement missionnaire chrétien et les Ongs écologiques ont bénéficié du sou-tien financier d’agences gouvernementales européennes (Norvège, Royaume-Uni, France, Allemagne, etc..) et d’associations et fondations internationales étrangères (The Natural Conservancy, Conservation International, WWF, Oxfam, Greenpeace). Le CIMI bé-néficie de son côté de l’aide d’institutions catholiques européennes (CCFD en France, Cafod au Royaume-Uni, Misereor en Allemagne). Les églises protestantes historiques re-çoivent des fonds d’Allemagne, des pays scandinaves ou des Etats-Unis. Cet apport financier extérieur permet aux multiples Ongs indigénistes, confessionnelles ou non, de recruter des experts de toutes disciplines (anthropologues, communicants, économistes, agronomes, linguistes). Disposant de canaux de communication internatio-naux, utilisant des techniques de marketing sophistiquées, les associations indigénistes ont acquis un influence médiatique qui dépasse de très loin celle de tous les autres secteurs de la sociétés concernés par la politique de démarcation de Terres Indigènes. La stratégie de communication de ce mouvement politique puissant à transformé la question des droits fonciers des Indiens en enjeu global. La majorité des médias occi-dentaux ont assimilé et reproduisent fidélement le message. Pour ce mouvement très structuré et influent, les terres traditionnelles que doivent occu-per les Indiens ne se réduisent pas aux espaces effectivement occupés à un instant t, mais incluent l’ensemble des terroirs nécessaires à la survie physique et culturelle des ethnies indigènes, au maintien d’un mode de vie traditionnel. Aux revendications légi-times de ces ethnies, les Ongs n’hésitent pas ajouter un réservoir de demandes poten-tielles sans limite. Le message reçoit un écho très favorable en dehors du Brésil. Etendre les droits fonciers des Indiens, c’est à la fois réparer une injustice historique, garantir la perpétuation de modes de vie traditionnels et préserver des identités et des cultures. C’est encore soutenir le combat de peuples opposés à l’ordre marchand du monde, gestionnaires avisés de la biodiversité qui peut encore être protégée, alliés incon-tournables dans la lutte contre le changement climatique. La cause des Indiens est instrumentalisée par des organisations qui mènent un combat politique anticapitaliste et défendent des thèses écologiques radicales. La lutte pour l’extension indéfinie des droits fonciers des populations indigènes est la bannière qui unit les mouvements indiens de gauche et d’extrême-gauche, les catholiques "cimistes" et un grand nombre d'Ongs qui s’identifient à la cause indigène. Les secteurs les plus radicaux de cette force politique devenue très influente utilisent toutes les opportunités pour faire avancer leurs revendications. Des propriétés agricoles sont envahies et occupées au prétexte que les terres en question ont été dans le passé des terres traditionnelles des Indiens (c'est effectivement vrai de tout le territoire national du Brésil actuel !). Le Conseil Indigéniste Missionnaire est particulièrement actif dans ce domaine. Une autre modalité d’action régulièrement dénoncée depuis des années par de nombreux secteurs de la société brésilienne consiste à infiltrer les services de la FUNAI pour influencer les travaux d’identification de terres que mène cette Fondation rat-tachée au Ministère fédéral de la Justice. La FUNAI est une agence fédérale aux moyens modestes. Ses 1300 agents disposent pour 2023 d’un budget de 646 millions de BRL (120 millions d’€). Elle supervise en per-manence plusieurs dizaines d’opérations d’identification (127 à la fin juin 2023) de ter-ritoires revendiqués par des groupes indigènes. Cela signifie qu’elle doit gérer autant de groupes techniques constitués d’experts de diverses disciplines (anthropologues, agro-nomes, linguistes, archéologues, géomètres, etc..) qui assument effectivement le travail d’identification. Elle doit aussi traiter les demandes d’identification émanant d’Ongs ou de représentants d’ethnies indiennes. Il faut encore face aux contestations qui émanent de propriétaires de terres ou de collectivités qui peuvent s’estimer lésés par tel ou tel projet de démarcation. La FUNAI disposait au début de l’année 2023 d’une équipe d’une ving-taine de fonctionnaires de carrière qui forment la Coordination Générale d’Identification et de Délimitation. La relative pénurie de moyens, les convergences idéologiques exis-tantes entre des cadres de la Fondation et le monde des Ongs ont conduit au fil des années l’agence fédérale à sous-traiter un grand nombre de ses missions. Dès les années 2000, ce sont des experts proposés par des Ongs qui ont participé directement à l’élaboration des politiques de démarcation conduite officiellement par la Fondation. Influencer directement l'élaboration des politiques de démarcation... L’identification et la déclaration d’un territoire comme Terre Indigène dépend des inves-tigations réalisées et du rapport établi par un anthropologue et l’équipe de spécialiste divers qu’il coordonne. La FUNAI a été conduite à sous-traiter ces opérations décisives en contractant et rémunérant les services d’anthropologues liés aux Ongs. Pour les sous-traitants, la fin justifie parfois tous les moyens. De nombreux rapports d’expertise d’an-thropologues ont été établis sans la rigueur scientifique nécessaire et illustraient avant tout les orientations idéologiques de leurs auteurs. Pour légitimer l’expulsion d’un ter-ritoire de populations "blanches", certains experts ont littéralement ressuscité des peu-ples indigènes dont l’extinction remontait au 18e siècle. D’autres prétendaient avoir iden-tifié soudain des ethnies sur tel ou tel Etat de la fédération où il n’existait pourtant aucune trace historique de leur présence. A partir de 2010, la presse brésilienne a fait régu-lièrement état d’initiatives associant des anthropologues, des militants politiques et des agents de la FUNAI et visant à monter pratiquement de toutes pièces des dossiers de démarcation [1]. Une fois les terres déclarées et homologuées, ce sont souvent des Ongs qui assurent (moyennant compensation financière de l’agence) l’encadrement et l’accompagnement des populations résidentes pour que soient assurés des tâches de préservation de l’environnement et de la biodiversité. Ce type de partenariat existe par exemple aujourd’hui entre la FUNAI et l’organisation WWF. Dès 2006, le Président de la FUNAI nommé par Lula réclamait un arrêt immédiat des procédures de démarcation pour mettre un terme à l’instrumentalisation de l’organisme qu’il ne contrôlait plus. La demande n’a pas été suivie d’effet. Depuis, ce sont des com-missions d’enquêtes parlementaires (CPI) qui ont ajouté leurs observations aux pre-mières alertes lancées par des organismes agricoles ou des élus municipaux. De nom-breuses Ongs indigénistes prospèrent grâce à la politique de démarcation et en exécu-tant des contrats de sous-traitance sur les terres indigènes. Leur développement, leur capacité d’influence sociale et politique dépend du succès et de la multiplication des opérations de démarcation. Qu’elles soient d’origine nationale (contrats avec la FUNAI ou avec d’autres organismes publics fédéraux ou locaux) ou étrangère (aux fonds captés au Brésil s’ajoutent des contributions d’Etats, d’entreprises et d’institutions caritives étrangè-res), les ressources financières que réunissent les Ongs indigénistes dépendent fonda-mentalement de la dynamique d’expansion de terres sanctuarisées et réservées aux populations indigènes. Ces Ongs affirment et font croire que cette stratégie "d’encouragement de la démarca-tion" sert les communautés indigènes. Aucune enquête sérieuse n’a été menée au cours des dernières décennies pour connaître l’avis des populations concernées. La mouvance indigéniste qui mène le combat pour l’expansion des démarcations passe sous silence les coûts que sa stratégie impose et pourrait imposer dans l’avenir à la population bré-silienne actuelle. L’avenir des Indiens du Brésil, leur sécurité, l’amélioration de leur bien-être matériel et social dépendent-ils d’un accès à des territoires de plus en plus im-portants ? Ce n'est pas ce que pensent les représentants de populations indigènes qui ne veulent plus dépendre des Ongs et de l’Etat. Ce n’est pas ce que croient les secteurs importants de la communauté indienne qui ont rejoint au fil des décennies les églises chrétiennes évangéliques…. A suivre : Des Indiens contre la gauche identitaire et les Ongs….. [1] L’hebdomadaire national Veja a rapporté par exemple des fraudes avérées et concernant l’identification supposée de 15 Terres Indigènes dans le Paraná en 2013. Voir le site : https://veja.abril.com.br/coluna/reinaldo/estudo-da-embrapa-demonstra-que-presenca-indigena-em-15-areas-do-parana-e-uma-fraude-ou-como-trabalha-a-funai
- Les Indiens au XXIe siècle : mythes et réalités.
Plus nombreux....et plus intégrés...(2). Selon l'IBGE (organe fédéral de statistiques), lors du recensement général de la popula-tion de 2022, on comptait sur le territoire du Brésil 1 693 535 personnes qui se décla-raient indigènes (soit 0,83% de la population résidente). Cet ensemble serait composé de 266 ethnies qui pratiquent plus de 150 langues et dialectes différents [1]. L’extrême diver-sité ethnique et des langues parlées, les différences culturelles et de modes de vie, les conflits historiques existants entre tel et tel groupe, la variété des milieux naturels et des habitats : tous ces éléments ne permettent pas de regrouper l’ensemble des Indiens en une seule catégorie générique. Les ethnies sont aussi très diverses par la taille des po-pulations. Certaines d'entre elles ne comptent plus que quelques centaines de représen-tants sur le sol brésilien (voire quelques dizaines). D’autres regroupent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes. C’est le cas des Indiens Guarani, des Ticunas, des Ma-cuxis, des Yanomamis, des Teranas ou des Xavantes. Ensemble, ces 5 ethnies réunissent près de 250 000 personnes. Indiens Terena, Xavante et Yanomamis. Le dénombrement exact des populations indigènes est difficile pour de nombreuses rai-sons qui seront abordées dans ce post. Commençons par les moins importantes. Près de 50 groupes ethniques qui vivent sur le sol du Brésil habitent des zones frontalières. Ils sont aussi présents sur les pays voisins. C’est le cas du peuple Yanomami dont plusieurs milliers de représentants vivent au Venezuela alors que la majorité des membres (27 152) sont installés sur les Etats brésiliens du Roraima et d’Amazonas. C’est encore le cas des Guaranis qui vivent dans des Etats du Sud, du Sud-Est et du Centre-Ouest du Brésil mais que l’on trouve aussi en Argentine, au Pa-raguay ou en Bolivie. Les membres de ces ethnies circulent fréquemment du Brésil vers les pays voisins ou de ces derniers vers le territoire brésilien. Par ailleurs, en ce qui concerne la population indigène vivant au Brésil, la FUNAI estime que 69 tribus seraient encore en situation de total isolement, sans aucun contact avec la société brésilienne. Ajouton encore que plusieurs groupes cons-titués demandent aujourd’hui à l’agence fédérale d’être reconnus officiellement comme peuples indigènes. Des recensements problématiques…. Qui est Indien dans le Brésil contemporain ? En principe, pour qu’une personne soit re-connue comme indienne, elle doit elle-même s’identifier (principe dit d’auto-déclaration) comme telle et être reconnue par sa communauté comme étant un de ses membres [2]. L’identité indienne est donc à la fois une question de choix personnel (qui peut changer pendant la vie de l’individu concerné et celle de ses descendants) et une affaire de re-connaissance par le groupe ethnique auquel la personne se dit rattachée. Ce second élément est essentiel : en principe, tout citoyen brésilien ne peut pas se revendiquer Indien…Il faut qu’il soit reconnu comme tel par un groupe d’appartenance lui-même con-sidéré officiellement comme communauté indigène. Ces critères peuvent sembler soli-des et suffisants pour évaluer le poids démographique et sociologique de ce secteur de la population. En réalité, dans le contexte du Brésil contemporain, ces critères sont trop flous pour empêcher des démarches individuelles (ou collectives) opportunistes... La majorité des Indiens d'aujourd'hui entretiennent des relations régulières avec le monde qui les entoure. Qu’entend-on ici par communauté indigène ? Selon les anthropologues, l’expression dé-signe toute communauté fondée sur des relations de parenté ou de voisinage entre ses membres et dont on peut démontrer qu’elle a des liens culturels et historiques avec des organisations sociales pré-colombiennes. Les relations de parenté et de voisinage con-sidérées ici incluent les relations d’affinité, de filiation adoptive, de parenté rituelle ou reli-gieuse. Plus généralement, on retient tous les liens interpersonnels que la communauté elle-même considère comme essentiels. Il faut souligner que de tels critères laissent une grande autonomie aux groupes ethniques lorsqu’il s’agit d’affirmer qu’une personne est ou n’est pas membre. Les liens de filiation biologique sont loin d’être les seuls à entrer en jeu : "être indien" n’est pas une question de proportion de sang indien coulant dans les veines d’un individu. D’autres types de liens peuvent être considérés par l’ethnie comme aussi importants sur les liens de sang. Cette conception large des relations de parenté et de voisinage présente des avantages dans la société brésilienne actuelle. Une personne ou une famille vivant en milieu urbain qui continue à s’affirmer Guarani, Xavante ou Terena et continue à être reconnue comme telle sur sa terre d’origine reste Guarani, Xavante ou Terena. Une personne indienne mariée avec une personne non-indigène ne perd pas sa qualité d’Indien si elle la revendique et continue à être reconnue membre de son ethnie d’origine. Dans le Brésil du XXIe siècle, l’effectif de populations indigènes vivant encore sans aucun contact avec la société qui les entoure est probablement très réduit. La majorité des peuples indiens vivant en milieu rural (sur des terres indigènes ou en dehors) entretien-nent des relations intermittentes ou régulières avec d’autres secteurs de la population tout en maintenant des conditions de vie conformes à leurs traditions. Ils se sont adap-tés au fonctionnement du reste de la société lorsque cela est nécessaire pour leur pro-pre existence. Ces relations fréquentes peuvent être de nature administrative (tous les Indiens ont droit aux prestations sociales et sont donc enregistrés à cette fin, les individus sont inscrits sur un registre civil spécifique), économique (vente de produits à l’extérieur de la communauté, achats de divers produits, travail rémunéré), culturelle (participation à des évènements à l’extérieur) ou religieuse (engagement des Indiens au sein de groupes religieux chrétiens). Ces relations sont de plus en plus intenses en raison de la péné-tration (y compris au sein de populations indigènes vivant sur des territoires éloignés et d’accès difficile) de technologies de communication modernes (radio, TV, mais aussi téléphonie mobile, internet, etc..). La majorité des Indiens résidant désormais en milieu urbain (la plupart en dehors de ter-res indigènes) sont totalement immergés dans la société environnante. Ils ont adopté les modes de vie des habitants de leurs quartiers (consommation, travail, pratiques reli-gieuses, loisirs) tout en conservant des usages, des coutumes et des traditions propres à leur culture initiale. Il n’y a donc plus en ville d’étanchéité entre les peuples indiens et les autres secteurs de la société brésilienne. Cela signifie notamment que les citadins qui s’affirment indiens et sont reconnus comme tels par une communauté ne se considèrent pas seulement comme indiens mais peuvent aussi revendiquer des identités plus com-plexes. Cela signifie encore que les individus qui ne sont pas (plus) reconnus par une communauté peuvent en réalité être aussi Indiens que ceux qui bénéficient de cette re-connaissance… Depuis trente ans, le contingent de Brésiliens qui se considèrent Indiens augmente. Des recensements de la population brésilienne sont réalisés à intervalles réguliers depuis la fin du XIXe siècle. Cependant, la dimension et le profil de la population indi-gène ne sont évalués et définis que depuis 1991. Le contingent des Brésiliens qui se con-sidèrent comme Indiens a augmenté de 150% au cours de la décennie 1990. Le poids relatif de ce contingent est ainsi passé de 0,2% à 0,4% de la population totale entre 1991 et 2000. Sur cette dernière année, le Brésil comptait officiellement 734 000 Indiens. Dix ans plus tard, en 2010, l’IBGE évaluait à 896 917 personnes l’effectif de la population indi-gène (0,47% du total des habitants). Le dernier recensement en date conduit par l’IBGE a été réalisé en 2022. Il montre que 1 693 535 Brésiliens se considéraient comme Indiens, ce qui représente une augmentation de 88,8% par rapport au recensement antérieur [3]. Comment expliquer une telle croissance de la population indigène en l’espace de douze ans ? Selon l’IBGE, plusieurs élements rendent compte d'une tele évolution. Il y a évi-demment la dynamique démographique. L'organisme recenseur mentionne aussi des améliorations dans la méthode de travail de ses agents en 2022 (cartographie plus pré-cise des localités où vivent des populations indigènes, formation, sollicitation des leaders indigènes). Une autre innovation a sans doute joué un rôle essentiel. En 2022 comme sur des opérations antérieures, le dénombrement de la population indiennes sur les Terres et Réserves Indigènes a été réalisé sur la base d’entretiens, de vérification auprès des chefs traditionnels, de croisement avec des données gérées par la FUNAI. Hors de ces espaces où les Indiens sont les seuls à pouvoir résider, notamment en milieu urbain, les recensements antérieurs à 2022 avaient sans doute sous-estimé la population indigène. Les agents recenseurs se contentaient d’utiliser des critères d’apparence extérieure des personnes : couleur, "race". Il arrivait que des Indiens soient considérés comme métisses ou noirs En 2022, sur toutes les zones urbaines où vivent des familles indigènes (isolés ou regroupés sur un quartier), les enquêteurs ont systématiquement demandé aux enquê-tés s’ils se considéraient comme indigènes. L'affirmation de l'identité indienne : une démarche pragmatique. Retenons donc ce changement sans doute essentiel. A la périphérie des mégapoles ou des villes moyennes, les individus et les groupes indigènes ont affiché sans doute avec plus de facilité en 2022 une identité qu’ils ne revendiquaient pas antérieurement ou qu’ils dissimulaient. Sur les années récentes, avec l’apparition d’un mouvement politique pro-Indiens puissant, les cultures autochtones ont été davantage valorisées. Les personnes et les familles concernées assument leur identité ethnique. Les risques auxquelles elles s’exposent sont bien moindres qu’autrefois. Les discriminations existent encore mais elles sont moins fortes en zones périphériques que lors de contacts avec les classes moyen-nes et des couches aisées des "quartiers nobles". L’affirmation de l’identité indigène par des habitants de banlieues peut être aussi une démarche très pragmatique des indivi-dus recensés. S’ils affichent leurs "racines", leur appartenance ethnique, les avantages qu’ils peuvent espérer obtenir sont désormais bien supérieurs aux inconvénients. L’affir-mation, c’est le premier pas de l’intégration à un groupe de voisinage, celui formé par l’ethnie dont les individus se réclament. Ce groupe peut protéger dans un environne-ment violent. En participant à la vie et aux actions revendicatives de ce groupe, l'individu et sa famille espèrent pouvoir améliorer leurs conditions concrètes d'existence. Comme les autres habitants des favelas, des quartiers périphériques, les familles indigè-nes ne vivent pas dans un Etat de droit. Elles vivent ou survivent dans un monde de rapports de force où des groupes criminels imposent leur loi. Ces groupes contrpolent une favela, un quartier ou une zone périphérique entière. Seules les familles qui se sou-mettent à leur loi peuvent construire, s’installer, résider. Les habitants doivent négocier avec ces bandes criminelles l’accès à l’eau courante, les branchements clandestins au réseau électrique, les raccordements à des services internet, etc. Tous les résidents de la zone contribuent à la prospérité à ces bandes en payant des redevances. Les groupes armés ou milices disposent de l’exclusivité de la violence sur les territoires conquis et couvrent tous les trafics qui y prospèrent. Dans ces périphéries urbaines, une famille qui affiche son rattachement à un communau-té indigène proche sera plus respectée par les réseaux criminels locaux. Si elle est intégrée à un groupe d’Indiens qui occupe un territoire et en revendique la démarcation, elle pourra à terme s’installer sur la nouvelle Terre Indigène légalisée, bénéficier des services sociaux spécifiques fournis aux populations indigènes (santé, éducation adap-tée, etc..). Le calcul pragmatique qui est évoqué ici a été encouragé par le contexte politique de 2022. Le Brésil est alors en pleine année électorale. Les candidats aux élec-tions locales (députés des assemblées d'Etats, gouverneurs) ont cherché à gagner le soutien des populations indigènes là où elles constituent un secteur significatif de l'élec-torat. Donné assez tôt vainqueur de la Présidentielle, le candidat Lula n'a pas cessé de promettre la reprise massive des démarcations de Terres Indigènes (suspendue pendant le mandat de J. Bolsonaro). Dans ces conditions, l'individu et la famille vivant hors des Terres Indigènes qui déclaraient leur appartenance à tel ou tel groupe indigène fai-saient une option rationnelle. Il ne s’agit pas de dire ici que tous les Indiens nouveaux apparus dans le recensement de 2022 appartiennent à des familles qui veulent bénéficier des avantages d'une solidarité de groupe et des retombées futures attendues du combat militant. Il s’agit de souligner un aspect que le discours politiquement correct nie bien volontiers : les Indiens sont des personnes pragmatiques. Comme tous les humains, ils cherchent à améliorer leur situation matérielle, notamment en termes de logement, de cadre de vie, de sécurité. L’exode vers les villes. Il y a donc de sérieuses réserves à faire sur les recensements des Indigènes réalisés par l’IBGE. Les comparaisons entre les deux opérations de dénombrement conduites en 2010 et en 2022 doivent être prudentes. On peut cependant retenir trois points majeurs. Le premier concerne la concentration géographique des populations indigènes. En 2022, plus des trois-quarts des Indiens recensés vivaient dans les régions Nord et Nord-Est du pays. Cette part n’était que de 64,2% en 2010. En 2022, la part relative du Centre-Ouest a diminué pour s’établir à 11,8%. Le Sud-Est (7,28%) et le Sud (5,2%) sont les régions qui en-registrent les plus faibles concentrations de populations indigènes du pays [4]. Second constat important : le nombre d’Indiens vivant sur des Terres Indigènes régulari-sées a peu progressé entre les deux recensements : il passe de 517 383 à 621 066 indivi-dus en douze ans (+20%). En termes relatifs, la part de la population indigène localisée sur ces terres chute de 57,7% à 36,7%. Ici encore, les explications d’une évolution aussi spectaculaires sont nombreuses. Elles ne sont pas toutes convaincantes. Selon les représentants du gouvernement fédéral actuel et les mouvements indigénistes de gauche, cette diminution relative est bien la preuve que la progression du nombre et des surfaces de Terres Indigènes attribuées aux populations indiennes restent très insuf-fisante. L’affirmation sous-tend donc que l’ensemble des Indiens qui vivent hors de terres officiellement régularisées (un peu plus d’un million sur un effectif total de près de 1,7 mil-lion) sont des individus qui attendent que les terres qu’ils occupent ou qu’ils revendiquent leur soient officiellement attribuées….En somme, tous les Indiens qui vivent hors de ces espaces appartenant au domaine public ne rêvent que d’une chose : pouvoir vivre un jour sur des terres dont seraient les seuls à avoir l’usage. Cette hypothèse non démontrée a une utilité : elle justifie la politique annoncée par le gouvernement Lula et exigée par de nombreux mouvements indigénistes. Localisation des populations indigènes lors du recensement de 2010*. Source : IBGE. * Les données de localisation en 2022 ne sont pas encore disponibles. Admettons qu’une partie des personnes et des familles vivant hors des terres régu-larisées partagent l’aspiration que leur prêtent les autorités fédérales actuelles et les in-digénistes. Cette explication ne suffit pas à rendre compte de la dimension du phé-nomène. Des Indiens fuient très probablement les Terres Indigènes en raison des diffi-cultés qu’ils doivent y affronter. La majorité de ces Terres d’usufruit exclusif sont loca-lisées en milieu rural, sur des secteurs géographiques relativement éloignés, où l’accès aux services publics de base (santé, éducation, services sociaux) est très difficile. La vie matérielle des habitants est fondée sur une économie de subsistance. Ils dépendent aussi des aides sociales (bolsa familia). Ce contexte n'offre aucune perspective d'amélio-ration concrète aux jeunes générations qui rêvent souvent d'accéder à l'autre monde qu'elles connaissent sur les réseaux sociaux ou par la télévision. A ces éléments, il est essentiel d’ajouter les dangers auxquels sont exposées un grand nombre d’ethnies vivant sur ces terres du domaine public que l’Etat ne protège pas ou pas assez. Sur le bassin amazonien, les groupes autochtones qui résident sur des terres homologuées sont régulièrement menacés ou attaqués par des réseaux criminels organisés autour de l’orpaillage illégal, de l’exploitation forestière clandestine, du trafic des titres fonciers ou de la commercialisation de stupéfiants… Les territoires destinés officiellement à assurer la sécurité et la protection des Indiens sont souvent des territoires sur lesquels leur survie est très aléatoire... De plus en plus d'Indiens vivant à la périphérie des villes. Le troisième constat est celui de l’urbanisation croissante des populations indigènes. En 2010, 36,2% des Indiens recensés (soit 324 834 personnes) vivaient en milieu urbain (dont à peine 2,9% sur des Terres Indigènes). En 2022, la part relative de l’effectif urbanisé était supérieure à 50% (50,2%). Cela signifie qu’un peu plus de 850 000 Brésiliens se déclarant Indiens résidaient en ville. Cette croissance de la population urbanisée peut être liée à deux phénomènes complémentaires. Le premier est l’expansion du territoire occupé par les villes qui finit par englober des terres occupées par des indigènes. La second, plus important dans la période récente est la migration d’Indiens de leurs terres d’origine vers le milieu urbain. Comment expliquer cet exode vers les villes ? Ici encore, la recherche de meilleures conditions matérielles d’existence (travail, logement), d’un accès plus facile à la santé et à l’éducation est sans doute un facteur majeur. Le besoin de sécurité intervient également. D’autres déterminants moins souvent évoqués par les indigénistes entrent aussi en jeu, notamment au sein des classes d’âges les plus jeunes. L’organisation de la vie sociale au sein des ethnies indigènes correspond rarement à l’idéal de modèle communautaire trop souvent dépeint. Des conflits internes déchirent les villages, en raison notamment de la croissance démographique. Le pouvoir des "caciques" n’est plus admis comme une évidence, notamment pour les classes d’âge les plus jeunes. Les jeunes femmes ac-ceptent de moins en moins bien le rôle et la place qui leur sont assignés par la tradition. Elles remettent en cause un pouvoir patriarcal et cherchent à s’émanciper. Les popula-tions indiennes vivant en milieu rural souhaitent souvent dépasser une économie de cueillette et de chasse, sortir de la pauvreté. La pauvreté à laquelle elles sont souvent condamnées ne séduit que les indigénistes qui cultivent le mythe d’une frugalité heu-reuse. De plus en plus souvent, les jeunes des peuplements indigènes se heurtent au pouvoir des anciens lorsqu’ils proposent des projets économiques qui pourraient enrichir la collectivité et ouvrir des perspectives d’amélioration des conditions économiques et du bien-être des familles. Lorsqu’ils ne sont pas compris, ces jeunes choisissent l’exode. Une intégration déjà très avancée. Le recensement récent de la population indigène va certainement confirmer une réalité que d’autres études et enquête ont déjà révélé sur les dernières décennies [5] : la ma-jorité des Indiens brésiliens sont désormais beaucoup plus intégrés à la société qui les entoure et une des principales revendications de ce secteur de la population est d’être écouté. De temps en temps, des représentants de nombreuses ethnies revêtent leurs parures traditionnelles. Ils se teignent la peau en rouge et noir en signe de guerre et vont brandir arcs et flèches devant les Ministères ou d’autres bâtiments officiels à Brasilia. Ils cherchent ainsi à attirer l’attention sur leurs revendications. La plupart du temps, la so-ciété brésilienne ne sait de la condition indigène que ce qui apparaît dans les discours de militants indigénistes (souvent des membres du clergé catholique et des leaders d’Ongs de gauche) qui veulent faire croire que les difficultés des Indiens se résumeraient à l’in-suffisance de Terres Indigènes légalisées et aux projets d’infrastructures (routes, barra-ges) qui peuvent empiéter sur les territoires en question, perturber des modes de vie traditionnels, porter atteinte à l’environnement. Manifestation d'Indiens à Brasilia en 2022. En 2012, une étude réalisée par l’Institut Datafolha a bousculé cette représentation. Au-cune autre investigation de même ampleur n’a été réalisée depuis pour connaître les conditions d’existence et les aspirations de la population indienne. On peut sans prendre trop de risques faire l’hypothèse que les réalités, les souhaits et les tendances révélés par cette étude ne changeraient guère si la même investigation était conduite aujourd’hui [6]. Les résultats montrent que les Indiens avaient alors des aspirations tout à fait com-parables à celles de la nouvelle classe moyenne qui émergeait à l’époque. Ils souhaitaient voir leur situation sociale s’améliorer par le travail et grâce à un accès à l’éducation. Ils avaient accès ou rêvaient d’avoir accès aux biens de consommation et au confort de la vie moderne sans pour autant abandonner leur culture. Selon Datafolha, en 2012, 63% des Indiens avaient la télévision, 37% disposaient d’un appareil de lecture de DVD. Un foyer indien sur deux possédait un réfrigérateur. Les deux tiers des domiciles étaient équipés de cuisinières à gaz et 36% des personnes interrogées utilisaient un télé-phone portable. Seuls 11% des Indiens avaient accès à internet et 6% disposaient d’un ordinateur. Les Indiens ayant participé à l’étude affirmaient que l’accès à l’électricité, à l’eau courante, aux réseaux d’égouts et à un logement en dur constituaient pour eux des objectifs essentiels. Enquête Data Folha de 2012 : les Indiens ont les aspirations de la classe moyenne. Près des deux tiers (64%) de la population de l’échantillon recevaient en 2012 l’allocation mensuelle aux familles les plus modestes, la Bolsa Familia. Le profil de la population que l’étude révèle est celui d’un univers caractérisé par la grande pauvreté. Plus d’un tiers des personnes interrogées se plaignaient de sous-alimentation. La majorité (76%) n’avait pas accès à l’eau potable. Les maladies infectieuses prolifèraient. Près des deux tiers des personnes interrogées (63%) considéraient que l’accès à service de santé restait difficile. L’étude avait encore montré que la majorité des Indiens (66%) savaient lire et écrire en Portugais, que 30% d’entre eux exerçaient un travail rémunéré (mais seuls 7% étaient déclarés). Le principal secteur d’activité était l’agriculture (94% des personnes en activité) et 57% des personnes interrogées estimaient que la taille du foncier qu’elle pouvaient utiliser n’était pas suffisant. Sur les Terres Indigènes officialisées, les Indiens soulignaient des conditions très insuffisantes en termes d’accès aux services publics de base. Les communautés installées connaissaient donc déjà un exode très marqué vers les villes. Les responsables de l’étude avaient ainsi noté que la population indienne installée à la périphérie de Manaus (capitale de l’Etat d’Amazonas) était passée entre 2007 et 2012 de 12 500 à plus de 30 000 personnes. L’enquête avait permis de vérifier que cet exode était motivé par un désir d’améliorer les conditions d’accès de la famille aux services de santé et à des emplois. Un des "caciques" interrogés dans une des ethnies les plus importantes de l’échantillon avait alors répété que sa communauté ne vivait plus comme on vivait dans le passé, que la nouvelle génération voulait avoir un travail rémunéré, disposer d’un revenu, utiliser les mêmes vêtements que les "blancs", avoir un téléphone portable. "Ils veulent avoir tout ce que les blancs ont déjà" et maîtriser la langue portugaise, pouvoir étudier à l’université, être reconnus comme Brésiliens et comme Indiens. La question foncière, la revendication de la multiplication et de l’expansion des Terres Indigènes ne sont pas des thèmes marginaux. Ils n’ont cependant pas toujours l’importance et la signification que leur accordent les nombreuses organisations qui pré-tendent représenter les Indiens Interrogée sur leurs difficultés individuelles, les per-sonnes sollicitées par Datafolha ne mentionnaient même pas ce sujet. Questionnées sur les défis que doivent affronter les peuples indigènes en tant qur secteur de la société, les Indiens consultés évoquaient comme premier problème la question de la démarcation de nouvelles terres (le second problème évoqué était la santé). Les interviewés sont sans doute ici influencés (comme le reste de la population) par les campagnes incessantes menées par les indigénistes en faveur de la délimitation de nouvelles réserves. En revanche, interrogés sur leur situation personnelle, ils mettent en avant d’autres priorités. Certains Indiens participant à l’étude n’hésitent pas à dire que lorsqu’on fait croire qu’il faut plus de réserves aux populations indigènes, on fait l’impasse sur des problèmes plus urgents…Certes, lorsqu’on demande aux participants de l’étude s’ils aimeraient avoir plus de terres, la plupart répondent par l'affirmative. Si la question était posée à n’importe quel agriculteur, il répondrait certainement la même chose. Ce type d’étude met en évidence un phénomène inévitable. Au contact du reste de la société qui les entoure, les peuples indigènes ont adopté et continuent à adopter des valeurs et des ambitions qui sont celles de la culture nationale. Ils aspirent à bénéficier des mêmes droits. Ce processus de transformation des populations autochtones est semé de tensions et de difficultés. Il exige des Indiens un effort de synthèse pour allier leurs traditions à la modernité. Les nombreux mouvements indigénistes qui existent aujourd’hui et affirment défendre les Indiens devraient les soutenir pour qu’ils parviennent à réaliser une synthèse qui sera toujours délicate et instable. Ils devraient exiger des pouvoirs publics la mise en œuvre de politiques facilitant cette recherche de synthèse. On verra dans un troisième post que la plupart des mouvements indigénistes défendent d’autres priorités. A suivre : Des Indiens très entourés. [1] Source : Instituto Socioambiental, https://pib.socioambiental.org/pt/Quantos_s%C3%A3o%3F [2] Ce sont là les critères retenus par le Cadastro Único, le système fédéral de recensement qui permet aux populations concernées d’avoir accès aux programmes sociaux du gouvernement fédéral. [3] Entre les deux recensements de 2010 et 2022, la population brésilienne totale n’a progressé que de 6,4% pour atteindre 203,1 millions d’habitants l’an passé. [4] Dix Etats abritent près de 80% de cette population (Amazonas, Bahia, Mato Grosso do Sul, Pernambouco, Roraima, Pará, Mato Grosso, Maranhão, Ceará, São Paulo). [5] En août 2023, l’IBGE n’avait publié qu’une partie des résultats du recensement réalisé en 2022. [6] Pendant 55 jours, les enquêteurs de Datafolha ont visité 32 communautés indigènes sur toutes les régions du pays. Ils ont interviewé 1222 Indiens appartenant à 20 ethnies différentes. Les principales informations de l’étude sont disponibles sur le site : http://www1.folha.uol.com.br/poder/1183492-indios-estao-integrados-ao-modo-de-vida-urbano-afirma-pesquisa.shtml
- Les Indiens au XXIe siècle : mythes et réalités.
De la colonisation à l'indigénisme (1). Dès le début de l’époque coloniale, les relations entre les Portugais et les Indiens sont marquées du sceau de la contradiction et de l’ambiguïté. Le monde amérindien que ren-contrent les premiers colons portugais est formé d’une multitude d’ethnies qui vivent autour de villages autonomes et atteignent des niveaux de développement très hété-rogènes. Avec certaines ethnies, les arrivants ont des contacts amicaux. D’autres groupes autochtones sont franchement hostiles. Sur les premières décennies d’implantation, le Portugal ne dispose pas d’une force militaire considérable. Il cherche donc à jouer sur les rivalités existantes entre les ethnies. Il enrôle celles qui ne manifestent pas d’hostilité pour qu’elles participent à la lutte contre les groupes indigènes qui résistent. Ces sup-plétifs sont mobilisés pour tenir les franges littorales que les colons veulent contrôler. Ces guerriers sont plutôt bien traités. Les Portugais considèrent les Indiens pacifiques comme des partenaires avec lesquels ils mettent en place un commerce mutuellement avantageux. Les autres populations indigènes ne seront pas ménagées. Le pouvoir colonial qui s’installe à partir de la fin du 16e siècle manque de main-d’œuvre pour produire les matières premières destinées à la métropole (drogues du sertão [1], sucre). Il faudra donc souvent contraindre les Indiens alliés au travail et réduire en escla-vage les populations hostiles [2]. Les missionnaires catholiques (notamment les Jésuites) s’opposent à cet effort de mobilisation d’une force de travail. Ils ont l’ambition de convertir les populations indigènes qu’ils regroupent. La vie et le travail de ces autochtones s’orga-nisent alors sous la tutelle des pères. Les missionnaires et les chasseurs d’esclaves vont donc s’affronter, chaque groupe cherchant à accaparer les ressources en main d’œuvre disponibles. Ce conflit ne durera pas. D’abord parce que la population d’Indiens diminue en raison des mauvais traitements et de la propagation d’épidémies (les ethnies regrou-pées sont décimées). Ensuite parce qu’avec l’essor des plantations sucrières, les esclaves africains importés sont préférés à la population locale. Au fur et à mesure que l’emprise des Portugais sur la colonie se consolide et que se multiplient les pôles d’exploitation mi-nière et les plantations de cultures de rente, la mobilisation des communautés indiennes est de moins en moins importante. L'arrivée des Portugais sur les côtes du Brésil (tableau du 18e siècle). Cette mobilisation restera cependant essentielle pendant longtemps sur le bassin ama-zonien et les zones très éloignées du littoral où la domination territoriale revendiquée par le Portugal se heurte aux velléités hégémoniques de l’Espagne. En Amazonie, l’économie régionale repose sur des activités de cueillette mobilisant les connaissances de popu-lations autochtones. Sur les terres éloignées où l’implantation portugaise reste fragile ou insignifiante, Lisbonne doit miser sur l’appui d’ethnies indiennes ralliées à sa cause. Pour consolider ces alliances, le pouvoir colonial ira jusqu’à concéder aux populations indi-gènes partenaires un statut qui en fait des citoyens portugais. Les terres occupées par les Indiens sont ainsi présentées comme des terres où habitent des Portugais, ce qui jus-tifie l’emprise de Lisbonne sur les zones que convoite Madrid. Au cours des trois siècles qui séparent le début de la colonisation de l’indépendance (1822), la population indigène a considérablement baissé. Cette régression peut être im-putée en partie aux agressions perpétrées par les envahisseurs occidentaux. Les com-munautés indiennes ont été décimées sur le littoral et leurs territoires ont régulièrement diminué, souvent réduits aux zones du pays les plus difficile d’accès. Des ethnies entières ont disparu. Il faut aussi ajouter les mauvais traitements infligés aux Indiens esclavisés, les contaminations des populations locales par des virus importés et les conflits inter-ethniques qui existaient bien avant le début de la colonisation. Avec les épidémies, les groupes autochtones qui n’ont pas combattu la présence portugaise ont eux aussi connu une régression démographique. Les systèmes sociaux et les modes de vie traditionnels ont été fragilisés. Les statistiques existantes sur l’évolution de la population indigène au cours de la période de domination portugaise puis des premières décennies d’indépen-dance attestent d’un effondrement démographique. On estime que le territoire brésilien actuel aurait abrité de 5 à 8 millions d’indiens avant l’arrivée des Européens au début du 16e siècle. Au milieu du XXe siècle, cette population était estimée à moins de 100 000 individus. Ces données doivent être interprétées en tenant compte aussi d’un autre phénomène essentiel. Pour des raisons diverses, au fil des générations, nombreux sont les Indiens qui ont quitté leurs terres d’origine et ont abandonné un mode de vie traditionnel. Intégrés ou non à la société brésilienne qui se forme, les individus et les groupes qui se retrouvent en milieu urbain cessent d’afficher et de revendiquer leurs identités pour éviter les discri-minations [3]. Très souvent, ces Indiens se sont métissés avec les descendants de mi-grants européens puis d’esclaves africains. Ce métissage fera apparaître une nouvelle composante très importante de la population : les caboclos ou mameloucos, ces expres-sions désignant tous les sang-mêlés du Brésil qui vont constituer une part importante des habitants dès l’époque coloniale. Cet exceptionnel métissage est sans doute à l’ori-gine d’une revendication qu’affichent nombre de Brésiliens jusqu’à aujourd’hui : ils souli-gnent que la culture, les traditions et modes de vie des peuples premiers sont des com-posantes majeures de l’identité nationale. A l’exception des descendants d’immigrés récents (européens et japonais arrivés entre la fin du 19é et le début du 20é siècles), tous les Brésiliens déclarent avec fierté avoir des ancêtres indiens. Les analyses génétiques ne démentent pas ces affirmations. Au XIXe siècle, à la veille de l’indépendance ou im-médiatement après, des poétes et écrivains vont contribuer à renforcer cette vision en valorisant l’héritage indien et les racines amérindiennes du nouveau pays. Ils insisteront sur le devoir qui s’impose à chaque brésilien de revendiquer cette origine. Naissance de l’indigénisme [4]. Dans le Brésil colonial et immédiatement après l’indépendance (1822), souvent mé-prisés, les Indiens sont donc marginalisés ou intégrés à la société qui les entoure. Au dé-but du siècle dernier, les autorités publiques et la majorité des Brésiliens estiment que le seul avenir possible pour les Indiens est celui d’une assimilation progressive. Néanmoins, des intellectuels en vue et des militaires vont affirmer que cette assimilation doit être accompagnée, soutenue, facilitée. Pour que le processus inéluctable réussisse, il faut que l’Etat protège les populations indigènes et leur fournisse une assistance. Ces "indi-génistes" sont animés par un idéal humaniste. Ils ont un leader qui est officier de l’armée : le ma-réchal Candido Rondon. Cet ingénieur militaire prend en 1910 la direction du Ser-vice de Protection des Indiens (SPI) que vient de créer le gouvernement fédéral. Avec une équipe de disciples, Rondon met en œuvre la première politique indigéniste de la République. A l’époque, la philosophie positiviste est très en vogue au Brésil. Elle va inspirer l’indigé-nisme "rondonien". Selon le maréchal et ses proches, les ethnies indiennes vivent encore au stade de l’animisme et du fétichisme. Elles sont cependant constituées d’êtres humains dotés de toutes les capacités mentales qui leur permettraient de sauter les éta-pes du progrès et de rejoindre le mode de vie moderne, dit positif, fondé sur la con-naissance scientifique. Le fondateur de l’indigénisme brésilien s’oppose donc à la vision raciste alors dominante, selon laquelle les indigènes ne disposeraient pas des facultés leur permettant d’évoluer et d’atteindre le niveau de développement humain, social et économique des sociétés modernes. Rondon rejette ce darwinisme social. Il affirme que les Indiens ont vocation à s’intégrer à la nation, à y occuper toute la place qui leur revient. Pour que cette intégration se réalise dans les meilleures conditions, il faut que l’Etat met-te en œuvre une politique de soutien et d’assistance adaptée. Indigénistes du SPI et Indiens au début du XXe siècle. Les fondateurs de l’indigénisme défendent des principes qui animent encore aujourd’hui la politique fédérale à l’égard des populations indigènes. Les successeurs de Rondon soulignent que les Indiens sont les premiers habitants du pays et qu’ils incarnent des cul-tures originales. Pour ces raisons, l’Etat a le devoir d’organiser la protection de peuples originaires. Ce principe doit être inscrit dans la Constitution et conduire à l’élaboration d’une législation spécifique. La première menace qui pèse sur l’existence des peuples premiers est la perte de leurs terres ancestrales convoitées par toutes sortes de pion-niers en quête de ressources nouvelles, des métaux précieux aux essences rares en passant par les sols fertiles ou les terres de pâturage. Il est donc essentiel de délimiter les territoires réservés aux Indiens, d’y assurer la sécurité et de garantir aux occupants lé-gitimes l’usufruit exclusif des richesses naturelles existantes. Ces missions seront pré-cisément celles du Service de Protection des Indiens dont Rondon a été le premier dirigeant. Pour les indigénistes brésiliens du début du XXe siècle, le but ultime de la politique qu’ils engagent est d’intégrer les peuples premiers à la nation brésilienne sans qu’ils perdent leurs identités et leurs cultures. Cet Etat assimilationniste va octroyer aux Indiens des droits fonciers, des garanties juri-diques. Il va organiser à leur intention des services sociaux adaptés (assistance médi-cale, éducation, transport). Les bénéficiaires vont utiliser ces dispositifs pour assurer leur survie. Au début du XXe siècle, cet engagement public n’est pas accepté unanimement par la société brésilienne. Il est dénoncé par de larges secteurs du monde politique et de la population qui s’obstinent à considérer les Indiens comme des primitifs arriérés qui ter-nissent l’image d’un pays qui se veut résolument tourné vers la modernité. D’autres observateurs estiment que le projet indigéniste est inutile puisqu’avec l’extinction d’ethnies entières et l’assimilation, les bénéficiaires désignés de cette politique seront de plus en plus rares. La prédiction va se révéler erronée. Au fil des décennies qui suivent sa création, le SPI va assurer la survie physique et culturelle des populations indigènes en agissant dans deux directions : le contrôle des terres qui ont été exclusivement réservées aux peuples indigènes, la préservation de la santé des populations concernées. Les campagnes de vaccinations (contre des maladies comme la variole, la rougeole, la vari-celle), l’accès aux soins médicaux et l’eau potable auront été et sont encore des contri-butions essentielles. De Vargas au régime militaire (1964-1985). Dès sa prise de pouvoir en 1930, Getulio Vargas cherche à affaiblir le SPI et la politique indigéniste. Le service fédéral était une agence du Ministère de l’Agriculture. Il devient un sous-service du Ministère de la Guerre. Ses moyens financiers sont réduits. Les dizaines de postes d’assistance aux Indiens disséminés dans tout le Brésil ne peuvent plus assurer leur mission de protection des terres et de ceux qui y vivent. Les services de santé ne fonctionnent plus. Ces restrictions ne dureront pas. Rondon obtient du dictateur que le SPI retrouve des capacités d’action. Il le convainc même de créer un Conseil National de la Politique Indigène (CNPI) qui réunira des personnalités toutes favorables à la protec-tion et à la promotion des populations indiennes. La politique de démarcation des terres est relancée et le Service de Protection est doté de moyens lui permettant d’assurer sa mission. C’est l’époque du lancement de campagnes de vaccination contre la variole, de la diffusion de remèdes contre la malaria, puis (à la fin des années quarante) de l’utili-sation de la pénicilline. Dans la période 1951-54, revenu au pouvoir par la voie électorale, Vargas s’engage à créer le parc national du Xingu pour y abriter les peuples indigènes de la région [5]. A cette époque, inspirées par les réflexions du CNPI, les autorités vont af-firmer officiellement que les terres indigènes ne sont pas seulement des parcelles du territoire destinées à assurer la subsistance physique de leurs habitants. Ces espaces sont désormais considérés comme nécessaires au maintien d’un mode de vie tradition-nel, de pratiques culturelles et religieuses. Vue aérienne et localisation du parc du Xingu dans le Mato Grosso. Les militaires qui prennent le pouvoir en 1964 tentent d’en finir avec le SPI, repaire supposé de communistes et de militants proches de la gauche. En réalité, ils vont rem-placer ce service fédéral par une autre institution, la Fundação Nacional do Índio (FUNAI), créée trois ans après le coup d’Etat. La politique qu’il vont conduire sera contradictoire, marquée à la fois par un souci de continuité et par des régressions [6]. D’un côté, le régime va imposer à la FUNAI d’accepter la cession de terres indigènes afin de permettre la réalisation de grands chantiers (construction de routes par exemple). De l’autre, sous la pression des milieux indigénistes, les militaires acceptent un renforcement des moyens humains de la Fondation, la formation de nouvelles générations de techniciens chargés d’assister les populations indiennes. L’Etat fédéral a imposé aux communautés indigènes des pertes matérielles et culturelles. Ainsi, pendant des années, la FUNAI a suspendu ou ralenti des projets de démarcation et d’homologation de nouvelles terres indigènes. Néanmoins, sur un plan légal, le régime (qui avait rompu avec l’ordre constitutionnel) a pourtant maintenu des droits reconnus aux Indiens par les Constitutions de 1934 et 1946. Les Constitutions imposées en 1967 et 1969 reprennent ainsi des dispositions qui stipu-lent qu’une fois une terre reconnue comme indigène, des tiers ne peuvent faire valoir au-cun droit sur le foncier en question, même s’ils en avaient l’usage auparavant et l’avaient eu pendant une longue période. Cette aliénation de tout droit signifiait aussi que les dits tiers ne pouvaient exiger une indemnisation de la FUNAI ou de l’Etat fédéral. La recon-naissance d’une terre comme terre indigène n’était donc pas subordonnée à la présence des Indigènes sur cette terre au moment de l’acte de reconnaissance. C’est par ailleurs sous le régime militaire que le Congrès National va adopter en 1973 une loi instituant un statut de l’Indien qui place les populations indigènes sous la tutelle de l'Etat. Les Indiens deviennent des mineurs devant la loi. Un droit d’usufruit permanent sur les terres qu'ils occupent depuis des temps immémoriaux leur est accordé, à l'exclusion du sous-sol. L'Etat fédéral est le garant de l'exercice de ces droits en tant que proprié-taire des terres. Retour à la démocratie. A la fin du régime militaire, à partir de la fin des années 1970, de nombreuses ethnies (Xavantes, Guaranis, Terenas, Guajajaras, etc..) du Nord-Est et du Sud vont contribuer à l’émergence d’un mouvement politique de défense de la cause indigène. Elles sont re-présentées par des leaders qui maîtrisent la langue portugaise, connaissent le fonc-tionnement du système politico-institutionnel et savent s’appuyer sur le soutien d’or-ganisations étrangères. Après le retour à la démocratie (1985), ce mouvement va s’ex-primer au sein de l’Assemblée Constituante dont les travaux aboutiront à l’adoption de la Loi Fondamentale de 1988 en vigueur jusqu’à nos jours. Le texte de la Constitution de 1988 est une réponse aux revendications des mouvements indigènes, de leurs leaders et de toutes les organisations non-gouvernementales qui les soutiennent. L’Indien cesse d’être un mineur légal. L’objectif de la politique indigéniste n’est plus de promouvoir une assimilation (qui n’est plus mentionnée). La Loi Fondamentale prévoit des mesures spéci-fiques en faveur des Indiens dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la protection des savoirs traditionnels indigènes sur la biodiversité. Intitulé "Des Indiens", le chapître VIII de la Loi Fondamentale est entièrement consacré à définir et renforcer les droits fonciers des populations indigènes. L’article 231 établit le droit à la préservation des différences culturelles des ethnies indi-gènes et reconnaît aux Indiens les droits sur les territoires qu’ils occupent, mais aussi sur l’ensemble des espaces nécessaires à leur reproduction "physique et culturelle selon leurs us, coutumes et traditions". Cette large définition sera au cœur des conflits autour du foncier générés par la Constitution puisque les terres dont l’usufruit est réservé aux Indiens peuvent inclure des espaces dits sacrés, ceux occupés dans un passé non défini ou des zones temporairement utilisées par des populations qui ont un mode de vie semi-nomade. L'état a obligation de reconnaître légalement ces terres - qui demeurent néan-moins sa propriété - en procédant à leur démarcation et en garantissant aux peuples indigènes des droits d’usufruit permanents et exclusifs. La démarcation des terres indigènes. Placée sous la tutelle du Ministère de la Justice, la FUNAI est chargée de mener à bien le processus de démarcation qui comporte sept étapes successives. La première est une phase d’étude conduite par un ou des anthropologues qui font réaliser des investigations ethnographiques, archéologiques, juridiques, cartographiques et environnementales. Cette étape d’identification prépare l’étape ultérieure de délimitation du territoire étudié. L’ensemble des experts mobilisés doivent établir un rapport présenté à la FUNAI. Pour que le processus avance, ce rapport doit être approuvé par le Président de la Fondation puis publié au journal officiel (2e étape). Le rapport doit réunir des preuves de l’occu-pation dans le passé du territoire identifié par l’ethnie qui le revendique. Lorsque cette occupation a eu lieu jusqu’à un passé récent (quelques années ou quelques décennies en arrière), la démarche est relativement simple (existence de documents, témoignages, traces de présence, etc..). Lorsque la revendication se réfère à une occupation dans un passé très lointain, les investigations sont plus complexes et les conclusions de l’étude peuvent évidemment susciter des polémiques. Plaque indiquant l'entrée d'une Terre Indigène. La troisième phase est celle des contestations. Dans la plupart des cas, le foncier que re-vendique l’ethnie indienne est déjà utilisé soit par des propriétaires disposant de titres reconnus, soit par des locataires munis de baux. Il peut appartenir à des collectivités ter-ritoriales (communes, Etat fédéré). Ces acteurs peuvent alors contester le rapport des experts et faire valoir leurs arguments. Toutes les informations recueillies sont transmises au Ministère de la Justice qui dispose d’un délai de 30 jours (4e phase) pour confirmer la démarcation physique des terres concernées et donner continuité au processus ou, au contraire, abandonner ce dernier. Le Ministère peut décider de l’indemnisation des occu-pants qui sont lésés sur la base d’une évaluation des pertes subies par la FUNAI. La 5é étape est celle de la démarcation physique effective du territoire concerné. La 6é étape est celle de l’homologation du processus par le Président de la République. Les pro-priétaires et/ou locataires sont alors déchus de leurs droits et expulsés. En principe, les territoires homologués deviennent de véritables sanctuaires, dont l'entrée pour de non-Indiens est réglementée et dont usufruit est strictement réservé à l’ethnie ou à la com-munauté qui les revendiquaient. L’exploitation des ressources naturelles est interdite à toute personne ou entreprise venue de l'extérieur. L’Etat fédéral conserve le droit exclusif d’accès et d’exploitation des ressources du sous-sol. Enfin, au cours d’une dernière phase, la terre démarquée doit être enregistrée par l’étude notariale compétente. En trente ans, l’explosion des revendications des Indiens et la consolidation juridique des territoires ont permis d’accroître la dimension du foncier sur lequel vivent des populations autochtones. En 1990, les territoires en cours d’évaluation par le gouvernement fédéral représentaient un peu moins de 800 000 km² mais seuls 34 % se trouvaient en fin de pro-cessus et donc confirmés. En 2015, cette proportion est montée à presque 94 % (pour une extension qui dépasse 1,1 millions de km²), ce qui montre l’ampleur des progrès ac-complis. Ces nouvelles reconnaissances se sont concentrées de manière très importante en Amazonie, puisque cette région a absorbé presque toute la différence existante entre 1990 et 2015, passant de 781 821 à 1 055 941 km², soit 98,4 % de la surface de l’ensemble des territoires amérindiens du Brésil. L’Amazonie est aussi plus avancée sur le plan juri-dique puisque 78,7 % des territoires (représentant 91,5 % des surfaces) ont atteint le stade de l’homologation contre seulement 52,4 % (63 % des surfaces) dans les autres régions. Terres Indigènes homologuées par mandats présidentiels depuis 1985. Source : FUNAI. *Sur les six premiers mois du mandat en cours; Au début du second semestre de 2023, on recensait 738 Terres Indigènes (dont 172 en voie d’identification ou identifiées et 68 déclarées) représentant une surface totale de 1,179 millions de km2, soit 13,8% du territoire national. Pour plus de 80% de l’extension totale, ces terres étaient localisées sur le biome amazonien. Sur l'ensemble du domaine foncier formé par les Terres Indigènes officialisées et en voie de l'être, on dénombrait 271 ethnies différentes qui représentaient ensemble une population estimée à 657 511 per-sonnes [7]. A partir de ce premier constat, on s’interrogera dans un second post sur les conditions réelles d’existence de la population indigène en ce début de XXIe siècle. A suivre : Les Indiens s'intègrent au le Brésil du XXIe siècle. [1] La fièvre des épices est l'un des moteurs de l'expansion portugaise. Remontant le cours des fleuves du bassin de l’Amazone, des expéditions partent à la recherche de ces "drogues", produits d’une économie de cueillette pratiquée par les populations indigènes. Trois produits en particulier attirent l'attention des colons et des autorités : la cannelle giroflée, le cacao (qui pousse de façon sauvage aux abords de l'Amazone) et la salsa do Maranhão ou salsepareille, variété d'une plante déjà connue en Europe pour son usage médicinal, était utilisée contre la syphilis ou le rhumatisme. Ces produits sont alors nom-més "drogas do sertão" (drogues ou épices de l'arrière-pays). [2] A partir du 17e siècle, les colons portugais ont recours à deux pratiques pour accroître les ressources en main d’œuvre disponibles. Avec le système du resgate (rançon), les populations hostiles sont capturées par des Indiens d’ethnies amies de la couronne. Elles sont ensuite sauvées par des marchands de main-d’œuvre qui les rachètent. Redevables de leur vie (puisque soustraits à un cannibalisme supposé), ces captifs pouvaient alors être vendus comme esclaves. La seconde pratique est celle de la guerre "juste". Lors-qu’elle est confrontée à des actions hostiles d’ethnies locales, la couronne peut décider de "pacifier" une région en effectuant des razzias sur les villages et en réduisant ces Indiens en captivité. La conjonction de ces deux mécanismes a permis une vaste chasse à l’homme au profit des planteurs et commerçants portugais. [3] À l'époque coloniale, la plupart des colons et le pouvoir portugais considéraient les indigènes comme des êtres inférieurs méprisables. Les Indiens étaient perçus aussi comme une main d’œuvre difficile, médiocre, pas assez efficace pour fournir l’essentiel de l’effectif d’esclaves. Les Jésuites estimaient que les Indiens pouvaient devenir de futurs chrétiens dès lors que leurs structures sociales, leurs cultures et leurs modes de vie étaient remplacés par celles de Missions à l’intérieur desquelles l’ordre imposé était celui des ecclésiastiques. [4] On désigne sous ce terme un mouvement politique qui s’est développé à compter du XXe siècle dans plusieurs pays d’Amérique du Sud pour défendre les populations indigènes. [5] A l’époque, le parc projeté devait couvrir environ 20 millions d'hectares (un territoire presque aussi grand que l'État de São Paulo) et abriter les peuples indigènes du haut Xingu et des régions environnantes (nord-est du Mato Grosso. En raison d’obstacles politiques et bureaucratiques, la création effective du parc n’aura lieu qu’en 1961 et sa su-perficie effective sera égale à 10% de celle du territoire initialement envisagé. [6] Après le coup d’Etat de 1964, les militaires sont confrontés au sein même des milieux conservateurs à des prises de position favorables à la cause des Indiens. C’est le cas d’Assis Chateaubriand, un magnat de la presse très influent et propriétaire de la revue Cruzeiro et des Diários Associados. La cause indigène est aussi défendue par des poètes, des écrivains... des anthropologues favorables ou non aux thèses du Maréchal Rondon, des journalistes, des juristes et bien d'autres encore. Le quotidien influent O Estado de São Paulo prendra également la défense des droits des Indiens. [7] Données établies par l’ONG brésilienne Instituto Socioambiental. Selon cette source, la population vivant sur les terres et réserves indigènes pratiquaient au début de 2023 154 langues et dialectes différents. Voir le site internet : https://terrasindigenas.org.br/, consulté en août 2023.
- Les Indiens au XXIe siècle : mythes et réalités.
Une série de cinq posts. Les Indiens du Brésil sont discriminés. Ils se débattent souvent dans des conditions de vie plus difficiles que les autres catégories sociales. Présentés dans le pays comme une composante essentielle de l’identité et de la culture nationales, ils sont aussi méprisés. L’Etat leur réserve des terres dont ils ont en principe l’usufruit exclusif. En réalité, ces ter-ritoires sont trop souvent des espaces immenses de non-droit où règne la loi du crime, où les Indiens qui ne sont guère protégés, subissent agressions, violences et massacres. Lorsque l’Etat qui doit les protéger intervient, il le fait rarement à temps. Les moyens mis en œuvre ponctuellement pour repousser les envahisseurs sont insuffisants. En Ama-zonie, sur de nombreux territoires occupés en théorie par des peuples indigènes, les tra-fiquants et bandits en tous genres détruisent la forêt, exploitent illégalement des bois précieux, pratiquent l’élevage bovin, étendent l’orpaillage clandestin et le trafic de dro-gues et d’armes. Sur ces territoires perdus de la République brésilienne, les Indiens qui n’acceptent pas l’invasion de réseaux criminels organisés doivent fuir ou sont éliminés quand ils ne sont pas réduits en esclavage. Cette réalité scandaleuse et révoltante est désormais connue à l’échelle internationale. Depuis des décennies, les nombreuses Or-ganisations Non Gouvernementales nationales et étrangères qui interviennent aux côtés des populations indigènes dénoncent les crimes dont ces dernières sont victimes et les graves carences d’un Etat qui n’assure pas sa mission de protection. Rassemblement de mouvements indiens à Brasilia. Au sein de la constellation d’Ongs indigénistes, nombreuses sont les organisations qui appuient leur combat sur une vision mythique et romantique du monde hétérogène des ethnies indiennes. Les Indiens brésiliens seraient des personnes innocentes, qui ne con-naîtraient pas le mal, vivraient en harmonie dans une espèce de jardin d'Eden, où la natu-re, loin d'être hostile, est bienveillante, car ils en font partie. Les sociétés qu’ils forment ne présenteraient aucun des traits négatifs prêtés à la civilisation occidentale. Rejetant la vie en milieu urbain, pollué et industriel, ces populations préfèreraient la vie dans une nature encore vierge. Elles auraient refusé une modernité aperçue pour perpétuer des modes de vie ancestraux. Grâce à l’harmonie d’une vie communautaire, elles ignoreraient les conflits. Au lieu de s’en remettre à l’Etat et à ses institutions, elles ont maintenu une organisation sociale conforme à des règles traditionnelles. De la vie et des conditions d’existence de ces peuples indigènes, le discours militant ne retient que les traits qui confirment le mythe, tandis que ceux qui le contredisent sont écartés. Des dizaines de milliers d’Indiens vivent (parfois depuis des lustres) à la périphé-rie des mégapoles et mènent une existence parfaitement identique à celle de leurs voi-sins. Un grand nombre de familles indigènes installées en milieu rural (y compris au sein des terres indigènes qui leur sont réservées) subsistent grâce à l’allocation mensuelle versée à tous les foyers modestes (la fameuse bolsa familia). Elles ont abandonné la pê-che, la chasse ou la cueillette ou ne les pratiquent qu’occasionnellement. Pour sortir de la misère ou exister dans la société de consommation, il arrive que des Indiens parti-cipent aux trafics et crimes évoqués plus haut ou qu’ils louent à des "blancs" les terres appartenant au domaine public dont ils ont l’usufruit (une pratique interdite). Ces as-pects ne sont pas retenus par le discours militant. Ce qui compte, c’est l’évocation de peuples premiers qui vivent en communion avec un environnement qu’ils respectent, avec la terre qui les nourrit et garantit la perpétuation de leur identité. Depuis plusieurs décennies, ce discours militant empreinte de plus en plus au registre de l’écologie radi-cale et de l’alter-mondialisme. Les peuples indigènes de la forêt amazonienne ap-paraissent alors comme incarnant une gestion prudente de la biodiversité par oppo-sition aux menées destructrices d’une agriculture moderne et d’agro-industries diabo-lisées. Une vision romantique parfois très éloignée de la réalité. Cette vision romantique et manichéenne est aujourd’hui véhiculée par une multitude d’organisations indigénistes privées, brésiliennes et étrangères. Ces groupes ont su habi-lement associer le combat pour la défense de l’intégrité et de la sécurité des Indiens à l’extension indéfinie des droits fonciers qui leur ont été octroyés par la Constitution de 1988. La survie de ces peuples indigènes dépendrait avant tout autre chose de la sanc-tuarisation par l’Etat du maximum de terres sur lesquelles ils sont les seuls à pouvoir résider et vivre. Il reviendrait aux pouvoirs publics de rétrocéder aux peuples premiers toutes les terres d’où ils ont été chassés pendant des siècles pour que ces peuples puis-sent restaurer et étendre un jardin d’Eden protégé de toutes les nuisances du monde moderne. Le message a aujourd’hui une portée universelle. Au nom de la défense des In-diens, une constellation d’Ongs diffuse une rhétorique mondialisée mêlant revendi-cations foncières, déclarations d’attachement aux cultures et traditions des peuples in-digènes, discours écologiques. Cette rhétorique inspirée par la gauche post-moderne identitaire est parfois reprise par les représentants des ethnies indiennes qui savent for-muler leurs revendications dans un langage qui a des chances d'être entendues. Ces leaders sont d’ailleurs souvent conseillés par des Ongs internationales comme Green-peace, Survival International ou WWF qui gèrent des réseaux à l’échelle globale. La série de cinq posts intitulée "Le Brésil du XXIe siècle et les Indiens : mythes et réalités" a pour objectif de discuter la pertinence de cette vision militante et de montrer que l’application de la politique préconisée par des Ongs de gauche conduirait à répon-dre à une injustice historique en en créant d’autres, probablement tout aussi graves. Dans un premier texte, on évoquera l’histoire des relations entre les Indiens et le colon portugais ainsi que les changements intervenus dans ces relations après l’indépendance du pays. Le second post sera consacré à cerner l’importance, les localisations et les mo-des de vie des populations indigènes actuelles. Il permettra de souligner l’extrême di-versité des conditions d’existence que connaissent ces populations. Un troisième post portera sur les mouvements sociaux qui constituent au Brésil la mouvance indigéniste. On cherchera ici à analyser la nature du travail militant des Ongs qui disent avoir épousé la cause des Indiens. Un quatrième texte évoque les organisations indiennes et les nou-veaux mouvements religieux évangéliques qui s'opposent à la mouvance indigéniste de gauche et prônent une intégration des populations indigènes au monde qui les entoure. Le cinquième et dernier post sera consacré à l’analyse des conséquences que pourrait avoir une politique assurant aux Indiens un droit imprescriptible à la démarcation de ré-serves. On cherchera aussi à montrer ce que pourrait être une politique indigéniste adap-tée aux défis du XXIe siècle. A suivre : De la colonisation à l’indigénisme.
- Lula 3, premier acte : le populisme entravé(6).
Un vieux film qui ne fait plus recette. Au cours des premiers mois du mandat présidentiel, les observateurs ont tous annoncé le programme pour les quatre ans à venir : Lula allait jouer un remake de la "nouvelle matrice économique", ce menu hétérodoxe imposé il y a plus d’une décennie par la Présidente de gauche Dilma Rousseff. Dès son investiture, le vieux leader avait abattu ses cartes. Le Brésil retrouverait la croissance en renouant avec un modèle de développe-ment piloté par l’Etat. C’est à l’Etat qu’il revenait de doper une économie léthargique en soutenant la demande par un accroissement de la dépense publique, quitte à accepter une progression des déficits et de la dette. C’est à l’Etat qu’incombait la mission de relan-cer l’industrie, de financer (par des prêts bonifiés) le réveil des secteurs manufacturiers traditionnels (automobile, pétrochimie). Plus question de privatisations. Le secteur de production de biens et de services contrôlées par la puissance publique devait être renforcé et élargi. C’est l’effort d’investissement engagé par les firmes d’Etat pilotées par un pouvoir forcément éclairé et rationnel qui allait commander le développement de fi-lières nouvelles (énergies propres) ou plus anciennes (construction navale). Lula n’avait donc pas manifesté une imagination excessive. Il proposait aux Brésiliens (dont la grande majorité ne partageait guère les idées de gauche) un remake de la dé-sastreuse "nouvelle matrice économique", ce programme dirigiste et nationaliste qui avait conduit au retour de l’inflation et à une grave récession sous Dilma Rousseff (2011-2016). La dureté des faits n’a pas conduit le Président à réviser même à la marge son "logiciel idéologique". Il continue à suivre le catéchisme de ces économistes dits hété-rodoxes (nombreux au sein des formations politiques de gauche) qui observent et ana-lysent le champ économique à partir du concept de lutte des classes. Pour ces Diafoirus de la macroéconomie, l’inflation, le niveau élevé des taux d’intérêt, la précarité de la majorité des emplois, la stagnation de l’activité et les inégalités sociales sont les conséquences d’une conspiration des grandes entreprises et de tous les rentiers, adeptes d’un "néo-libéralisme" destiné à nuire au camp des masses populaires, au monde du travail. Au dogmatisme idéologique s’ajoute une forme de cécité par rapport aux mutations de l’économie et de la géopolitique globales. Depuis son investiture, Lula a repris à son compte cette rhétorique en centrant ses atta-ques sur la politique monétaire restrictive conduite par la Banque Centrale. Selon le Pré-sident, l’Institut d’émission ne cherche pas ainsi à freiner l’inflation, à garantir la crédibilité de sa politique de ciblage, à améliorer la confiance des acteurs économiques. Il agit au service des rentiers, d’une "élite" qui préfèrerait s’enrichir sur le dos des pauvres (privés d’accès au crédit en raison de taux d’intérêt élevés). En dénonçant de manière récurrente ce complot, en affichant une farouche volonté de réduire les taux d’intérêt, Lula lutterait en faveur des Brésiliens les plus modestes. Ses partisans n’hésitent pas à remettre en cause l’autonomie de la Banque Centrale sans se soucier le moins du monde des consé-quences que pourrait avoir l’abandon d’un tel statut (adopté en 2021). L’histoire récente a montré qu’une flexibilisation de la politique monétaire imposée par le gouvernement ne relance pas durablement la croissance. Elle entraîne une sortie des investisseurs étran-gers, la dépréciation de la monnaie nationale, un regain d’inflation, une instabilité éco-nomique plus grande et des difficultés accrues rencontrées par le Trésor pour refinancer la dette publique et par les entreprises pour se développer. Les taux à long terme s’élèvent. L’investissement productif stagne ou s’affaisse. Les perspectives d’emploi se dé-gradent. Les déficits publics créés par la politique dite de relance ne sont résorbés qu’au prix d’un effort de discipline budgétaire contraignant. La dérive inflationniste n’est maîtri-sée que par l’abandon brutal et net du laxisme monétaire imposé par le pouvoir. Rythme annuel de progression du PIB (% par an). Source : IPEA. Au dogmatisme idéologique s’ajoute une forme de cécité par rapport aux mutations de l’économie et de la géopolitique globales. Le Président semble croire que le monde de 2023 est le même que celui qu’il avait connu au cours de ses deux premiers mandats, entre 2003 et 2010. A l’époque, l’économie brésilienne était poussée par des vents très favorables. Sur les marchés internationaux de matières premières, avec l’envolée de la demande chinoise, les prix engageaient un cycle de hausse qui semblait ne pas avoir de fin. La liquidité globale favorisait un afflux d’investissements étrangers dans les pays que l’on commençait à qualifier d’émergents. Pendant plusieurs années consécutives, les cours mondiaux élevés des denrées agricoles, des minerais et du pétrole ont garanti au Brésil des revenus d’exportation considérables et des recettes fiscales appréciables. Le gouvernement Lula avait pu engager une politique économique basée de plus en plus sur la dépense publique, sur le financement par l’Etat d’un crédit subventionné, sur l’essor disproportionné des investissements à l’initiative des entreprises du secteur nationalisé. La création d’emplois (essentiellement pour les travailleurs peu qualifiés du secteur des services), la résorption spectaculaire du chômage et la hausse des salaires ont permis d’intégrer au marché national de nouveaux consommateurs issus des classes les plus modestes. Le cercle apparemment vertueux d’une croissance portée par la consomma-tion occultait un problème de fond : l’affaiblissement de l’industrie nationale et la dimi-nution de la productivité… Pourtant, grâce à cette croissance, le Président assurait sa popularité. Il pouvait ainsi compter sur l’appui sûr d’une majorité de parlementaires peu enclins à con-tester un leader très populaire. Le seul programme économique et social de Lula : un retour à l’âge d’or des années 2000. Ce monde n’existe plus. A la dynamique de globalisation a succédé un mouvement de fragmentation de l’économie mondiale en blocs régionaux. La Chine est entrée dans une phase de croissance plus lente. La pandémie du Covid a fortement perturbé le fonction-nement des filières de production internationalisées. Avec la guerre en Ukraine, les ten-sions sur les marchés de l’énergie et dans le secteur alimentaire favorisent une inflation persistante. Dans les pays occidentaux, les autorités monétaires renouent avec une po-litique de taux d’intérêt réels positifs. Les vents d’hier étaient favorables. Les vents d’au-jourd’hui freinent l’économie brésilienne. La conjoncture économique globale n’est pas favorable au recours à une politique d’expansion de la dépense publique. Dès sa campagne, Lula a promis le retour à l’âge d’or des années 2000. C’est le seul pro-gramme économique et social qu’il a confirmé une fois élu, montrant ainsi qu’il n’avait pas d’autre carte dans son jeu. Passé le tout début du mandat, le Président a perçu que cette promesse ne pouvait pas être tenue, qu’il ne pourrait pas offrir un remake de la "nouvelle matrice économique", qu’en poursuivant une politique économique dite de gauche, il ne parviendrait pas à terminer son mandat. Les leaders et forces politiques dits du Centrão dont il s’était assuré le soutien il y a vingt ans s’opposent désormais à un remake du populisme économique d’hier. Une gauche minoritaire, un Congrès plus puissant. Depuis janvier dernier, tout dans le comportement du Président et de son Administration montre qu’ils ont décidé d’ignorer une réalité pourtant évidente : Lula a été élu pour em-pêcher Bolsonaro de rester à la tête du pays. Il n’a pas été élu pour mettre en œuvre le programme économique et social du Parti des Travailleurs (PT). Le chef de l’Etat agit pourtant comme si tous ceux qui ont porté leurs suffrages sur son nom au second tour étaient des militants convaincus du PT. Grisé par un succès électoral pourtant très serré, il n’a pas vu que le vote de la majorité à la présidentielle a été comme rééquilibré aux élections législatives, lorsque la population a choisi un Congrès fédéral où la gauche est très minoritaire. Le parti de Lula détient 68 sièges sur un total de 513 à la Chambre des députés (13,2%). Le chef de l’Etat peut compter sur le soutien fidèle d’à peine 130 élus (25% du total des sièges). A la Chambre haute, la gauche gouvernementale n’est repré-senté que par 8 sénateurs (sur 81). En soi, cette arithmétique parlementaire défavorable suffirait à fragiliser l’exécutif. Mais il y a plus désormais. Le congrès de 2023 est très diffé-rent de celui qu’a connu Lula il y a vingt ans pour deux raisons. Le régime politique brésilien est devenu un régime semi-présentiel informel….. L’institution législative a acquis des prérogatives et une capacité d’initiative nouvelles au cours des trois dernières mandatures présidentielles, marquées par l’affaiblissement du pouvoir exécutif. Cette évolution a été très nette sous le gouvernement de J. Bolsonaro, notamment à partir de la crise sanitaire en 2020. Les parlementaires ont alors tenté de compenser l’impéritie du chef de l’Etat et du gouvernement en imposant à ces derniers des mesures sociales et de soutien de l’activité économique. Pendant la crise et ensuite, menacé par des procédures en destitution, le Président Bolsonaro a dû faire d’impor-tantes concessions au Congrès en abandonnant alors aux leaders politiques des deux chambres la responsabilité de l’affectation et de l’utilisation de crédits budgétaires im-portants. Pour s’assurer du soutien des partis dits du Centrão, Bolsonaro n’a pas eu d’autre issue que d’accepter le renforcement de la capacité d’initiative des Présidences des deux institutions parlementaires, désormais en charge de la répartition auprès des élus d’enveloppes budgétaires destinées à financer des investissements dans leurs circons-criptions. Ces évolutions ont profondément modifié l’équilibre entre le pouvoir exécutif et l’institution législative. Le régime présidentiel brésilien est devenu un régime semi-présidentiel informel. Députés et sénateurs ne sont plus des élus que l’exécutif peut in-fluencer à sa guise. Les parlementaires n’acceptent plus que les textes adoptés par le Congrès soient remis en cause et révisés par le gouvernement. Les projets de lois pré-sentés par l’exécutif sont largement amendés, revus, réorienté ou….refusés. Les mesures provisoires (voir plus loin) peuvent être rejetées par le Congrès. Les élus peuvent révo-quer des décrets présidentiels. Répartition des sièges et soutien au Président à la Chambre des députés. Source : site Poder 360. Le Congrès n’est pas disposé à abandonner le nouvel espace politique qu’il a conquis [1]. Les élus veulent que la part des crédits allouée aux amendements qu’ils présentent lors de la discussion de la loi budgétaire annuelle soit accrue, au détriment des crédits con-trôlés et libérés par le seul exécutif. Ils entendent ainsi favoriser directement leurs cir-conscriptions et leurs assises électorales. Lula subit une pression croissante de la part du Congrès pour qu’il accepte une nouvelle version du "budget secret" après que le STF ait invalidé le mécanisme dans sa forme la plus récente au début de l'année 2023 [2]. Avant même d'entrer en fonction, le président élu a rapidement renforcé ses relations avec les présidents du Sénat (Rodrigo Pacheco, PSD) et de la Chambre des députés (Arthur Lira, PP), en soutenant la réélection des deux chefs du Centrão aux présidences des deux as-semblées. Une fois de plus, l'administration devra trouver un nouveau mécanisme pour séduire le Centrão si elle souhaite faire passer des lois. Le Congrès actuel est aussi une institution au sein de laquelle les antagonismes idéolo-giques sont plus marqués que dans le passé. Cette radicalisation est la traduction au niveau de la vie parlementaire de la forte polarisation politique de la société brésilienne. Un large secteur de l’opinion déçu par la gauche d’hier ou de droite modérée s’oppose aux courants socialistes, communistes ou d’ultra-gauche devenus minoritaires. Cette ma-jorité refuse le dirigisme et l’interventionnisme en économie. Aux prétentions de transfor-mation du monde par la conquête du pouvoir encore affichées par la gauche, aux soli-darités de la lutte collective, cette majorité préfère la réussite financière individuelle. Attachée à la préservation de la famille traditionnelle, elle croit à l’ascension sociale par le mérite. L’universalisation des technologies numériques et l’essor des réseaux sociaux ont ouvert de nouvelles opportunités à ces millions de Brésiliens. Ils ont opté pour une activité indépendante. L’ascension irrépressible du pentecôtisme évangélique (qui dé-fend les valeurs morales traditionnelles et valorise le salut individuel) a renforcé cette majorité. Elle rejette une gauche qui défend les minorités (sexuelles, ethniques) ; les in-térêts du salariat traditionnel et les corporations protégées par l’Etat. L’antagonisme entre les deux univers est de plus en plus marqué. A la fièvre obsidionale qui s’est emparée des partisans de Lula correspond un raidissement idéologique des partis du Centrão. Le Congrès issu des élections d’octobre a souvent été présenté comme un Congrès à majorité bolsonariste. Ce jugement est équivoque. En réalité, qu’ils appartiennent claire-ment à la droite ou au centre-droit, qu’ils intègrent des formations purement clientélistes, la plupart des élus sont désormais en phase avec les aspirations de majorité des Bré-siliens en matière d’économie, de questions morales ou de rapport aux traditions. Certes, la majorité des parlementaires (de 60% à 70% du total) appartenant au Centrão, reste très sensible aux opérations de séduction que lance l’exécutif pour conforter sa majorité. Ce conglomérat de clans organisés autour de parrains et de notables régionaux réunit des élus qui peuvent fournir un appui plus ou moins solide et durable aux détenteurs du pou-voir exécutif. A condition qu’ils reçoivent en échange les postes et le contrôle de crédits budgétaires attendus. Néanmoins, avec le retour de la gauche au gouvernement, les talents de contorsionniste des élus du centrão semblent s’être émoussés. A la fièvre obsidionale qui s’est emparée des partisans de Lula correspond un raidissement idéologique des partis du centrão. Dépendants d’un électorat qui s’est radicalisé, les parlementaires les plus opportunistes ne peuvent plus se permettre de soutenir systématiquement un gouvernement de gauche minoritaire. Le ralliement ne peut être que très ponctuel, concerner des personnalités isolées, plus sensibles que d’autres à la "générosité" de l’exécutif. Une succession de revers. Depuis l’ouverture de la session parlementaire, le gouvernement Lula accumule les dé-routes face un Congrès plus puissant qu’hier. L’offensive du pouvoir législatif se joue sur plusieurs fronts. Une majorité d’élus a décidé en avril et mai dernier d’ouvrir deux com-missions parlementaires d’enquête dont les débats gênent sérieusement l’exécutif. La première concerne les liens qui existent entre les forces politiques de gauche (no-tamment le Parti des Travailleurs de Lula) et le Mouvement dit des "Paysans sans Terre" (MST). Le gouvernement est soupçonné de favoriser les invasions de propriétés agricoles organisées par le MST, de contribuer au financement de l’organisation, de l’utiliser pour fragiliser les organisations agricoles officielles. La seconde commission d’enquête réunit des élus de la Chambre des députés et du Sénat. Elle doit identifier les responsables du mouvement insurrectionnel du 8 janvier dernier, à Brasilia. L’invasion et de bâtiments offi-ciels et les déprédations réalisées sont clairement imputables à des groupes bolsona-ristes. La facilité avec laquelle ces insurgés ont pu agir permettent de supposer qu’ils ont bénéficié de la duplicité ou de l’incompétence de services de sécurité relevant du gou-vernement fédéral. Le second front consiste à repousser des textes présentés par le gouvernement, à en ajourner l’examen ou à annoncer clairement que des projets annoncés seront rejetés. La première grande défaite de l’exécutif a eu lieu le 3 mai dernier, lorsque 295 députés ont révoqué des décrets présidentiels qui remettaient en cause une loi adoptée par le Con-grès en 2020. Statuant sur l’organisation des services d’assainissement de base, le texte ouvre les procédures d’appel d’offres organisées par les collectivités locales aux firmes privées. Il introduit donc la concurrence dans un domaine crucial pour l’amélioration des conditions de vie des Brésiliens les plus modestes. Les décrets proposés par Lula vi-saient à réserver les marchés locaux à des prestataires publics dont l’inefficacité et l’im-péritie n’est plus à démontrer (près de 50% des Brésiliens n’ont pas accès au tout à l’égout et au traitement des eaux usées). Sur le total des députés qui ont alors refusé les alté-rations à la législation de 2020 voulus par Lula, on a compté de nombreux élus affiliés à des partis représentés au sein de l’exécutif [3]. Fin mai, l’exécutif subissait encore une défaite lorsque la Chambre des députés approu-vait un projet de loi visant à limiter la reconnaissance de nouvelles terres réservées au seul usage de communautés indiennes. Le texte, dit du marco temporal a été approuvé par 283 voix contre 155 [4]. Il établit que les indiens autochtones ne peuvent revenviquer un droit d’usage que sur les terres qu'ils occupaient au moment de la promulgation de la Constitution de 1988 [5]. Ils ne pourront donc pas remettre en cause le droit de propriété de millions d’agriculteurs de tous profils en faisant état d’une occupation plus ancienne, mal documentée, difficile à prouver. L’insécurité juridique dont pâtissent les exploitants agricoles actuels sera donc limitée. Une injustice historique ne sera pas réparée par une nouvelle injustice. La chambre basse a accéléré l'adoption du projet de loi en recourant à une procédure d'urgence, en vertu de laquelle il pouvait être voté directement en séan-ce plénière, sans passer au préalable par des commissions. Le Congrès redistribue les compétences entre titulaires de portefeuilles ministériels. La mesure provisoire (M.P.) est un acte juridique arrêté par le Président de la République, en général dans un contexte marqué par l’urgence. Cet acte a force de loi et a donc un effet immédiat. Néanmoins, pour être converti définitivement en loi, il doit être discuté et voté par les deux chambres du Congrès, avant sa date d’expiration. Sa durée de validité est de soixante jours, renouvelable pour une période identique [6]. Le 1er janvier dernier, jour de son investiture, le Président Lula a édité une mesure provisoire portant sur la composition du nouveau gouvernement (nombre de ministères, désignation des titu-laires de portefeuilles) et sur les compétences attribuées à chaque nouveau ministre. Le Congrès a profité de cette occasion à la fin mai dernier pour signifier au chef de l’Etat que son pouvoir était devenu très relatif, même lorsqu’il s’agit de définir l’organisation de son gouvernement. Les parlementaires ont d’abord repoussé la discussion du contenu et le vote aux tous derniers jours de la durée de validité, soit à la fin mai, c’est-à-dire juste avant la fin de la période de 120 jours qui courait depuis l’ouverture des travaux parlementaires le 2 février 2023. La majorité des députés et des sénateurs ont aussi voulu marquer de profonds dé-saccords politiques avec le gouvernement en modifiant les attributions des Ministères de l’environnement et des Peuples Indigènes. Le premier perd la responsabilité du suivi du Cadastre Environnemental Rural, le principal dispositif de contrôle du respect par les agriculteurs des normes de préservation de l’environnement. Le second (un portefeuille nouveau créé par Lula) n’est plus compétent pour conduire la politique de démarcation de nouvelles terres attribuées aux communautés indiennes. Cette politique sera mise en œuvre et pilotée par le Ministère de la Justice. Ces deux amendements majeurs de la mesure provisoire du 1er janvier ont évidemment une signification politique. Ils traduisent la forte influence au sein des deux chambres du groupe interparlementaire formé par les élus proches du secteur agricole et agro-indus-triel (la bancada ruralista). Ce groupe réunit aujourd’hui 251 députés et 31 sénateurs (la plupart appartenant à la droite ou aux partis dits du Centrão), sur un total de 594 parle-mentaires. En encourageant ses pairs à retirer à la Ministre Marina Silva (environnement) toute compétence en matière de suivi des règles environnementales par le monde agri-cole, la bancada a voulu que la gestion du foncier sur les exploitations ne soit pas placée sous la mire des experts militants qui entourent la ministre. En recommandant de priver le nouveau ministère des peuples indigènes de la compétence qu’il avait en matière de démarcation de nouvelles terres, la bancada a souhaité qu’un ministère plus neutre (celui de la Justice) conserve cette attribution. Lula et ses 37 ministres lors de la cérémonie d'investiture du 1er janvier 2023. Cette succession de revers gouvernementaux n’est pas étonnante si l’on s’en tient à l’arithmétique parlementaire mentionnée plus haut. Elle surprend cependant quand on considère les efforts réalisés par l’exécutif pour tenter de rallier des élus qui n’appar-tiennent pas à la gauche. Après avoir condamné pendant sa campagne le dispositif dit du "budget secret", Lula a réintroduit sur les derniers mois un mécanisme très proche. Le parlementaire disposé à voter tel ou tel texte gouvernemental reçoit en toute discrétion (le bénéficiaire et la destination exacte ne sont pas connus) des fonds libérés par l’exé-cutif et affectés aux projets d’investissement choisis par l’élu dans sa circonscription. Il y a bien sûr aussi des ralliements au gouvernement dont la contrepartie est l’occupation de postes de responsabilité au sein des administrations centrales, des agences fédérales et des entreprises publiques. Sur ces deux plans, le gouvernement ne ménage pas sa peine. Pourtant les résultats sont décevants. Les élus du Centrão qui se laissaient facile-ment séduire hier (sous le gouvernement Bolsonaro et avant) sont plus rétifs ou trop gourmands aujourd’hui. Deux obstacles au populisme économique de gauche. Le Brésil dérive depuis des années vers une sorte de parlementarisme informel avec lequel les instituions législatives accumulent au fil du temps un pouvoir croissant sans être confrontés aux contraintes du régime (existence d’un premier ministre responsable devant la représentation nationale, dont la pérennité au pouvoir dépend d’une majorité stable). Au sein du Congrès existant aujourd’hui, sous la conduite de leaders puissants comme le Président de la Chambre des députés, la grande masse des parlementaires est opposée au dirigisme étatique auquel entend revenir Lula. Ces élus n’ont pas cessé de répéter qu’ils n’accepteraient pas de revenir sur les réformes d’inspiration libérale qui ont été adoptées depuis 2016. Ce sont ces deux réalités qui rendent désormais très im-probable la mise en œuvre sur le troisième mandat de Lula d’une politique économique qui serait la reprise de la "nouvelle matrice" de triste mémoire. Les premières frictions entre le gouvernement et la majorité parlementaire au sujet de la loi libéralisant les services d’assainissement des eaux montre que le périmètre du sec-teur public productif (très large au Brésil) pourra difficilement être étendu. Les parle-mentaires refusent toute remise en cause des privatisations déjà réalisées. Ils acceptent mal le coup d’arrêt mis aux privatisations en cours [7]. Lula rejette par exemple l’ouverture du capital du groupe Eletrobras (premier producteur d’énergie électrique du sous-con-tinent) aux investisseurs privés brésiliens et étrangers intervenue en 2022. L’Etat fédéral avait alors cédé ses parts, par le biais d'une augmentation de capital et d'une sous-cription publique d'actions. Il ne détient plus aujourd’hui que 43 % du capital de la firme et ne dispose plus que de 10% des voix dans les assemblées d’actionnaires. Les élus de droite et du Centrão qui ont voté cette privatisation partielle ne sont pas des libéraux fa-natiques. La gauche qui s’est opposée à cette évolution n’est pas le défenseur de la souveraineté énergétique qu’elle prétend être. Chaque camp fait un calcul politique. Une majorité de Brésiliens s’oppose désormais au capitalisme de copinage. Tout ce monde sait parfaitement que les firmes du secteur public assument en général très mal leurs missions officielles, qu’elles sont fréquemment déficitaires et lourdement endettées. Ainsi Eletrobras a été dans le rouge pendant plusieurs années avant 2021. Criblé de dettes, le groupe a dû vendre plusieurs filiales avant la privatisation partielle de 2022 [8]. Qu’ils soient de droite ou de gauche, la plupart des leaders et des forces poli-tiques préfèrent à la loi du marché un capitalisme de copinage dominé par des entre-prises publiques et isolé de la concurrence internationale. Dans ce système hybride, les nombreuses firmes d’Etat sont utilisées pour distribuer des faveurs. Elles permettent aux leaders politiques de placer à des postes-clés leurs amis et protégés. Achats et investis-sements réalisés bénéficient d’abord aux opérateurs privés qui savent arroser les leaders politiques qui leur ouvrent des marchés. Le secteur public de l’industrie et des services est encore un énorme vivier d’emplois protégés dont les bénéficiaires constituent la base de syndicats puissants. Si elles répondent souvent très mal aux besoins de la population qu’elles sont censées servir, les entreprises nationalisées assurent plus efficacement que les acteurs privés des fonctions officieuses essentielles dans un système politique clien-téliste. Les partis de gauche s’accrochent à ce capitalisme de copinage parce que leur sphère d’influence et leur vivier de recrutement sont désormais restreints au salariat protégé, à la fonction publique, aux populations assistées des régions du Nord ou du Nord-Est. La droite et les élus du centrão favorables aux privatisations tiennent aussi compte de l’évolution de leur base sociale. Certes, les leaders politiques de ce camp répètent (à juste titre) que l’Etat n’est pas un bon allocateur de ressources, qu’il est moins efficace que les acteurs privés dans la plupart des domaines, qu’il n’a plus les moyens d’investir, etc…Ces leaders obéissent aussi à une autre contrainte. Ils n’ignorent pas que la majorité des Brésiliens n’est plus favorable au développement des entreprises d’Etat devenues au fil des années symboles d’inefficacité, de clientélisme et de corruption. Cette majorité se souvient de la gestion tortueuse de géants comme Petrobras par la gauche à la fin des années 2000 et au début de la décennie suivante. Elle ne vit pas dans une économie protégée, affronte la concurrence, s’enrichit parfois. Elle connaît aussi souvent l’infor-malité, la débrouille et la précarité. Dans ce Brésil majoritaire, les nouvelles générations ont grandi en découvrant que le capitalisme de copinage affectionné par la gauche per-mettait de défendre les corporatismes et l’essor d’une corruption effrénée. Au capitalisme de connivence, elles préfèrent la loi et la transparence du marché. Une étude récente de l’institut Datafolha montre que le soutien de l’opinion aux privatisations est de plus en plus important, notamment au sein des classes d’âge les plus jeunes (63% des Brésiliens de moins de trente ans estiment que les entreprises privées fournissent de meilleurs produits et services que les firmes publiques). La majorité parlementaire qui a voté la pri-vatisation partielle d’Eletrobras en 2022 est plus forte au sein du Congrès actuel. Elle est en phase avec la majorité des électeurs qui veulent une économie davantage orientée par le marché, ne croient plus au tout-Etat, refusent la bureaucratie. Brasilia : l'axe monumental (sièges des ministères) et la place des trois pouvoirs au fond. Au début sa troisième présidence, Lula doit choisir entre deux options pour sa politique économique. Mutation du système politico-institutionnel, radicalisation à droite d’une grande partie de la société : ces deux facteurs condamnent le nationalisme économique et le renforce-ment du capitalisme de connivence prônés par Lula à rester des discours, les rêves d’un leader âgé qui n’a pas compris et suivi les mutations du monde sur lequel il croit avoir encore prise. Le pronostic peut sembler bien rapide et trop définitif. Lula ne paraît pourtant pas totalement impuissant face à ce Congrès rétif à la gauche. Son ministre de l’économie n’est-il pas parvenu en mai dernier à faire adopter à la chambre des députés une loi importante, celle qui fixe les nouvelles règles de discipline budgétaire ? Le texte adopté valide en effet les principaux éléments de la proposition du gouvernement. Les parlementaires ont cependant rigidifié les normes budgétaires, répondant aux critiques sur l’absence de sanction pour le gouvernement en cas de non-respect des objectifs de solde primaire fixés [9]. Le dispositif est un garde-fou. Il ne permettra sans doute pas de freiner la progression de la dette publique. La loi a été votée par une très large majorité de députés (372 contre 108). Pourtant, cet apparent succès de l’exécutif est la dé-monstration éclatante de sa grande vulnérabilité face au pouvoir parlementaire. De nombreux élus de gauche ont rejeté le texte. En mobilisant de larges secteurs de la droite, du centre-droit et des élus du Centrão, le Président de la chambre a fait une démonstration de force. Il a d’abord montré aux marchés et aux investisseurs qu’il pouvait faire adopter un projet destiné à limiter la dérive des finances publiques et rassurant par rapport à la prodigalité budgétaire affectionnée par la gauche. Il a ensuite rappelé à Lula qu’il pouvait construire des majorités. Moins de six mois après le début de sa troisième présidence, deux options s’offrent à Lula en matière de politique économique et sociale. La première serait de poursuivre la dé-marche engagée avec la loi de discipline budgétaire : ne présenter que des textes ac-ceptables pour le Congrès, se soumettre à une majorité parlementaire que ne croit pas à l’économie dirigée et aux vertus de l’étatisation. L’autre voie que semble désormais vouloir emprunter le chef de l’exécutif est de recourir au pouvoir judiciaire, de solliciter la Cour Suprême pour qu’elle appuie le gouvernement et s’oppose elle aussi au Congrès. Les circonstances peuvent sembler favorables. Plusieurs des magistrats de cette instan-ce supérieure ont été nommés par Lula dans les années 2000. Le chef de l’Etat doit indiquer deux nouveaux membres du STF avant la fin 2003. Lula pourrait donc judicialiser tous les contentieux qui l’opposent et pourraient l’opposer au Congrès. Le gouvernement Lula 3 a d’ailleurs déposé un recours en inconstitutionnalité auprès du STF pour con-tester le modèle de privatisation d'Eletrobras. En principe, le gouvernement remet en cause "seulement" une clause qui réduit à 10% des voix la participation de l’Etat dans les délibérations d’actionnaires. En réalité, c’est le retour d’Eletrobras dans le secteur public que souhaite l’exécutif. Il entend aussi obtenir une jurisprudence qui pourrait servir pour d’autres entreprises. Il oublie que le modèle de privatisation adopté en 2022 a été am-plement et démocratiquement débattu au sein du Congrès, que le processus a bénéficié de l’approbation de la Cour des Comptes fédérale. S’il reconnaît la validité du recours déposé par le gouvernement actuel, le STF n’admettra pas seulement que des règles de privatisation acceptées par un gouvernement légitime et approuvées par le Congrès ne sont pas conformes à la Constitution. Des milliers d’investisseurs ont souscrit à l’augmen-tation de capital d’Eletrobras en achetant des actions parce qu’ils croyaient que l’ingérence du politique dans la gestion de la holding serait dorénavant limitée à 10% des voix. Un jugement du STF favorable à Lula romprait le contrat auquel on adhéré les actionnaires privés d’Eletrobras qui engageraient évidemment des poursuites contre l’exécutif et l’entreprise. On ne peut guère imaginer meilleure décision pour aggraver l’insécurité juridique déjà élevée qu’affrontent les entreprises au Brésil. Cette voie de la judicialisation est donc dangereuse. Elle l’est aussi parce que la Cour Suprême ne pourra pas jouer systématiquement en faveur de l’exécutif. Confronté à une sorte d’alliance tacite entre les deux autres pouvoirs, le Congrès peut jouer sur toutes les compétences que lui confère la Constitution. En dernière instance, il peut se rappeler que la Loi Fondamentale lui permet d’engager une procédure de destitution contre le chef de l’Etat. Pour Lula, l’autre alternative à l’horizon des prochains mois est donc de composer avec ce Congrès puissant, d’oublier sa politique de relance par la dépense publique, d’interventionnisme d’Etat et de nationalisme économique. Les fins de carrière pour les leaders populistes sont souvent très difficiles…. [1] Voir sur ce point le post intitulé Lula 3 : un Président sous la tutelle du Congrès. Mars 2023. [2] Voir sur le point le post intitulé Défis et perspectives du gouvernement Lula (1). No-vembre 2022. [3] Seuls 136 députés ont alors voté en faveur des décrets de la Présidence. Ce nombre est une bonne évaluation de la dimension du groupe d’élus fidèle sur lequel peut compter l’exécutif à la Chambre basse. Pour l’essentiel, ce sont des parlementaires de gauche opposés à toute libéralisation de l’économie. Après ce vote, le gouvernement a essuyé un nouveau revers à la Chambre, lorsque le président de l’assemblée décidait de reporter l’examen et le débat sur un projet de loi dit des fake news et visant à régle-menter le fonctionnement et l’utilisation des plateformes numériques. [4] Le projet de loi doit encore être approuvé par le Sénat pour entrer en vigueur. [5] Cette thèse est rejetée par les leaders de communautés indiennes appuyés par de nombreuses ONG (souvent étrangères) et des organisations confessionnelles qui ont fait du combat pour l’extension des territoires réservées aux populations autochtones une bataille politique majeure. Pour les centaines de milliers d’indiens qui occupent déjà plus de 13% du territoire national, l’enjeu essentiel n’est pourtant pas d’étendre les terres dont ils ont l'usage exclusif. Il est de bénéficier d'une protection effective, de pouvoir améliorer leur sécurité et leurs conditions de vie. [6] Cette durée court à partir de la date d’ouverture de la session parlementaire si la Me-sure a été éditée avant cette date. [7] Le gouvernement Bolsonaro et le Congrès d’alors envisageaient la privatisation du groupe Petrobras et de l’entreprise publique de services postaux (Correios) [8] Le plus grand groupe du secteur de l’énergie électrique de la région était aussi au début de l’actuelle décennie un des moins performants. Il a d’abord pâti de la décision, imposée par décret en 2013 par l’ancienne présidente de gauche Dilma Rousseff, de ré-duire les prix de l’électricité de près d’un tiers. Eletrobras a aussi été pénalisé par des sécheresses historiques observée entre 2012 et 2015 qui ont renchéri le coût de l’énergie (essentiellement d’origine hydroélectrique). Les recettes ont plongé quand les coûts s’é-levaient. A ces éléments, il faut ajouter des effectifs salariés pléthoriques et des nomi-nations aux postes de directions plus politiques que techniques. [9] Si l'objectif de résultat primaire préétabli par le gouvernement n’est pas respecté, un blocage automatique de certaines dépenses discrétionnaires sera mis en place.
- LULA 3 : le révélateur de la guerre en Ukraine.
Le Brésil des années 2020 n’est plus un sujet qui passionne les grands moyens de com-munication européens. Néanmoins, récemment, après avoir salué le retour de Lula au pouvoir, ces médias ont encore évoqué l’actualité brésilienne à deux autres occasions ces derniers mois. Il y a d’abord eu les images spectaculaires de l’insurrection ratée de l’extrême-droite à Brasilia au début de janvier dernier. Et puis sont venus les premiers pas du nouveau Président sur la scène internationale. La presse française et celle de pays voisins ont repris son compte un slogan de la propagande gouvernementale : le Brésil est de retour. Dès son investiture, Lula est effectivement parti à l’étranger. En Argentine et en Uruguay d’abord, aux Etats-Unis ensuite. Un peu plus tard en Chine. Au Portugal et en Espagne récemment. Comme il l’avait fait pendant sa campagne, le Président est revenu régulièrement au cours de ses premiers voyages officiels sur la guerre en Ukraine. Les déclarations ont surpris les observateurs occidentaux. Elles ont parfois peiné et choqué les formateurs d’opinion européens qui adhéraient à cette image de Lula militant d’un ordre mondial plus juste, allié des faibles face aux grandes puissances, défenseur de la démocratie face aux autoritarismes. La guerre en Ukraine et la position adoptée par le Brésil de Lula dans ce conflit sont des révélateurs. Révélateurs d’abord de la culture géopolitique des responsables de la gauche qui dirigent désormais le pays. Révélateurs aussi du soutien sur lequel peut compter l’empire russe en Amérique du Sud, un conti-nent où presque partout le pouvoir est aujourd’hui entre les mains de populistes de gauche. Lula face à la guerre impérialiste de Poutine. Les premières déclarations datent de mai 2022, lorsque le leader de gauche commençait sa campagne en vue du scrutin présidentiel d’octobre dernier. Dans un interview donné au magazine américain Time, il affirme que le Président ukrainien Zelensky est aussi res-ponsable que Poutine pour le déclenchement de la guerre. Il soutient que les Etats-Unis et l’Union européenne auraient favorisé celle-ci. Selon Lula, Poutin est coupable pour avoir tenté d’envahir le pays voisin. Mais la raison de cette invasion c’est l’élargissement de l’OTAN à l’est. Il suffisait que les Etats-Unis et l’Union européenne disent que l’Ukraine n’entrerait jamais dans l’OTAN pour que le projet d’invasion conçu par Moscou soit aban-donné…. Un "plan de paix" brésilien qui conviendrait à Poutine... Dès les premières semaines qui suivent son investiture, Lula évoque un projet de créa-tion d’un "club de la paix" qu’animerait le Brésil et au sein duquel la Chine pourrait jouer un rôle important. Au début de février, à l’occasion d’une visite officielle du chancelier allemand Olaf Scholz à Brasilia, le Président brésilien a refusé une proposition d’achat par l’Allemagne de munitions de tanks destinées à être acheminées vers l’Ukraine [1]. Le pré-texte avancé pour justifier ce refus ? Le Brésil est un pays favorable à la paix. Le même mois, le gouvernement Lula sera néanmoins le seul des pays du BRICS à voter une nou-velle résolution des Nations Unies qui exigeait le retrait immédiat des troupes russes du territoire ukrainien. C’est à ce moment que Lula évoque l’invasion comme une "erreur historique" de la Russie. Au cours d’une interview donnée à la chaîne d’information continue CNN-Brasil, il répète que "ce fut une erreur, une erreur historique de la Russie, le fait qu’elle ait envahi le territoire de l’Ukraine. Il faut que quelqu’un leur dise : arrêtez de vous battre et parlez. Mais il n’y a personne pour faire cela". A l’occasion, Lula réitère sa proposition de "club de la paix", une idée à laquelle les alliés de l’Ukraine n’accordent guère de crédit. Les pays occidentaux estiment déjà que le gouvernement de Lula a déjà décidé de basculer du côté des Russes. De son côté, le Président Zelensky souligne une nouvelle fois que des négociations de paix ne seraient possibles qu’après le retrait des troupes russes du territoire ukrainien. Des fuites en provenance du Pentagone soulignent alors que le Ministère des Relations Extérieures de Russie approuve le plan de Lula de créer un club de médiateurs supposés impartiaux pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Lula reçoit le chancelier allemand Olaf Scholz à Brasilia. Annonçant qu’il présentera son "plan de paix" lors d’un prochain voyage en Chine, Lula répète encore qu’il n’enverra pas de munitions et d’armes vers l’Ukraine. "Je ne veux pas entrer dans la guerre, je veux en finir avec cette guerre" : la phrase devient un leitmotiv. Depuis l’invasion par la Russie de l’est de l’Ukraine en février 2022, Kiev a formulé à deux reprises des demandes de livraisons d’armes produites par le Brésil (véhicules blindés, avions de chasse, systèmes de défense antiaériens, mortiers, fusils, armes automatiques et munitions). A chaque fois, Brasilia a ignoré ces demandes [2]. L’argument était déjà uti-lisé sous Bolsonaro. Il est repris par le gouvernement Lula. Selon Brasilia, la diplomatie brésilienne joue la neutralité. Le pays entend maintenir des liens d’amitié avec les deux pays belligérants…L’argument est peu convaincant. Le Brésil a déjà vendu des armes à d’autres Etats en guerre. Ainsi, dès le début de la guerre du Yémen en 2014, il a ainsi fourni des moyens de défense et des munitions à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis…. L'agresseur et l'agressé sont également responsables... En avril dernier, Lula revient encore sur la guerre en Ukraine. Lors d’une conférence de presse à Brasilia, il affirme que la Russie ne peut pas rester sur la portion du territoire ukrainien occupé en février 2022 mais que de son côté le Président ukrainien ne peut pas avoir toutes les prétentions. Le chef de l’Etat brésilien fait alors allusion à la Crimée, lais-sant entendre qu’en échange de la paix, Kiev devrait abandonner toute prétention sur la péninsule qui fait pourtant partie du territoire national…Le même mois, lors de son voyage en Chine, Lula évoque à nouveau son "plan de paix" et exige que les Etats-Unis cessent d’encourager la guerre entre les deux belligérants et commencent à parler de paix. Il ajoute encore que seuls les pays qui ne sont pas impliqués directement dans le conflit pourraient créer une commission internationale et débattre de la fin de cette guerre …De retour de Pékin, lors d’une escale à Abu Dhabi, le Président brésilien précise sa pensée en répétant que tant Moscou que Kiev sont responsables de la guerre et de la prolongation du conflit en Europe : "Poutine ne prend pas l’initiative d’arrêter, Zelinsky ne prend pas l’initiative d’arrêter…L’Europe et les Etats-Unis continuent à favoriser la poursuite des combats. Nous devons nous asseoir à la table des négociations et dire à tous ces pays : cela suffit". Lula va même ajouter alors que la décision d’entrer en guerre a été prise par les deux belligérants…. C’est aussi en avril que l’on a appris que le conseil spécial de Lula pour les affaires inter-nationales (Celso Amorim) a été envoyé en visite à Moscou. C’est encore en avril que Lula a reçu à Brasilia le Ministre russe des relations extérieures Sergio Lavrov. Les raisons d’un alignement sur Moscou. Après avoir reçu Lavrov, Lula se rend en voyage officiel au Portugal et en Espagne où il est confronté au feu des critiques de la presse locale qui lui demande d’éclaircir sa posi-tion sur la guerre d’Ukraine. Mauro Vieira, son Ministre des Relations Extérieures, tente alors de d’expliquer l’attitude du gouvernement brésilien. Au cours d’un interview, il déclare notamment que "si le Brésil prend parti dans le conflit, il perd l’autorité politique nécessaire pour réunir des partenaires et des pays pour rechercher une voie vers la paix. C’est le sentiment du Président Lula et c’est la tradition du Brésil. Nous défendons la souveraineté des nations et l’autodétermination de leurs peuples". Pour justifier cette attitude dite de neutralité et d’équidistance, le gouvernement bré-silien (de Bolsonaro à Lula) a d’abord utilisé des arguments économiques. La Russie de Poutine serait un débouché important pour les filières agro-industrielles brésiliennes. Surtout, le pays serait un fournisseur majeur d’engrais de base, de diesel ou de blé, des importations absolument cruciales pour l’économie brésilienne. Ces arguments sont re-cevables. Ils ont leurs limites. La Russie a besoin de débouchés dans les pays qui, comme le Brésil, n’appliquent pas les sanctions économiques qui la touchent. Elle cher-che aujourd’hui désespérément des marchés pour ses carburants qu’elle brade depuis le début de l’année, notamment auprès d’acheteurs brésiliens. Elle pourrait difficilement se passer du débouché brésilien (quatrième marché consommateur du monde) en engrais minéraux. En somme, les raisonnements économiques ne parviennent pas à justifier l’at-titude du Brésil qui, sous l’apparence de la neutralité, apparaît en réalité comme aligné sur la Russie de Poutine. La nature du conflit impose au Brésil de choisir son camp. Lula et le ministre Mauro Vieira font aussi référence à une tradition diplomatique qui per-mettrait au Brésil de pouvoir maintenir le dialogue avec toutes les parties concernées. Remarquons d’abord qu’il y a au moins une exception sérieuse à cette soi-disant tradition. L’histoire nous apprend que le pays s’est engagé (tardivement) aux côtés des alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Jusqu’en 1937, alors que le monde démocratique tout entier avait eu le temps de savoir qui étaient Hitler et Mussolini et d’évaluer les pré-tentions impériales des deux dictateurs, le Brésil de Getúlio Vargas a maintenu des rela-tions très cordiales avec les pays de l’axe. Ensuite, il a adopté une position de neutralité qu’il défendra jusqu’en 1942. La situation change alors. Le Brésil rompt toute relation di-plomatique avec les puissances de l’axe. Le 31 août 1942, il déclare la guerre à l’Allema-gne et à l’Italie. Vargas envoie un corps expéditionnaire se battre aux côtés des alliés en Italie. Ce revirement est sans doute lié aux pressions exercées par les démocraties occi-dentales. Il est aussi lié à l’évolution de la société brésilienne elle-même. Très sensible à ce qui se passait sur le vieux continent, elle ne pouvait plus accepter que le Brésil reste les bras croisés. Ce rappel suffit déjà à montrer que la dite tradition de neutralité du Brésil n'est pas rigide. Le Brésil a adopté finalement une posture correcte au cours la Seconde Guerre Mondiale. La nature du conflit imposait de choisir son camp. La troisième remarque qu’il convient de faire ici concerne précisément la nature du conflit actuel. Le Brésil n’est pas sollicité par les pays occidentaux pour s’engager dans une guerre classique, où tous les belligérants portent une part de responsabilité dans le déclenchement des hostilités. Selon la Charte des Nations-Unies dont le Brésil est signa-taire, un Etat membre qui soutiendrait un autre pays qui vient d’être agressé ne prend pas partie dans le conflit qui oppose l’agresseur et l’agressé. Il contribue tout simplement à faire respecter une des bases fondamentales du droit international. Dans ce cas de figure, revendiquer une posture dite de neutralité, c’est accepter l’agression. C’est ac-cepter une agression dont on mesure aujourd’hui toutes les conséquences : civils mas-sacrés, populations déportées, destructions massives, déplacements de réfugiés. Forçons à peine le trait. Imaginons la même phrase que celle de Mauro Vieira prononcée en 1943 par le Ministre des Relations extérieures de Vargas, Oswaldo Aranha…A cet épo-que, on commence dans les chancelleries à prendre la mesure de tous les crimes du régime nazi. Comment peut-on imaginer un dialogue, une conciliation possible tant que l’agresseur n’a pas fait un premier pas significatif ? En affichant une soi-disant neutralité, en prêchant dans le désert pour une paix qu’il sait impensable, le Président Lula se range de facto du côté de l’agresseur. Vidéoconférence de Lula avec Zelensky au début de mars 2023. Depuis des mois, son discours sur la guerre a pu changer à la marge. L’homme est re-tord. Il sait s’adapter à l’auditoire. Les proches du Président Lula (son conseil spécial aux affaires internationales, notamment) et les diplomates d’Itamaraty (le Ministère des Relations Extérieures) tentent de brouiller les pistes en présentant le gouvernement qu’ils servent comme un acteur majeur du combat mondial contre la faim ou de la protection de la forêt amazonienne. Ces subterfuges ne suffisent plus pour camoufler les choix stra-tégiques faits par le gouvernement brésilien actuel par rapport à la grande confrontation qui oppose désormais démocraties et pouvoirs autoritaires et dont l’invasion de l’Ukraine est l’une des manifestations. Des semaines après avoir échangé sur le sujet avec des représentants de pays engagés aux côtés de l’Ukraine, Lula a cessé de répéter que les deux protagonistes étaient également responsables de la guerre. Il a commencé à parler "d’erreur historique". L’agression que subit l’Ukraine n’est pourtant pas une erreur de conduite commise par un pays souverain mais une démarche qui est parfaitement logique du point de vue de la stratégie impériale du régime autocratique russe. La vision de la guerre soutenue par Lula est choquante. D’un criminel qui aurait envahi la maison de son voisin et tué tous les habitants de cette demeure, dirait-on qu’il a commis une "er-reur historique" ? C’est pourtant semble-t-il l’interprétation que fait le gouvernement brésilien actuel de la violation du droit international et des crimes de guerre perpétrés par l’empire poutinien. Rigidités mentales et idéologiques. Le Brésil de Lula apparaît de plus en plus clairement aligné sur le régime de Poutine concernant la guerre d’agression imposée à l’Ukraine. Cette prétendue neutralité n’est en réalité qu’une tentative pathétique de rejoindre le camp des pays autoritaires sans perdre tous les avantages qu’il y a à maintenir des relations économiques, commerciales et mili-taires avec les démocraties occidentales. Elle démontre aussi que la politique extérieure du pays est aujourd’hui dirigée par des représentants traditionnels de cette gauche brésilienne dont l’idéologie, le fonctionnement intellectuel et les réflexes émotionnels n’ont pas évolué depuis des décennies. Lula et les principaux dirigeants de son parti gardent une vision du monde et de la géopolitique qui est née à l’époque de la guerre froide. Cette vision est binaire et manichéenne. Elle oppose le camp du bien (hier, celui des forces socialistes liées à l’Union Soviétique) et le camp du mal incarné par les Etats-Unis et leurs alliés. Pendant des décennies, les forces politiques de la gauche sud-américaine ont été encouragées par leurs amis soviétiques (puis cubains et chinois) à imputer au puissant voisin d’Amérique du Nord la responsabilité de tous les malheurs. Le ministre russe Lavrov reçu à Brasilia par son collègue M. Vieira (avril 2023). Il fallait prendre ses distances avec ce monde de la démocratie libérale, avec ces pays occidentaux par nature dominateurs, hypocrites et pervers. Lula est un leader populiste fondamentalement illibéral. Ce constat vaut aussi pour la majorité des dirigeants et des militants de sa formation politique. C’est cette culture politique qui fonde aujourd’hui le discours doit disant neutre du Brésil sur l’agression que subit l’Ukraine [3]. La plupart des chancelleries occidentales ont désormais compris que la vision de Lula et du gouver-nement brésilien actuel au sujet de l’agression russe est une vision pro-Poutine. Au cours des premiers mois de son dernier mandat, le Président brésilien a vu sa crédi-bilité s’affaiblir aux yeux des grands dirigeants démocratiques de la planète. Ces derniers savent que le talon d’Achille de tous les leaders populistes est leur politique étrangère. C’est sur ce terrain de l’action publique que se révèle le mieux les tendances illibérales de ces personnages politiques. L'impérialisme ne peut être qu'américain..... Les affinités que ces leaders de gauche affichent aujourd’hui avec des régimes auto-cratiques (comme ceux des pays qui forment le club des BRICS) ne constituent pas un phénomène accidentel. La proximité existante entre d’une part Lula et le Parti des Travailleurs et, d’autre part, des régimes actuels de la Russie, de la Chine, de l’Iran (et les sympathies que des secteurs du parti démontrent avec le Hamas et le Hezbollah), de Cuba, du Venezuela, du Nicaragua ou de l’Angola n’est pas conjoncturelle. Elle résulte d’une allergie profonde de la gauche brésilienne au libéralisme politique. Elle traduit une sorte d’anti-libéralisme profond. Les jeunes "anti-impérialistes" d’hier sont souvent aujourd’hui au pouvoir. Ils ont changé de statut, pas de structures mentales. Il suffit de suivre les débats sur les enjeux internationaux qui ont lieu régulièrement au sein de la formation de Lula pour s’en convaincre. Il faut lire ce que publient les grandes figures de ce Parti des Travailleurs à propos des enjeux internationaux. En mars 2022, moins d’un mois après l’agression russe contre l’Ukraine, une de ces grandes figures y va de sa plu-me pour décliner les leçons du conflit. José Dirceu est membre fondateur du parti. Il a longtemps été l’éminence grise de Lula, son conseiller stratégique numéro 1, le chef de la Maison Civile (coordinateur de l’équipe gouvernementale) pendant son premier man-dat de Président. Dans son article de mars 2022, Dirceu est limpide, transparent. L’inva-sion de l’Ukraine n’est que la conséquence d’une vaste offensive menée par les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux contre les nouvelles puissances émergentes que sont la Russie, la Chine, l’Iran ou d’autres. L’agression de l’Ukraine n’est que la nécessaire riposte de Poutine à l’offensive qu’auraient menée l’OTAN et les Etats-Unis depuis des années contre la Russie [4]. Le 24 février 2022, dès le lendemain de l’invasion, Celso Amorim, au-jourd’hui conseiller spécial pour les affaires internationales de Lula, affirmait sans détour : « la responsabilité de la guerre incombe en grande partie aux Etats-Unis et à l’OTAN ». La même semaine, le groupe sénatorial du Parti des Travailleurs publiait un communiqué renforçant cette thèse [5]. Les "idiots utiles" de Poutine. La conception du monde et des relations internationales de ces leaders désormais au pouvoir est fondamentalement modelée par un antiaméricanisme primaire, un anti-capitalisme forcené et un rejet profond des valeurs libérales incarné par les démocraties occidentales. Les formations de la gauche brésilienne cultivent depuis des décennies une forme de paranoïa qui impute au bouc-émissaire nord-américain la responsabilité de tous les conflits, de tous les drames, de toutes les péripéties de la vie du monde, voire de la vie intérieure du Brésil lui-même. Les adeptes de cette idéologie sont donc parti-culièrement réceptifs à tous les mythes qui voudraient conférer une ébauche de justification à l’agression par l’empire russe du pays voisin. Le premier de ces mythes est celui de la riposte légitime. Poussés par Washington, les pays membres de l’OTAN auraient rompu l’engagement de ne pas élargir leur coalition qu’ils auraient pris il y a trente ans envers l’URSS moribonde. La Russie d’aujourd’hui aurait donc été trahie [6]. Cette distorsion de la vérité historique permet au régime de Poutine de renforcer un consensus antioccidental à l’intérieur du pays et de s’assurer le soutien spontané de tous les Etats du Sud qui se considèrent eux aussi comme des victimes éternelles du monde capitaliste développé. Un autre mythe que reprend la gauche bré-silienne peut en apparence sembler moins conciliant à l’égard de la Russie. Il consiste à considérer que le régime de Poutine et les puissances occidentales se valent, à ignorer les sérieuses différences qui existent entre la politique et la conduite de l’un et celles des autres. Le camp occidental désormais élargi est une communauté d’intérêts et de va-leurs partagées. Les élargissements de l’OTAN et de l’Union européenne résultent de choix d’adhésion exprimés par des nations souveraines. De son côté, la Russie cherche depuis trente ans à imposer des "relations solides de bon voisinage" aux Etats limi-trophes sans se préoccuper de savoir si cela convient ou non à ces derniers. Elle considère qu’elle a le droit de constituer à ses frontières une zone d’influence dirigée par des gouvernements vassaux. Si les interventions militaires de nations occidentales doivent être critiquées, elles ne sont en rien comparables à la duplicité, au refus des tractations diplomatiques et à la rupture de traités existants qui ont précédé les inter-ventions des troupes russes en Géorgie, en Crimée ou en Ukraine. Dans la liste des mythes que diffuse la propagande russe et que l’on retrouve dans le dis-cours de la gauche brésilienne, il faut encore citer la notion de grande Russie (selon la-quelle les peuples d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie appartiendraient à une seule nation [7]) ou la thèse qui considère que la Crimée a toujours été russe. Ce territoire se serait volontairement séparé de l’Ukraine en 2014 pour réintégrer la Russie. En réalité, avant 2014, la Crimée n’a appartenu à l’empire russe que pendant 168 ans soit moins de 6% de son histoire documentée. Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, aucun grand mouvement séparatiste n’a vu le jour sur le territoire de Crimée où Ukrainiens, Russes et Tatares ont vécu en bonne entente, bénéficiant d’une large autonomie grâce à la constitution de la République Autonome de Crimée. Lula ignore tout cela. Il conseille à Zelensky de ne pas être trop exigeant, de se montrer plus conciliant et….d’abandonner la Crimée… Un évènement passé inaperçu (y compris dans les médias brésiliens) est survenu à la fin de mars 2023. A l’époque, alors que le conseiller spécial Celso Amorim rencontre Poutine à Moscou, des représentants officiels du Parti des Travailleurs sont eux aussi dans la capitale de Russie pour participer à un évènement organisé par le parti du dictateur russe, Russie Unie [8]. La manifestation se tient quelques jours après que le Tribunal Pé-nal International (dont les décisions sont en principe respectées et appliquées par le Brésil) a émis un mandat d’arrêt international contre le dictateur russe pour crimes de guerre commis en Ukraine. L’évènement organisé par le Parti du dictateur russe avait pour thème "L’impérialisme européen et le néocolonialisme européen" (sic). Dans son dis-cours initial, le chef de la délégation brésilienne reprend les arguments traditionnels qui ravissent Moscou. En agressant l’Ukraine, la Russie aurait riposté à une grande offensive menée par les Etats-Unis contre tous les pays émergents qui remettent en cause l’ordre international. La Russie serait confrontée sur ses marges à la même démarche impé-rialiste qu’ont subi ou subissent en Amérique latine le Venezuela chaviste, la Bolivie d’Evo Morales, le régime castriste cubain ou le Brésil de Dilma Rousseff (renversée par un coup d’Etat évidemment conçu par l’impérialisme américain). La Russie a été trahie par les pays de l’OTAN…Non seulement, l’organisation n’a pas été dissoute mais elle a élargi ses rangs et son champ géographique. Cette OTAN voulait, c’est bien connu, inté-grer l’Ukraine de facto ou de jure. Elle a d’ailleurs parrainé le coup d'État qui a eu lieu en Ukraine en 2014, avec la participation publique de paramilitaires qui se proclamaient partisans du nazisme. La guerre menée par Poutine serait donc encore une fois une riposte légitime, quasiment un réflexe d’autodéfense, un moment clé de la lutte des peu-ples contre l’impérialisme moderne…. C’est cette lecture géopolitique complotiste que cultivent les conseillers qui alimentent aujourd’hui la réflexion du Président. Lula n’est pas fou. Il sait que ces délires ne peuvent pas être servis à l’opinion publique brésilienne et au monde à l’état brut. Alors, il emballe, il joue aux magiciens pacifistes. Mais il laisse faire une cohorte de diplomates-militants qui sont convaincus que le Brésil doit se préparer à entrer dans une seconde phase de la guerre froide, en se plaçant aux côtés des autocrates et contre les démocraties libérales (les Etats-Unis qui seraient les impérialistes et les pays européens qui seraient néo-colonialistes). Le Brésil est une des rares grandes démocraties du monde émergent qui va rejoindre le camp des autocraties qui monte. Il est donc désormais essentiel que les diplomates qui refusent d’être des militants, que les parlementaires et l’opinion publique stoppent cette évolution. Qu’ils exigent que la politique extérieure du pays ne soit plus décidée et conduite par les vieux éléphants du Parti des Travailleurs, ces leaders qui ne sont jamais parvenus à sortir du manichéisme de leur jeunesse. A lire en complément à ce post, notre série d’articles publiés en 2022 sous le titre : L’Amérique latine et la Russie de Poutine L'Amérique latine et la Russie de Poutine (1). (istoebresil.org) [1] C’est la seconde fois que le Brésil se refuse de livrer des armes à l’Allemagne qui se-raient utilisées par l’Ukraine pour se défendre. Le premier refus date de 2022. Lorsque le Brésil se préparait pour accueillir la coupe du monde de football et 2014 puis les Jeux Olympiques en 2016, le gouvernement de Dilma Rousseff avait acheté 34 canons anti-aériens à l’Allemagne pour assurer la sécurité aérienne pendant ces compétitions. En 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gouvernement allemand a commencé à livrer au pays agressé les mêmes canons antiaériens qui peuvent abattre un avion en-nemi à plus de 5 km de distance. Les stocks allemands étant insuffisants pour satisfaire la demande ukrainienne, Berlin s’est adressé à Brasilia (à l’époque, à l’Administration de J. Bolsonaro) pour que le Brésil livre à l’Ukraine les canons et munitions qui n’avaient pas été utilisés en 2014 et 2016. Il a essuyé un refus de la part du gouvernement brésilien. [2] Le Brésil est un important fabricant d’avions de chasse, la plupart produits par la gran-de firme nationale Embraer. L’Ukraine a eu besoin dès 2022 de renforcer sa défense anti-aérienne. Des fournisseurs comme le Brésil sont capables de fournir au pays agressé des systèmes d’armes qui sont à la fois moins coûteux et plus simples à utiliser que les sys-tèmes proposés par les pays occidentaux avancés. Le refus brésilien est donc parti-culièrement problématique pour Kiev. Les forces armées ukrainiennes se trouvent tota-lement dépendantes des livraisons de pays de l’OTAN. La plupart sont des livraisons gra-tuites mais concernent des équipements sophistiqués dont la manutention est coû-teuses et dont l’utilisation exige souvent de longues phases de formation. [3] Les fonctionnaires de Ministère des Relations Extérieures proches du Parti des Travail-leurs n’hésitent pas à dire "en off" qu’il existe des territoires de l’Ukraine qui sont russes et qui, par conséquent, doivent être rétrocédés à la Russie de Poutine en échange de la paix. En somme, sans pudeur aucune, ils reprennent à leur compte les arguments du kremlin. Ce discours couramment utilisé entre membres et proches du parti est envelop-pé de considérations pacifistes dès qu’il s’agit de communiquer avec la presse, avec les mé-dias et l’opinion publique en général. [4] Voir l’article de J. Dirceu intitulé As lições da Ucrânia, https://www.poder360.com.br/opiniao/as-licoes-da-ucrania/ [5] Le communiqué a été démenti quelques jours après sa publication car sa teneur pou-vait gêner le candidat Lula, alors en campagne. [6] En 1990, lorsque Mikhaïl Gorbatchev a accepté l'intégration de l'Allemagne unifiée dans l'OTAN, il n'a ni demandé ni reçu de garantie formelle que l'OTAN ne s'étendrait pas au-delà du territoire de l'Allemagne unifiée. La dissolution du Pacte de Varsovie et l'effon-drement de l'URSS ont transformé la situation sécuritaire en Europe. Les nouveaux dirigeants russes n'ont pas remis en cause le principe selon lequel les pays d'Europe étaient entièrement libres de prendre leurs propres dispositions en matière de sécurité. De même, l'Acte fondateur OTAN-Russie, signé en 1997, reconnaît le "droit inhérent" de tous les États "de choisir les moyens d'assurer leur propre sécurité". [7] L'idée d'une "triple" nation russe dévalorise le caractère unique des cultures auto-chtones historiques. En outre, en remettant en question l'authenticité de l'identité ukrai-nienne et la viabilité du "Belarus" en tant qu'éléments constitutifs de la nation, elle cherche à consolider dans l'opinion publique internationale des stéréotypes qui rendraient plus difficile la poursuite de l'intégration des deux pays à l'Europe. [8] La délégation du Parti des Travailleurs brésilien était dirigée par Romênio Pereira, membre de la Direction Nationale du Parti, appartenant à la tendance majoritaire de la formation (celle à laquelle se rattachent Lula et son mentor de toujours José Dirceu) et secrétaire aux relations internationales du PT.
- Lula 3, premier acte : le populisme continue(5)
Le scénario d’un probable enlisement. Passée la période des six mois qui ont couru depuis l’élection de Lula, on peut désormais anticiper le scénario économique qui pourrait se concrétiser d’ici à la fin 2024. Sauf revi-rement majeur par rapport aux orientations défendues jusqu’alors, le gouvernement que dirige le leader de la gauche va se trouver confronté avant deux ans à une crise des fi-nances publiques, dans un contexte de faible croissance et de dérive inflationniste inquiétante. La première étape de cette dérive peut se jouer au Congrès, si les parle-mentaires n’améliorent pas sensiblement le nouveau dispositif de règles proposé par l’exécutif et destiné à rétablir l’équilibre des comptes publics puis à réduire la dette de l’Etat fédéral [1]. La seconde phase sera l’issue du conflit qui oppose désormais la Ban-que Centrale d’un côté et de l’autre côté l’exécutif soutenu par le Sénat fédéral ainsi que de nombreuses organisations du monde de l’entreprise et de la sphère syndicale. La troisième serait la perte totale de crédibilité d’une Banque Centrale encore formellement indépendante mais soumise de facto aux injonctions du pouvoir politique. Une discipline budgétaire improbable. Le 31 mars dernier, le Ministre de l’Economie a présenté les contours du dispositif de dis-cipline budgétaire qu'il a soumis au Congrès à la fin avril. Que propose le gouvernement Lula ? Pour inverser la trajectoire de la dette publique et assainir les finances fédérales, l’exécutif a élaboré un système complexe dans lequel la limite imposée à la progression des dépenses sur une année dépend des recettes dégagées et d’un objectif de solde primaire atteint sur l’année antérieure. Dès 2023, l’objectif fixé est d’atteindre un déficit pri-maire égal à 0,5% du PIB. Pour 2024, l’objectif sera un équilibre recettes nettes/dépenses primaires. En 2025, il s’agira de dégager un excédent de 0,5% du PIB. Enfin, en 2026, l’ex-cédent visé représentera 1% du PIB. C’est à partir du respect ou non de ces objectifs (en tenant compte d’un intervalle de tolérance [2]) que sera définie la croissance autorisée des dépenses l’année suivante. Le nouveau cadre retient donc trois hypothèses. Objectifs officiels de soldes primaires et anticipations des marchés (en % du PIB). Sources : Ministério da Fazenda et Banco Itau. Lorsque le solde primaire se situe à l’intérieur de l’intervalle de tolérance sur l’année 1, la croissance maximale des dépenses de l’année 2 est limitée à 70% de la croissance des recettes enregistrée en année 1. Si ce solde primaire est au contraire inférieur à l’interval-le, les dépenses de l’année suivante ne peuvent progresser que de 50% des recettes col-lectées sur les douze derniers mois [3]. Dans l’hypothèse où le solde primaire serait su-périeur au plafond de l’objectif (excédent supérieur à 1,25% du PIB en 2026 par exemple), la valeur du dépassement serait utilisée pour accroître les crédits d’investissement ins-crits dans la loi budgétaire. La maîtrise annoncée des dépenses publiques pourrait n'être qu'un voeu pieux. La nouvelle règle prévoit encore des limites minimales et maximales pour déterminer la croissance réelle (décomptée de l’inflation) des dépenses primaires. Lorsque l’objectif de solde primaire ou de la hausse des recettes n’est pas atteint, la croissance réelle des dé-penses ne peut pas être inférieure à 0,6%. A l’inverse, lorsque l’objectif est atteint et que les recettes fiscales augmentent, la progression en termes réels des dépenses ne peut pas dépasser 2,5%. Ajoutons encore que les dépenses de santé et d’éducation (15,3% des dépenses primaires en 2023) sont exclues des disciplines envisagées [4]. Enfin, le nouveau cadre budgétaire proposé prévoit un seuil minimum de dépense pour les in-vestissements publics fédéraux. Selon le Ministre de l’Economie, l’ensemble du dispositif permettra de stabiliser la dette fédérale à 76,5% du PIB en 2026 si les objectifs annuels de soldes primaires sont atteints. Enthousiastes à l’annonce de ce dispositif, les investisseurs se sont calmés rapidement lorsqu’ils ont pris connaissance de commentaires d’experts en finances publiques. Ces derniers soulignent d’abord que la maîtrise annoncée de la progression des dépenses primaires est un vœu pieux (et probablement irréalisable) compte tenu de la rigidité de plusieurs postes de dépenses dont l’augmentation d’une année à l’autre obéit à des critères fixés dans la Constitution. Sur l’ensemble des dépenses primaires, la participation des dépenses dites obligatoires est aujourd’hui de près de 92%. Parmi ces dernières, la part des allocations versées par les organismes de sécurité sociale (retraites, pensions, indemnités de maladie et invalidité) a dépassé 48% en 2022. La valeur de ces allocations est automatiquement réajustée à la hausse en fonction de l’évolution du salaire mini-mum. C’est le cas encore des indemnités de chômage et de primes salariales (abono salarial), ou des prestations versées aux personnes âgées (BPC) qui ne peuvent plus travailler et n’ont pas contribué aux régimes de retraite (travailleurs informels). Ces transferts représentaient ensemble 8,7% des crédits inscrits au budget de 2022. Le mon-tant total de l’ensemble de ces contributions versées par les organismes de sécurité so-ciale et par l’Etat fédéral évolue par ailleurs au fil des années en fonction du marché de l’emploi ou du vieillissement de la population. Un autre poste important du budget fé-déral est celui des salaires versés aux fonctionnaires (20,5% des dépenses primaires en 2022). Les crédits budgétaires concernés augmentent en fonction du recrutement, de la grille des rémunérations et de décisions de relèvement des salaires. Composition des dépenses primaires du gouvernement central en 2022 (en % du PIB). Source : IFI, Senado Federal. * Fundeb : Fonds de soutien aux communes des régoins les plus défavorisées. Les règles prévues de plafonnement des dépenses (70% de la progression des recettes, 2,5% en termes réels) dans le nouveau cadre budgétaire ne pourront pas être respectées tant que des dispositions complémentaires freinant la dynamique de progression de plu-sieurs dépenses obligatoires ne sont pas mises en œuvre [5]. En réalité, le gouvernement Lula a probablement déjà admis qu’il ne pourra pas maîtriser l’évolution des dépenses primaires. Il mise en fait sur une forte progression des recettes pour ajuster les comptes publics et freiner l’endettement. Il prévoit d’alourdir la pression fiscale. De nouveau, la menace d'une hausse des prélèvements fiscaux. La démarche n’est pas nouvelle. Depuis plus de 20 ans, les programmes d’austérité mise en œuvre par le gouvernement fédéral n’ont jamais permis de freiner durablement la dynamique de progression des dépenses primaires. Ils se sont toujours traduits par le relèvement des taux de certains impôts ou taxes, par un élargissement de l’assiette fiscale ou la création de nouveaux prélèvements [6]. Le Ministre de l’Economie de Lula a d’ailleurs annoncé un choc fiscal de 150 milliards de BRL dès 2024, avec la création de nouvelles taxes qui concerneront essentiellement les entreprises. Ce choc ne suffira pas. D’abord parce que toute nouvelle recette fiscale perçue par l’Etat fédéral doit être par-tagée avec les Etats fédérés et les communes. Ensuite parce qu’après 2024, les recettes supplémentaires nécessaires dépassent largement quelques dizaines de milliards de réais. Des simulations réalisées dès l’annonce du nouveau cadre budgétaire ont montré qu’avec les nouvelles rentrées fiscales annoncées pour 2024 et en retenant l’hypothèse d’un rythme annuel de progression des recettes (3%/an) bien supérieur à celui du PIB entre 2024 et 2030 (+1,72%/an), le gouvernement atteindrait son objectif de résultat pri-maire en 2024 mais échouerait ensuite (le solde obtenu est inférieur à l’intervalle de tolérance) [7]. Il faut enfin souligner ici deux points essentiels. Le nouveau cadre budgétaire ne com-portera aucun mécanisme de contrainte. Si le gouvernement fédéral ne parvient pas à atteindre les objectifs annoncés, il ne sera exposé à aucune sanction. Il lui suffira de fournir les explications justifiant la transgression des règles. Ajoutons encore que les nouvelles règles proposées sont ouvertement dénoncées par un secteur important du Parti des Travailleurs qui persiste à défendre une politique d’expansion à tout va des dé-penses publiques [8]. Dans ces conditions, le nouveau cadre de règles budgétaire sera probablement inopérant. Il ne permettra pas de mettre un frein à une politique bud-gétaire que de larges secteurs du gouvernement souhaitent expansionniste. La réduc-tion des déficits primaires pourrait venir d’une élévation marquée de la pression fiscale. Supposons que le gouvernement parvienne à obtenir du Congrès la création de nouvel-les taxes touchant les entreprises. L’expérience montre que cela va nourrir l’inflation, la hausse de la charge fiscale des entreprises se transformant en hausse des prix facturés aux clients. La crédibilité de la Banque Centrale menacée. Dans la littérature économique, on parle de "dominance monétaire" lorsque la politique monétaire de la Banque Centrale est exclusivement tournée vers l'objectif de stabilité des prix qui lui est assigné par son mandat. Elle réhausse ou maintient son taux directeur à un niveau élevé, contraignant ainsi le gouvernement à ajuster sa politique budgétaire pour rester solvable. Sur la période qui a commencé en 2021, la Banque Centrale du Brésil a relevé son taux de base pour calmer des pressions inflationnistes très préoc-cupantes. La question de la solvabilité de l’Etat fédéral n’a pas été posée. Néanmoins, le resserrement monétaire a eu pour conséquence d’accroître le service de la dette dont une part importante est indexée sur le taux du marché monétaire et a une maturité de court terme. En outre, pour les titres à échéance longue, le Trésor a du proposer des conditions de rentabilité plus favorables que celles qui étaient initialement proposées. Sur les titres à deux, cinq ou dix ans, les taux négociés ont singulièrement augmenté, incorporant une prime de risque croissante correspond aux anticipations d’inflation défa-vorables. L’élévation du service de la dette année après année pèse sur les budgets dans la mesure où ce service n’est jamais entièrement refinancé par de nouvelles émissions. Manifestation de syndicats de gauche devant le siège de la Banque Centrale : "Intérêts plus faibles, plus d'emplois, à bas l'indépendance de la Banque Centrale". Le gouvernement Lula veut aujourd’hui une politique monétaire accommodante qui per-mettrait une expansion du crédit, un retour de la croissance, une élévation des recettes budgétaires et donc une progression des dépenses. Confrontée depuis l’élection d’octo-bre à des attaques répétées émanant du chef de l’Etat, la Banque Centrale maintient pourtant une politique monétaire rigoureuse. Elle assume sa mission qui est de lutter contre l’inflation. Dans les faits, le rythme de hausse des prix anticipé pour 2023 reste encore très supérieure à la cible officielle et même à la limite supérieure tolérée. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui (fin avril 2023) aucun analyste financier ne se hasarde à anticiper une réduction significative du taux directeur de l’Institut d’émission sur le reste de l’année. Ce taux devrait être encore supérieur à 12%/an en fin 2023 et au-dessus de 10% à l’issue de 2024. Du côté des taux d’intérêt à long terme, les primes de risques exi-gées par les marchés sont encore élevées, compte tenu de la difficulté de ramener l’in-flation anticipée à un niveau proche de la cible. En conséquence, le refinancement de la dette publique reste une opération très onéreuse. Des taux d'intérêt élevés freinent évidemment l’activité. Ils pèsent sur l’investissement et la consommation des ménages déjà très endettés. Les responsables de l’Institut d’émission estiment que l’économie sor-tira de cette torpeur lorsque l’inflation aura été sérieusement réduite, ce qui passe par un ajustement crédible des comptes publics. Ils estiment que sur cette dernière ques-tion, ils n’ont pas encore les garanties attendues. Inflation effective et cibles d'inflation (en % par an). Source : IFI, Senado et Banque Centrale. La pression qu’affronte désormais le gouverneur de la Banque Centrale n’émane plus du seul pouvoir exécutif. Lula a reçu en avril le renfort du Président du Sénat, lequel a an-noncé que le Congrès devrait approuver rapidement les nouvelles normes budgétaires et qu’il attendait de l’Institut d’Emission une contrepartie : un assouplissement marqué de la politique monétaire. Le Président de la Chambre haute se prononçait au nom de l’insti-tution qu’il représente, c’est-à-dire d’une institution qui est la garante de l’autonomie de la Banque Centrale [9]. Il est venu ainsi alimenter tout un courant d’opinion qui comprend mal la nature de toutes les variables que l’Institut d’Emission doit prendre en compte pour assumer sa mission centrale : la stabilité des prix. Ce courant adhère au discours populiste du chef de l’Etat et de ses proches qui considèrent que l’écart existant entre l’objectif d’inflation et la réalité du rythme de hausse des prix est un argument de gens de la finance qui cherchent à tromper l’opinion. Les propos du Président du Sénat viennent renforcer les protestations de tous les chefs d’entreprises et leaders syndicaux en-couragés par Lula à entrer eux aussi dans le mouvement contre la rigueur monétaire qui grandit depuis janvier. Vers une perte de crédibilité de la Banque Centrale. La Banque Centrale peut-elle résister ? Les multiples critiques auxquelles l’autorité mo-nétaire est confrontée depuis quatre mois compliquent déjà sa mission et affaiblissent sa crédibilité. Si au milieu de cette année, elle opte effectivement pour une réduction même limitée de son taux directeur, les investisseurs et les formateurs d’opinion n'y verront pas une simple mesure technique. Ils considéreront que l'Institut d'émission a finalement cédé à la pression du pouvoir politique et des secteurs de la société qui s’accommodent d’une inflation mal maîtrisée. Deux évènements majeurs sont attendus dans les prochains mois qui vont également rendre très difficile la mission de l’autorité monétaire. Le pre-mier, déjà pris en compte par les marchés, est le très probable ajustement de la cible d’inflation pour 2024 auquel procédera le Conseil Monétaire National lors de sa réunion de juin prochain. La cible prévue est aujourd’hui de 3% avec un intervalle de tolérance de +/-1,5 point. Elle devrait être élevée à 4,5%/an. Le Conseil est une instance où siège le Président de la Banque Centrale, aux côtés de deux Ministres du gouvernement (Eco-nomie et Planification). La capacité d’influence du pouvoir politique sur ses décisions est donc très grande. Un second évènement attendu va fragiliser la Banque Centrale. Dans les prochains mois, le Président Lula va tout faire pour nommer des membres de la direction de l’Institut d’Emission moins attachés à la lutte contre l’inflation que ceux dont le mandat s’achève ou va s’achever. Ces nominations vont altérer la composition du Comité de Politique Mo-nétaire (COPOM). Le gouverneur actuel peut se trouver confronté à des vice-gouverneurs alignés sur les positions de l'exécutif fédéral. En d’autres termes, l’instance chargée de définit la politique monétaire devrait dès 2024 et au plus tard en 2025 adopter une ligne de conduite plus souple. Elle ne cherchera plus à réduire le plus vite possible l’écart entre l’inflation constatée et un objectif désormais plus élevé. Elle sera plus "patiente". C’est encore une évolution qui affaiblira ce qui reste de crédibilité à l’Institut d’Emission. D’ici là, la Banque Centrale peut faire le choix de ne pas changer son taux directeur ou même de l’élever. Elle verra s’élargir la coalition des opposants qui méprisent la mission technique qui lui revient. Les leaders de la gauche qui dénoncent depuis janvier le com-plot que l’Institut d’émission fomente contre le pouvoir de gauche seront rejoints par de nouveaux supporters. Comme si pour toutes ces forces une dérive inflationniste pro-longée (ou amplifiée) valait mieux qu’un véritable ajustement des comptes publics. Comme si une inflation élevée était compatible avec le retour d’une croissance forte. Comme si des décennies d’hyperinflation (entre la fin des années soixante-dix et le plan Réal de 1994) n’avaient pas montré exactement le contraire. Tous les prévisionnistes anticipent pour 2023 et 2024 un scénario économique marqué par une croissance médiocre (+0,9% la première année, +1,3% sur la seconde) et le main-tien de déficits primaires au niveau fédéral. La dette publique va donc continuer à progresser. Les rythmes d’inflation anticipés pour 2023 et 2024 n’ont régulièrement revus à la hausse par les investisseurs depuis décembre 2022. Les taux longs resteront donc très supérieurs à ce qu’ils ont été entre 2017 et 2021. Les conditions de financement du secteur privé demeureront très contraignantes et préjudiciables à l’investissement. Dans ces conditions, la lutte contre la rigueur monétaire va s’amplifier et s’élargir. Il est très im-probable que le Congrès adopte des règles budgétaires qui réparent toutes les imper-fections du projet gouvernemental de règles budgétaires. Le Brésil de Lula 3 maintiendra donc le cap d’un accroissement de la dépense publique, sans avoir bientôt à se soucier des contraintes que représente une politique de rigueur monétaire. D’une dominance monétaire passagère, le pays passera à une dominance budgétaire totale. Il y aura alors sans doute pendant quelques mois ou plus un réveil modeste de la croissance. Avant le pays connaisse une dérive inflationniste accentuée. A suivre : sixième et dernier post de la série. [1] Le Congrès a commencé à la mi-avril à examiner le projet de nouveau cadre budgétaire. S'il est approuvé par une majorité de parlementaires, ce mécanisme rem-placera les règles de plafonnement des dépenses fédérales approuvé sous l'admi-nistration de Michel Temer en 2016. Ce plafond imposait une limite stricte à l'augmen-tation des dépenses primaires d'une année sur l'autre, cette augmentation étant alignée sur le taux d'inflation officiel. [2] Ces intervalles de tolérance sont les suivants : -0,25 à -0,75 % du PIB en 2023, -0,25 à +0,25% en 2024, : 0,25 à 0,75 % en 2025 et 0,75 à 1,25 % pour 2026. [3] Ainsi, lorsque les recettes collectées ont augmenté de 100 milliards de BRL sur l’année 1, les dépenses primaires peuvent progresser de 70 milliards de BRL ou de 50 milliards en année 2 selon le niveau du solde primaire atteint en année 1 [4] Une norme constitutionnelle établit que que les dépenses d’éducation et de santé progressent au rythme de progression des recettes nettes (recettes totales diminuées des transferts aux Etats fédérés et communes) de l’Etat fédéral. [5] Supposons qu’une année les dépenses de sécurité sociale et les crédits destinés aux salaires progressent de 3% et que les autres postes augmentent en moyenne de 2,5% en termes réels. La hausse totale des dépenses primaires serait alors de 2,84% une fois l’inflation prise en compte, soit un rythme supérieur à celui annoncé de 2,5% [6] Ce fut le cas entre 1999 et 2022 sous la présidence FH. Cardoso. Ce fut le cas entre 2003 et 2005 pendant le premier gouvernement Lula. [7] Voir les articles publiés par Marcos Mendes et Marcos Lisboa, Regra fiscal: novas considerações, site Brazil Journal, 2 avril 2023. https://braziljournal.com/regra-fiscal-novas-consideracoes/. [8] Cette expansion concernera la politique budgétaire exécutée par le gouvernement central et la politique extra-budgétaire exécutée par les Banques publiques comme la Banque Nationale de Développement Economique et Social (BNDES) qui prévoit de dé-velopper les prêts à taux bonifiés au bénéfice des entreprises (grâce à des subventions perçues de l’Etat fédéral). [9] A chaque renouvellement de mandat, le candidat au poste de gouverneur de la Ban-que Centrale est proposé par le Chef de l’Etat. Ce candidat ne peut assumer son poste qu’après une audience au Sénat. Les membres de la Chambre basse peuvent rejeter la candidature proposée par le Président de la République.
- Lula 3, premier acte : le populisme continue(4)
Un scénario funeste qui pourrait se répéter. Depuis sa victoire électorale en octobre 2022 et son investiture en janvier dernier pour un troisième mandat présidentiel, Lula ne cesse d’évoquer le niveau élevé des taux d’inté-rêts pratiqués par la Banque Centrale et l’ensemble du système financier. Il remet aussi régulièrement en cause l’impératif de bonne gestion des comptes publics qui interdirait au gouvernement de mettre en œuvre une politique sociale efficace. Dans le discours de l’aile la plus radicale de son gouvernement (formée par les représentants du Parti des Travailleurs), la politique de rigueur monétaire mise en œuvre par l’Institut d’émission, la discipline budgétaire qu’attendent les marchés financiers ne seraient que les manifesta-tions d’un complot organisé par une petite élite des rentiers et autres spéculateurs. Ces derniers capteraient ainsi d’appréciables profits sur le dos des pauvres privés des bien-faits d’un Etat-Providence financièrement étranglé. A gauche encore, nombreux sont les militants et leaders politiques qui dénoncent l’existence et la progression d’une dette pu-blique qui ne serait ici encore qu’une dette illégitime, un mécanisme diabolique per-mettant d’utiliser les impôts et taxes payés par les pauvres pour enrichir les plus riches. Le Président Lula semble vouloir répéter la politique économique désastreuse de Dilma Rousseff. La situation des comptes publics et les contraintes générées par un endettement im-portant sont au cœur des débats de politique économique depuis trois mois. On mon-trera ici qu’il n’y a pas de complot. Pas de mécanisme diabolique. Il y a un Etat dont les comptes ont été souvent très mal gérés au cours des dernières décennies. Il y a un Etat dépensier qui finance ses déficits en captant une large part de l’épargne nationale, en mi-sant sur les bonnes dispositions des marchés financiers. Les institutions qui opèrent sur ces marchés ont financé et refinancé dès les années 1990 une dette publique brésilienne croissante. Ces institutions doivent aussi protéger leurs avoirs et ceux que les épargnants leur ont confié. Elles doivent garantir la rentabilité de leurs placements et gérer les ris-ques auxquels elles s’exposent en finançant l’Etat. L’histoire des relations entre le gou-vernement fédéral brésilien et les marchés financiers est de ce point de vue riche en leçons. La crise des finances publiques entraînée par la politique budgétaire du gouver-nement Dilma Rousseff (2011-2016) est un véritable cas d’école. Un cas sur lequel il faut s’attarder. Le Président Lula semble en effet désormais vouloir répéter la politique éco-nomique désastreuse de Dilma Rousseff. Il prend le risque à son tour de provoquer à la fois une nouvelle crise des finances publiques et une récession. Le scénario des années 2011-2016 pourrait se répéter à partir de 2024. Lula et l'ancienne Présidente Dilma Rousseff. La politique budgétaire de l’Etat fédéral. Considérons ici la période qui va de 2010 à la Présidence Bolsonaro. Sur ces 22 ans, on peut distinguer quatre séquences distinctes du point de vue de la politique budgétaire conduite par l’Etat central. La première correspond à la fin du second mandat de Lula et au début de l’Administration Dilma Rousseff. Jusqu’en 2013, le respect d’une discipline budgétaire relative permet au gouvernement fédéral de dégager ce qui est désigné par les comptables publics sous le terme d’excédent primaire du budget. Les recettes (impôts, taxes, contributions sociales, revenus de placement, dividendes, produits divers) qui progressent avec la croissance couvrent les dépenses courantes. La progression de ces dernières est contrôlée. Le surplus dégagé permet de payer selon les années la totalité ou une part significative des charges financières générées par la dette publique (intérêts versés aux créanciers). Soldes des finances publiques fédérales et dette de l’Etat (en % du PIB). Source : IFI, Senado Federal. La situation financière de l’Etat central peut alors être comparée à celle d’un ménage dont les revenus courants couvrent facilement les dépenses de la vie quotidienne et qui dégagerait même une épargne, ou un excédent primaire. Ainsi, un couple disposant d’un revenu annuel de 120 000 euros qui doit assumer des frais de logement, d’alimentation, de loisirs et de santé de 102 000 euros sur douze mois obtient un excédent primaire de 18 000 euros au bout d’un an. Rapprochons encore la position financière de notre famille de celle de l’Etat fédéral à la fin 2010. En sus de ses dépenses courantes, notre ménage doit assumer le paiement des intérêts sur un emprunt qu’il a contracté quelques mois auparavant pour acquérir un appartement. La prestation annuelle totale est de 19 000 euros. Dans ses conditions, on ne peut pas dire que le ménage réalise une épargne an-nuelle de 18 000 euros. En réalité, ses dépenses totales sont supérieures à ses revenus (la différence est de 1000 euros). En utilisant le jargon de la finance publique, on peut dire que cette famille dégage un excédent primaire avant paiement des intérêts de sa dette et un déficit nominal (une fois ces charges prises en compte) de 1000 euros. Comme ce ménage ne dispose pas d’un bas de laine sur lequel il pourra puiser pour financer ce déficit, il devra emprunter à nouveau. Ainsi, en fin d’année, bien qu’il ait effectivement assumé toutes les charges liées à son passif initial, son endettement total augmente. Chaque déficit nominal annuel génère un accroissement de la dette. Avec Dilma Rousseff, la discipline budgétaire est mise au rebut. Les ordres de grandeurs retenus ici pour évoquer l’état des finances de notre famille cor-respondent à la situation financière de l’Administration fédérale à l’issue de l’année 2010. Certes, à la différence d’un ménage, pour financer tout ou partie du déséquilibre recet-tes/dépenses, l’Etat pourrait choisir d’accroître les taxes et impôts, d’élever ainsi ses re-cettes. Cette solution a été largement utilisée jusqu’au début des années 2000, lorsque la pression fiscale a atteint un niveau élevé difficilement dépassable. L’autre voie a donc été l’endettement. Pendant la première phase évoquée ici, en parvenant à dégager un excédent avant paiement des frais financiers, en limitant la variation de ces derniers, l’Etat central a démontré à ses créanciers qu’une discipline budgétaire minimale était res-pectée. Il a ainsi conservé la confiance de ces créanciers. Une seconde phase commence en 2014 lorsque l’excédent primaire du budget fédéral se transforme en déficit (les dépenses courantes dépassent alors les recettes) en 2014 (0,56% du PIB). Il faut s’arrêter ici à cette seconde phase. Sous l’Administration de Dilma Rousseff, la discipline budgétaire relative pratiquée jusqu’en 2010 est mise au rebut. La Présidente croit dur comme fer que l’expansion de la dépense publique est le ressort central de la croissance. Entre 2011 et 2016, les dépenses primaires du gouvernement fédéral vont augmenter de 2,3 points de PIB. Les exemptions d’impôts et de charges so-ciales, les soutiens aux entreprises publiques pénalisées par le blocage des prix et sur-tout l’essor du crédit public subventionné alimentent une libéralité sans précédent. Les transferts du Trésor aux banques publiques qui permettent à ces dernières d’offrir à des bénéficiaires choisis des prêts à taux bonifiés particulièrement avantageux représentent également une charge énorme pour le budget de l’Etat [1]. Le déficit primaire s’aggrave en 2015 (1,86% du PIB), puis davantage encore l’année sui-vante (-2,48%). Cette dérive est à la fois imputable aux choix de politique économique faits par l’Etat central à partir de 2011 et à la dynamique récessive que cette politique a favorisée et précipitée. Le déficit nominal relativement contenu jusqu’en 2012 s’aggrave en 2013 puis atteint des niveaux exceptionnels en 2014 et en 2015. L’érosion puis la disparition de l’excédent primaire vont conduire au gonflement du déficit nominal, c’est-à-dire à la progression de l’endettement. A la fin de 2013, le stock de la dette atteint 2621,3 milliards. Compte tenu de l’inflation et de la croissance observées sur trois ans, ce passif ne représente encore que 50% du PIB. Un an plus tard, ce ratio est de 53,2%. La dette totale de l’Etat central dépasse alors 3072 milliards de BRL. A l’issue de l’exercice 2015, elle atteint plus de 3676 milliards, soit l’équivalent de 61,3% de la richesse produite cette année-là [2]. Une troisième phase commence en 2017. En 2016, le principe d’un gel des dépenses pri-maires (désigné sous le terme de plafond de dépenses) en termes réels (après prise en compte de l’inflation) est inscrit dans la Constitution. Jusqu’en 2019, ce mécanisme se ré-vèle relativement efficace pour contrôler la croissance des dépenses. Les déficits pri-maires se réduisent jusqu’en 2019, à la veille de la crise du Covid. L’effort de reprise en mains des comptes publics se traduit aussi par une réduction du déficit nominal en ter-mes relatifs. Dès 2020 (crise sanitaire) puis ensuite, plusieurs amendements à la Loi Fon-damentale sont adoptés pour assouplir la règle de progression des dépenses et au-toriser des dépassements du fameux plafond. A chaque fois, la confiance des investis-seurs s’affaiblit. Rassurés pendant quelques années, ces investisseurs sont à nouveau préoccupés par la trajectoire des comptes publics et l’endettement de l’Etat. Certes, à partir de 2020, rapportée au PIB, la dette publique diminue. Cette évolution est due à la reprise de la croissance qui suit la crise sanitaire. Elle est aussi associée à la forte inflation que connaît le Brésil en 2021 et 2022, une inflation qui contribue à gonfler les recettes de l’Etat. La dette de l’Etat fédéral : de quoi parle-t-on ? La dette assumée par l’Etat central est donc la conséquence de l’accumulation de défi-cits publics successifs. Le Trésor National (l’Administration qui gère les finances fédé-rales) porte un besoin de financement très lourd. A la fin de l’année passée, la dette brute du gouvernement général [3] représentait l’équivalent de 73,5% du PIB. Cette dette brute est principalement assumée par le niveau central. A la fin 2022, la dette brute de l’Etat fédéral atteignait 5 951 milliards de BRL, soit 60,4% du PIB. Cet endettement présente quatre caractéristiques qu’il faut mentionner ici. Première particularité : le Brésil échappe au profil classique de nombreuses économies émergentes dans lesquelles, faute d’investisseurs domestiques longs, la dette publique est principalement externe ou détenue par des non-résidents. La dette publique de l’Etat fédéral est essentiellement financée par l’épargne domestique. Dès le début des années 1990, le gouvernement fédéral a cherché à remplacer des engagements pris auprès de créanciers étrangers (dette extérieure) par une dette interne. A cette fin, des mesures ont été prises pour orienter les flux d’épargne et de capitaux au profit du secteur public. La stabilisation de l’économie (fin de l’hyperinflation), le maintien d’une politique monétaire rigoureuse, des taux d’intérêts élevés ont convaincu les épargnants nationaux qu’ils obtiendraient le meilleur rapport risques/rendement en investissant dans les titres de la dette publique, les obligations d’Etat. Ces facteurs ont aussi souvent convaincu l’épargne étrangère. Ainsi, en 2015, la part de la dette publique détenue par des non-résidents était d’environ 21 % contre moins de 10 % ensuite. En décembre 2022, l’encours de la dette contractée auprès de créanciers étrangers ne représentait que 4,45% de l’encours total. Les créanciers de l’Etat central étaient pour l’essentiel des investisseurs institutionnels nationaux et des résidents dans le pays : organismes de gestion des retraites et pensions, fonds d’investissement, assureurs, banques locales et quelques dizaines de millions de particuliers. Seconde caractéristique : le Trésor National recourt peu à des emprunts bancaires La dette de l’Etat fédéral est d’abord une dette mobilière. Cela signifie qu’elle est financée presqu’exclusivement par l’émission de titres négociés auprès des investisseurs natio-naux et étrangers. En fin décembre 2022, la dette mobilière interne de l’Etat fédéral re-présentait 95,76% de ses engagements vis-à-vis de l’ensemble de ses créanciers. Pour placer ses titres, le Trésor National s’adresse donc essentiellement à des investisseurs et épargnants nationaux. Ceux-ci détenaient fin 2022 96,1% de la valeur totale des titres en circulation. Ce qui est une dette accumulée au fil du temps pour l’Etat central cor-respond à des actifs financiers gérés pour l’essentiel par des institutions nationales, souvent pour le compte de leurs clients qui peuvent être de simples épargnants. A la fin de l’année 2022, les principaux détenteurs de titres de la dette fédérale étaient dans l’ordre les banques et institutions d’épargne (29,12% de l’encours), les fonds d’investis-sement brésiliens (23,98%), les organismes nationaux de retraites (22,83%), des non-rési-dents (9,36%), des particuliers (6,4%), des fonds dépendant du gouvernement fédéral (4,33%) et des compagnies d’assurance (3,98%) [4]. A intervalles réguliers, le Trésor organise des ventes par adjudications (enchères) de titres aux institutions financières nationales et aux particuliers résidents dans le pays. Il s’en-gage à rembourser le principal à une échéance définie et à verser au détenteur une ré-munération calculée sur la base d’un taux déterminé (fixe ou variable dans le temps). Ces institutions et particuliers souscrivent aux titres émis par le Trésor lorsque le rendement est attractif, lorsque la prime de risque est suffisamment élevée. L’ensemble des obli-gations ou bons en circulation à un moment donné constitue le stock de la dette publique mobilière. La troisième caractéristique qu’il convient d’évoquer concerne les modes de rémuné-rations des détenteurs de titres. Selon les émissions et les périodes, les titres placés par le Trésor sur le marché sont assortis d’une rémunération préfixée ou fixée à l’échéance (indexée à un indice de prix, au taux de base de la Banque centrale ou à la parité de la monnaie nationale par rapport à une devise). A la fin de l’année écoulée, la part des titres en circulation assortis de taux d’intérêt préfixés était de 26,9%, celle des titres assortis d’un taux indexé sur l’inflation de 30,26%. La part des titres à taux variables (indexés sur le taux directeur de la Banque Centrale) était de 38,25%. Enfin, l’importance des titres à rémunération associée au taux de change était mineure (0,38%). Avec ces différents dis-positifs d’indexation, le Trésor National cherche à renforcer l’attractivité des placements en obligations d’Etat. Il offre aux investisseurs les meilleures rapports risques/rende-ments. La quatrième caractéristique concerne la maturité des titres en circulation, c’est-à-dire l’espace de temps qui sépare la date d’émission de la date de remboursement. En dé-cembre 2022, la maturité moyenne des titres souscrits par les épargnants et investis-seurs brésiliens (dette interne) était de 3,76 années. La logique des investisseurs. Qu’ils soient de simples particuliers, des fonds de pension, des compagnies d’assurance ou des organismes de retraite, les investisseurs ne financent pas la dette de l’Etat par pur patriotisme. Les titres émis par le Trésor sont pour ces acteurs des actifs de placement qui doivent offrir une bonne rentabilité sur la durée pendant laquelle ils sont détenus. La rentabilité attendue doit être suffisamment attractive pour que les investisseurs accep-tent de s’exposer à des risques. Par rapport à des placements sans risque, les épar-gnants exigent une prime de risque, c'est à dire un surcroît de rendement. Les risques que vont courir les investisseurs sont évalués en permanence par les mar-chés qui analysent la soutenabilité de la dette publique, la conduite de la politique budgétaire. En prenant en considération le contexte économique (dynamique de la crois-sance, évolution des revenus et de l’emploi, etc..), il s’agit de déterminer régulièrement si la gestion et l’évolution des comptes publics permettront à l’Etat d’assumer la charge de sa dette. Les analystes de marché analysent et anticipent également la conjoncture poli-tique, l’environnement institutionnel. Ils sont particulièrement attentifs à l’évolution de tous les facteurs qui peuvent générer de l’inflation dans l’avenir, c’est-à-dire éroder ou effacer la rentabilité prévisionnelle des placements. Les prévisions concernant l’insta-bilité des prix sont particulièrement importantes au Brésil. Les marchés sont lucides. Ils savent que la période de faible inflation que le pays traverse depuis le Plan Real (1994) est exceptionnelle dans l’histoire récente. Très souvent, depuis que le pays est indé-pendant, les autorités ont considéré que l’instabilité des prix, y compris les fortes fièvres inflationnistes étaient des dérives bénignes. Elles n’ont pas hésité à recourir à la création monétaire pour financer des déficits. Elles ont utilisé l’inflation pour alléger le poids et la charge de la dette souveraine. La perception par les investisseurs du risque auquel ils s’exposent en finançant la dette publique est donc fortement déterminée par les anti-cipations d’inflation qui déterminent largement la prime de risque exigée. Taux d’intérêt servi sur les obligations d'Etat à dix ans (2015-2023). Source : Tesouro Direto. Si l’inflation prévue est élevée ou imprévisible, l’investisseur sait qu’il est exposé à un risque de dévalorisation de son placement. Une somme de 1000 BRL placée aujourd’hui représentera dans six mois, un an ou plus, un pouvoir d’achat bien moindre. Dès lors, plus le risque d’inflation est jugé élevé, plus réduite sera la période de prise de risque (les titres émis devront être remboursés à une échéance rapprochée de quelques années, au maximum après 10 ans), plus élevée devra le taux des intérêts que servira la puissance publique. La conjoncture actuelle illustre ces considérations. Dans un contexte d’inflation relativement forte où aucun prévisionniste n’envisage de retour rapide à la stabilité des prix, les titres de la dette publique qui se placent bien sont des titres à maturité courte. Les taux d’intérêts négociés lors des adjudications sont en forte hausse par rapport à leur niveau à la veille de la pandémie. Les maturités sont relativement courtes. En janvier 2023, la part de la dette mobilière représentée par des titres ayant une maturité supé-rieure à 5 ans n’était que de 23,42%. L’essentiel de la dette mobilière était donc composé de titres venant à échéance entre janvier 2024 et janvier 2028. Sur les obligations d’Etat à dix ans, le taux d’intérêt était supérieur à 13%/an. Les taux d'intérêt à long terme restent élevés depuis la victoire de Lula. Le taux d’intérêt à long terme est un puissant indicateur de la perception du risque et no-tamment du risque inflationniste. La prime de risque qu'il intègre varie dans le temps en fonction de cette perception. Le taux des intérêts payés sur des titres de maturité longue (10 ans) ont fluctué entre 10 et 14%/an entre la fin 2010 et 2014. Il a augmenté fortement ensuite pour dépasser 16% sur plusieurs mois du second semestre de l’année 2015 et le début de 2016. A l’issue de l’exercice budgétaire 2013, le gouvernement fédéral avait dû assumer une charge de 250 milliards réais (l’équivalent de 4,68% du PIB) correspondante aux seuls intérêts à verser à ses créanciers, soit l’équivalent de 4,68% du PIB. Deux ans plus tard, cette charge atteignait 501 milliards de réais, soit 8,46% de la richesse nouvelle produite dans l’année. Après 2016, avec le retour à une discipline budgétaire, les taux d’intérêts amorcent une dynamique de forte baisse, amplifiée en fin de parcours par la récession qui accompagne la crise sanitaire. Entre 2016 et 2020, l’inflation est sous contrôle. Ces taux se redressent dès la fin 2020 avec le retour à une forte instabilité des prix, la dégradation des finances publiques, l’instabilité institutionnelle et politique, l’inca-pacité du gouvernement fédéral de respecter la norme de plafonnement budgétaire. Les taux se maintiennent à un niveau élevé avec la victoire de Lula à l’élection prési-dentielle, un succès qui ne rassure pas les investisseurs. L’enjeu du refinancement de la dette publique. Chaque année, les services du Ministère de l’économie en charge du budget élaborent un projet de loi de finances pour l’année suivante. Ils inscrivent dans ce projet des prévi-sions de recettes, de dépenses et de solde. Les dépenses anticipées sont de deux types. Il y a d’abord les dépenses de fonctionnement de l’Etat, de mise en œuvre des politiques publiques et d’investissement. Il y a aussi les dépenses liées à la dette. Les charges com-prennent ici les remboursements des titres qui viendront à échéance durant l’exercice budgétaire et les intérêts à versés aux créanciers. A titre d’illustration considérons la si-tuation que devaient anticiper les services du Ministère lors de la préparation du budget de 2015, sur une période, on l’a vu, marquée par une forte hausse des taux d’intérêt. Ces services savent alors qu’il faudra régler avant la fin de 2015 une somme de 962,2 milliards de BRL [5] correspondant au total des intérêts à verser et de l’amortissement de la dette publique fédérale. Une telle charge représente alors 16,3% du PIB ou encore l’équivalent de 40% du total des recettes fiscales collectées sur l’année par l’Etat central. Le Trésor ne peut pas faire défaut sur le paiement de ce service de la dette. S’il renonçait à honorer les engagements pris vis-à-vis des créanciers, il fermerait automatiquement la source de financement qui permet à l’Etat fédéral de fonctionner [6]. Le Trésor ne peut pas non plus affecter 40% de ses recettes courantes au paiement du service de la dette. S’il choisissait cette option, il devrait imposer à tous les ministères une diète extrêmement sévère qui entrainerait le non-paiement des salaires d’une bonne partie des fonction-naires et l’interruption probable de tout service public. Il continuerait à honorer ses enga-gements vis-à-vis des créanciers de l’Etat mais devrait suspendre le versement de toutes les prestations sociales (retraites, pensions, allocations diverses). Avant d’en arriver là, il chercherait sans doute à vendre rapidement tous les actifs négociables (entreprises pu-bliques, services privatisables). Recettes réalisées et dépenses exécutées du Budget fédéral au 31/12/2022. Source : Trésor National. DPF = Dette Publique Fédérale. En réalité, chaque année, lors de la préparation du budget, les experts gouvernementaux n’envisagent pas de mettre l’Etat à la diète ou de spolier les créanciers. Seule une faible partie du service de la dette est inscrite au budget et effectivement réglée par ponction sur les recettes courantes. L’essentiel de ce service est refinancé. Cela signifie que le Tré-sor rembourse des titres venus à échéance et règle une partie des intérêts dus en émet-tant de nouveaux titres sur le marché, titres qui génèreront à leur tour de nouvelles obligations de remboursement et charges d’intérêt. Ainsi, en 2022, sur un total de service de la dette estimé à 1879,37 milliards de BRL (46,3% des dépenses exécutées au 31/12/2022 et l’équivalent de 19% du PIB), les émissions de nouveaux titres réalisés ont représenté 82,5% du financement mobilisé. Le refinancement de la dette publique est une opération relativement simple lorsque les épargnants et investisseurs ont confiance, adhèrent à la politique budgétaire conduite, soutiennent la politique économique. L’opération est bien plus délicate et coûteuse si la confiance et l’adhésion disparaissent. Ce fut précisément le cas sur la fin du premier mandat de Dilma Rousseff. A l’époque, l’inflation s’emballe, favorisée par une politique monétaire laxiste et l’injection permanente de financements publics qui doit ranimer une croissance médiocre. Pour parvenir à placer ses titres auprès des investisseurs, le Trésor doit proposer des maturités de plus en plus courtes (quelques mois). Les opérations de refinancement sont de plus en plus rapprochées. Elles fonctionnent pour les adjudica-tions de titres courts assortis de taux d’intérêts très élevés. Le Trésor est alors engagé dans une véritable fuite en avant et doit en permanence rac-courcir la maturité des bons et obligations émis et relever les taux offerts. Si elle n’est pas accompagnée par un abandon du laxisme budgétaire, cette politique ne suffit pas à ras-surer les investisseurs [7]. Plus grave encore : elle précipite la récession économique. Lorsque le grand capteur d’épargne qu’est l’Etat offre à ses créanciers des niveaux de rendement exceptionnellement élevés pour des échéances de plus en plus courtes, une large part d’une épargne déjà insuffisante est aspirée par l’appétit incontrôlé du secteur public. Tout le système financier national mobilise les ressources dont il dispose pour profiter de cette aubaine. Les détenteurs d’épargne et les investisseurs institutionnels ont mieux à faire que de soutenir l’activité productive. En souscrivant des titres de la dette publique, ils atteignent rapidement une rentabilité qu’aucun autre placement ne peut garantir… Dans un tel contexte, à l’exception de quelques grands bénéficiaires du crédit public sub-ventionné, aucune entreprise et aucun ménage n’a pu continuer à s’endetter. Les taux d’intérêt pratiqués par les institutions financières étaient devenus exorbitants. En d’autres termes, la politique budgétaire dispendieuse et la nécessité de refinancer la dette dans des conditions défavorables aboutissent à asphyxier l’activité économique. C’est exac-tement ce qu’a entraîné la politique conduite par Dilma Rousseff. L’investissement pro-ductif était déjà trop faible au Brésil avant 2013. Il va se contracter à partir de la mi-2013 et ce mouvement se poursuivra ensuite pendant plus de de trois ans. Cette con-traction anticipera de peu celle de la consommation qui avait été le moteur principal de l’activité du milieu des années 2000 à 2014. La récession qui surviendra en 2015 et 2016 sera la plus grave de l’histoire récente du pays. En ce début de son troisième mandat, Lula est persuadé qu’il peut réussir en reprenant la politique de Dilma Rousseff. On montrera dans un quatrième et dernier post que la re-prise de cette pièce sinistre risque d’aboutir aux mêmes résultats. A suivre : Un désastre annoncé. (1] Ce coût est d’abord lié au différentiel de taux d’intérêts que prend en charge la puissance publique (la différence entre le taux que le Trésor doit assumer pour capter des ressources sur les marchés financiers et le taux qu’il facture aux banques publiques). Il est aussi induit par l’écart énorme qui existe entre la maturité des titres émis par l’Etat (quelques mois, quelques années) et les délais de remboursement consentis aux ban-ques publique (supérieurs à 30 ans au début de la décennie, puis à 40 ans en 2014). [2] Pour au moins 400 milliards de BRL, l’expansion de la dette brute de l’Etat central sur la période est associée à l’émission de titres publics afin de financer la BNDES, la prin-cipale banque publique mandatée pour fournir des crédits généreux à toutes sortes d’acteurs économiques… [3] La sphère publique concerne au Brésil trois niveaux : l’Etat fédéral (niveau central qui comprend les organismes gérant les retraites et pensions), les Etats fédérés et les communes. Ces trois niveaux forment ensemble le gouvernement général. [4] Grâce à un programme du Trésor National dénommé Tesouro Direto, tous les particu-liers qui acceptent de bloquer des fonds modestes pendant quelques mois peuvent souscrire des titres de la dette publique. [5] L’équivalent de 243 milliards de dollars. [6] Même des gouvernements populistes comme l’Administration de Nestor Kirchner en Argentine (2003-2007) ou celle de Chavez au Venezuela (1999-2013) se sont bien gardés de spolier tous leurs créanciers. L’Argentine de Nestor Kirchner a fait défaut sur la dette publique extérieure. Elle a continué à honorer ses engagements vis-à-vis de créanciers nationaux. [7] Sur les dernières années de l’Administration Rousseff, la méfiance se manifeste très bru-talement sur les marchés financiers. A partir de 2014, plusieurs opérations de ventes aux enchères de titres de la dette publique échouent. La Banque centrale doit elle-même acheter les bons et obligations qui ne trouvent pas preneurs et tenter de les re- mettre sur le marché en offrant des conditions de rentabilité plus favorables.
- Lula 3, premier acte : le populisme continue(3)
Au Brésil comme ailleurs, la popularité et la crédibilité d’un gouvernement dépendent avant tout des résultats économiques obtenus. Taux de croissance, rythme de création d’emplois, inflation, amélioration des revenus de la population : ces variables sont déci-sives. Le Président et son entourage sont conscients de cet enjeu. Ils sont aussi anxieux, comme dominés par une fièvre obsidionale. Le nouvel exécutif est convaincu que s’il ne parvient pas rapidement à relancer l’activité, à réduire le chômage et à éradiquer la pauvreté, la majorité des Brésiliens se laisseront séduire par une extrême-droite agres-sive. Des épisodes insurrectionnels comparables ou plus graves que celui du 8 janvier dernier se répéteront alors. Lula sera écarté, soit à l’issue d’un soulèvement militaire, soit au terme d’une procédure de destitution. Dans ce climat de paranoïa, le pouvoir est sus-picieux. Il interprète les actions et les projets de ses adversaires politiques et des autres acteurs institutionnels comme autant de menaces, de desseins malveillants ou de com-plots. Pour terrasser les forces qui conspireraient contre la gauche, il faut d’urgence re-mettre la machine économique en marche. Retour de la croissance, reflux du chômage, reprise de la consommation financée par le crédit, lancement de grands projets indus-triels pilotés par les firmes publiques, accroissement des transferts sociaux : tout cela peut créer une atmosphère qui rappellera au bon peuple les belles années d’euphorie du premier gouvernement Lula. L’extrême-droite des bolsonaristes sera alors isolée. Le gouvernement pourra facilement limiter sa capacité d’influence. Les militaires factieux seront convaincus par leurs pairs de rentrer dans le rang. Convaincu de sa vocation messianique, le Président élu pourra poursuivre son œuvre de rédempteur de la nation et de père des pauvres. Conspirationnisme gouvernemental. Agir vite donc sur le terrain économique. La gauche brésilienne et le parti de Lula ne connaissent pas d’aggiornamento. Le vieux catéchisme idéologique n’a jamais été rangé au musée. Militants de base, leaders d’états-majors politiques et intellectuels engagés : tous partagent un refus de l’économie de marché, une ignorance des règles de fonction-nement de l’entreprise et de celles qui s’imposent dans la sphère financière. Pour ce monde, il n’y a en réalité ni contraintes économiques, ni impératifs d’équilibres financiers, ni ressources limitées. Il n’y a que des affrontements politiques, des forces adverses qu’il faut vaincre, des conjurations puissantes conduites par les rentiers, les banques, le capi-tal international… Les agents de ces conjurations sont précisément les experts éco-nomiques qui prétendent revenir aux réalités mais ne seraient en réalité que les propa-gandistes d'un libéralisme honni. Au palais du Planalto de Brasilia (siège de la Prési-dence) comme dans les ministères, nombreux sont les leaders de gauche persuadés d’être face à une offensive des marchés financiers. Une offensive qui se déroulerait sur deux terrains. Le gouvernement Lula serait confronté à deux offensives sur le terrain économique. La première prendrait la forme d’un étranglement organisé de l’économie et du pouvoir politique par l’imposition de taux d’intérêts prohibitifs. Les investisseurs institutionnels, les grands épargnants, les institutions financières privées et les gouverneurs de la Banque Centrale se seraient concertés pour que le crédit reste cher et rare. Cette machination aurait deux objectifs. Il s’agirait d’abord évidemment de maximiser les revenus de tous les "spéculateurs, capitalistes de la finance et usuriers". La manœuvre déboucherait aussi sur la récession économique, tuerait la consommation et l’investissement. Elle affaiblirait ainsi le "camp progressiste", son leader et le gouvernement qu’il dirige. Le trait n’est pas exagéré ici. Depuis son investiture, Lula ne cesse de critiquer la Banque Centrale (statu-tairement autonome) qui persisterait à maintenir un taux directeur élevé (13,75%/an) à seule fin de d'asphyxier l’économie et donc de fragiliser le gouvernement. Une fièvre obsidionale alimentée par le mouvement insurrectionnel du 8 janvier 2023. Pour le chef de l’Etat comme pour ses proches, l’offensive des adversaires politiques est d’autant plus pernicieuse qu’elle se déroule aussi sur un autre terrain : celui de la poli-tique budgétaire. La gauche et le Parti de Lula considèrent que l’expansion de la dé-pense publique est la clé du retour rapide d’une croissance forte. Avant son investiture, le chef de l’Etat et son équipe de transition sont parvenus à faire voter par le Congrès un amendement à la Constitution qui a permis d’accroître les dépenses fédérales pour 2023 bien au-delà de ce que permettait le dispositif de freinage instauré depuis 2016. L’amen-dement en question permet au nouveau gouvernement d’abandonner d’ailleurs ce dis-positif jugé rigide, à condition qu’il soumette au Congrès un autre mécanisme "d’ancrage budgétaire" cette année. Depuis janvier, la coalition de partis qui composent le gouver-nement est donc secouée par une sourde lutte. D’un côté, les partis de gauche veulent avoir toute liberté pour dépenser. Ils estiment que la trajectoire de la dette publique n’est pas un problème. L’Etat ne peut pas être contraint par des règles qui l’empêcheraient d’être le grand inducteur de la croissance et le généreux sauveur des plus pauvres. Il s’agit donc désormais de faire adopter par le Congrès une nouvelle règle budgétaire suf-fisamment souple pour qu’elle permette tous les débordements. D'un autre côté, les par-tis du centre associés estiment au contraire que le futur dispositif d’ancrage doit rassurer les marchés, favoriser une stabilisation puis une réduction de l’endettement public. Ces formations sont soutenues par de nombreux experts qui répètent que toute expansion budgétaire incontrôlée enrayerait le mouvement de désinflation annoncé. Pour Lula comme pour la plupart des leaders de gauche, cet argument simple émane de libéraux égarés ou de comptables qui ne comprennent rien aux mécanismes de la croissance. Le dogme de l'Etat inducteur de développement est maintenu. En ce début de troisième gouvernement, Lula et ses proches s’accrochent à la vieille doxa économique de la gauche. Il faut que l’Etat ait les moyens budgétaires d’assurer la relance, d’assurer la réindustrialisation et de financer de généreux transferts sociaux. Lula n’a pas hésité dès son investiture à fustiger « la stupidité du plafonnement budgétaire ». La politique d’expansion des dépenses publiques et de flexibilisation de la politique mo-nétaire revendiquée et annoncée par le pouvoir correspond au credo économique traditionnel de la gauche. Rien de nouveau. Peu importe les échecs passés, l’expérience calamiteuse des gouvernements Dilma Rousseff. Le dogme et la foi demeurent. L’Etat doit être le financeur, le maître d’œuvre et le gestionnaire de grands projets industriels. Il doit soutenir et orienter la consommation. La croissance n’est pas une affaire d’investis-sements privés, de vision du futur qui inspire confiance aux entreprises, les incite à produire, à créer des emplois, à innover pour faire face à la concurrence. Elle n’est pas affaire de règles suffisamment claires et stables pour garantir la sécurité juridique de tous ceux qui peuvent entreprendre. L’expansion de l’activité est un processus mécanique simple obéissant au mouvement initial déclenché par un Etat inducteur de dévelop-pement. Il faut par ailleurs oublier toute rigueur monétaire, rendre le crédit accessible et abondant pour tous. La gauche espère un réveil spectaculaire de l'activité et de la croissance. C’est en revenant à ce credo fondamental que la gauche parviendra à déjouer la conspi-ration économique de l’élite, cette élite de la finance et des marchés qui veut priver le peuple de croissance, le condamner à la pauvreté. C’est en tournant le dos aux préco-nisations des économistes contaminés par le poison libéral que la gauche consolidera son pouvoir, qu’elle gagnera le soutien de la majorité des Brésiliens et, qui sait, de l’appui du Congrès. De la flexibilisation volontaire de la politique monétaire et de la prodigalité budgétaire, le gouvernement de gauche attend un miracle : le réveil spectaculaire de l’activité à un horizon très rapproché. La foi égare souvent les croyants. Aucun prévisionniste ne se hasarde aujourd’hui à annoncer le retour d’une croissance forte à un horizon rapproché. Le rythme de progres-sion du PIB devrait être de 0,9% sur l’année en cours. Il pourrait atteindre 1,4% en 2024. Ces éléments prospectifs sont ignorés par le pouvoir qui les lit comme les manifestations de l’hostilité radicale dont il serait l’objet. La fièvre obsidionale qui frappe les dirigeants du PT et les milieux gouvernementaux ne se calme pas, alimentée déjà par l’attitude des partis de droite et du centre-droit puissants au Congrès [1]. Finances publiques : dérives et état des lieux. Oublions un instant les actes de foi idéologique et les dérives paranoïaques. Au lieu d’in-terpréter la discipline budgétaire comme une offensive politique, considérons ici l’état des lieux qui explique le raisonnement de la plupart des experts et de leaders de l’op-position. Depuis le premier gouvernement du Président F.H. Cardoso (1995-1998), de nombreux textes de lois ou d’amendement à la Constitution ont été votés par le Congrès qui visaient à imposer l’équilibre des comptes publics, à limiter la progression des dépenses et à contrôler l’endettement de l’Etat. La loi de responsabilité budgétaire adoptée en 2000 (déterminant qu’à toute dépense nouvelle doit correspondre une recette identifiée) a été suivie par la règle d’or (qui interdit le financement des dépenses courantes par la dette) puis, plus tard, par l’introduction d’un plafond limitant la progression des dépenses primaires d’un exercice budgétaire à l’autre à l’inflation observée. Toutes ces normes ont été régulièrement transgressées, à la faveur ou non de circonstances exceptionnelles (comme la crise sanitaire récente). A chaque fois, l’exécutif a su profiter de clauses annexes aux textes adoptés pour oublier ces derniers. Les dépenses publiques (notam-ment au niveau fédéral) ont continué à progresser plus vite que le PIB. A moyen terme, la trajectoire de la dette publique reste problématique. Pendant les années Bolsonaro, la confiance dans le régime budgétaire de plafonnement est devenue quasiment nulle. Régulièrement, l’exécutif et le Congrès se sont accordés pour oublier la "règle". L’amélioration des principaux indicateurs de finances publiques sur les années récentes ne doit pas faire illusion. Le ratio dette brute/PIB s’est réduit depuis la fin 2021, passant de 78,3% à 73,1% au début de cette année [2]. Les deux derniers exercices budgétaires se sont achevés avec des soldes primaires positifs, ce qui inter-rompt un basculement d’un résultat primaire excédentaire à un résultat déficitaire (qui s’est chiffré à près de 6 points de pourcentage du PIB après l’effondrement budgétaire complet de 2014) qui a duré sept ans. Soldes des finances publiques et évolution de la dette brute du secteur public. *Inclus les charges d'intérêt de la dette publique. **Gouvernement central + gouvernements des Etats fédérés + municipalités. Données en cumul sur douze mois. Source : IFI-Senado. En décembre 2022, l’amendement à la Constitution adopté par le Congrès à la demande du futur président a permis de relever le plafond des dépenses de 1,4 % du PIB pour l'année 2023 [3]. L'amendement exclut également du plafond de dépenses l'affectation d'un montant supplémentaire de 0,2 % du PIB en recettes exceptionnelles à l'investis-sement public. Enfin, cet amendement établit également qu'un nouvel mécanisme de discipline budgétaire destiné à remplacer la règle du plafond de dépenses doit être présenté d'ici août 2023. L’année en cours devrait s’achever avec un retour du déficit public primaire (-1,32% du PIB) et nominal (-7,95%) en raison d’une hausse des dépenses publiques courantes et d'une augmentation des paiements d'intérêts. Dans l'ensemble, la dette publique brute déjà élevée (95 % due aux nationaux) devrait encore augmenter en 2023, en raison de l’évolution des comptes publics et de l’élévation des taux d’intérêts. Elle représenterait l’équivalent de 78,7% du PIB en fin d’année et passerait à 82,3% du PIB en fin 2024. Pour les experts que l’idéologie n’aveugle pas et qui ne considèrent pas le comportement des marchés financiers comme la manifestation d’une conspiration poli-tique, cette trajectoire annoncée est problématique. En matière de dette publique, le Brésil se situe dans le haut des pays émergents avec un ratio d’endettement de 73,1%. Les marchés financiers ont une mémoire d’éléphant. Sur la période qui va de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui, le Brésil a fait défaut cinq fois sur sa dette souveraine. Les Brésiliens qui avaient souscrits des obli-gations d’Etat ont compté à plusieurs reprises parmi les épargnants spoliés. Ils continuent à financer un Etat qui a considérablement réduit les emprunts en devises et auprès de non-résidents (la dette en devises représentait 12,3% de la dette totale en janvier 2023, contre 20% à la mi-2015). Mais dès que la dynamique de la dette publique les inquiètent, ils exigent des primes de risque plus élevées. Au Brésil, le rendement à dix ans des obligations publiques indexées sur l’inflation est supérieur à 5%, soit 6 points au-dessus des titres du Trésor américain protégés contre l’inflation. Le rendement nominal des titres à dix ans dépasse 10%, soit un écart encore plus important avec les titres du Trésor. Si l’on ajoute à cela une croissance par habitant anémique, le tableau est de mau-vais augure depuis plusieurs années pour la dynamique de la dette publique. Toute dégradation sur ce terrain entraine un hausse des taux d’intérêts de long terme et donc des perspectives d’investissement médiocres. Elle conduit aussi la Banque Centrale a resserrer sa politique monétaire pour freiner les dérives inflationnistes. Le coût de l’endet-tement public élevé est une croissance insignifiante. "Conspiration" de la Banque Centrale….. contre l’inflation. Sur le terrain de la politique monétaire, l’offensive populiste est très spectaculaire depuis le début du mandat de Lula. La principale critique de l’exécutif et de l’état-major du PT concerne le taux directeur de la Banque Centrale, maintenu à 13,75%/an depuis le 4e trimestre de l’année passée alors que l’inflation reculait d’un rythme annuel de 12,1% en avril à 5,8% en décembre 2022. Lula veut des taux d’intérêt plus bas pour stimuler l’activité et réduire la charge de la dette du pays. Le chef de l’Etat considère que l’Institut d’émission devrait avoir des objectifs moins ambitieux dans la lutte contre l’in-flation. Il préconise donc que la cible d’inflation (3,25% pour 2023, 3% pour 2024 et 2025 [4]) poursuivie par l’autorité monétaire soit relevée [5]. Ce que le chef de l’Etat ne peut pas se permettre de dire à voix haute est répété par ses proches. Ceux-ci n’ont pas cessé depuis novembre 2022 de dénoncer avec véhémence le statut de la Banque Centrale devenue autonome par rapport au pouvoir politique en février 2021. Le Congrès a alors voté une loi qui permet de réduire l’influence de l’exécutif fédéral sur la conduite de la politique monétaire. Avec cette nouvelle législation, les dirigeants de l’Institut d’émission détiennent un mandat de plusieurs années qui ne peut pas être retiré sans motif et ne coïncide pas avec celui du chef de l’Etat. Les noms des candidats destinés à occuper un des 9 postes de dirigeants (gouverneur + 8 sous-gouverneurs) sont choisis et proposés par le Président de la République mais les personnalités sélectionnées doivent être ap-prouvées par le Sénat Fédéral. Le statut indique clairement que la principale attribution de l’auto-rité monétaire est le contrôle de l’inflation [6]. La mission de la Banque Centrale : maintenir des anticipations faibles d'inflation. Pour assurer cette mission, la Banque centrale pratique une politique de ciblage d’in-flation. Cet objectif ou cible d’inflation est défini par le Conseil Monétaire National, une instance où les représentants du gouvernement sont majoritaires [7]. Son principal outil est le taux directeur (aussi appelé le taux de refinancement), c’est-à-dire le taux d’intérêt auquel elle souhaite que les grandes banques se prêtent de l’argent au jour le jour. La Banque Centrale intervient sur le marché monétaire en utilisant ce taux de refinan-cement, dit taux Selic. Lorsque le rythme d’inflation observé dépasse la cible, l’autorité monétaire relève ce taux Selic. Les banques commerciales répercutent alors cette haus-se sur les taux de prêts qu’elles pratiquent à l’égard de leurs clients. Le crédit devient plus onéreux et les demandes d’emprunts diminuent. C’est l’inverse lorsque le rythme d’inflation passe en dessous de la cible [8]. Il faut une période de plusieurs mois (voire plus d’un an) pour que les effets d’une modification du taux directeur se fassent sentir dans tous les secteurs de l’économie. C’est pourquoi la Banque Centrale fonde ses décisions sur l’inflation qu’elle anticipe dans deux ans plutôt que sur l’inflation actuelle. Elle doit mener sa politique de taux afin de maintenir des anticipations faibles d’inflation. Inflation observée et normes de ciblage. Source : IFI-Senado Federal. Taux d'inflation en cumul sur douze mois. La crédibilité de l’institution dépend de sa capacité à stabiliser les anticipations d’in-flation. Elle garantit ainsi "l’ancrage" des anticipations d’inflation, c’est-à-dire la stabilité des prévisions auxquelles se réfèrent les agents économiques concernant l’inflation fu-ture. Plus cette stabilité est forte, plus la marge de manœuvre de la banque centrale est large. Elle pourra par exemple modifier sa politique monétaire en baissant son taux d’in-térêt (pour répondre à un choc dépressif sur l’économie) sans trop craindre que l’ex-pansion provoquée se disperse en une hausse générale des prix. Ces anticipations sont parmi les principaux déterminants du taux d’inflation au Brésil. Les prochains mois seront décisifs. A partir de la fin mars 2023, trois évènements seront décisifs du point de vue de l’évolution de la politique économique du gouvernement Lula 3 et doivent donc être scrutés avec une attention particulière. Le premier est la discussion finale et le vote au Congrès du premier volet de la réforme fiscale [9]. Sur le plan politique, cette séquence des travaux parlementaires va permettre à l’exécutif de mesurer avec précision l’im-portance de la majorité sur laquelle il peut s’appuyer au Congrès. Le second événement majeur est la définition d’un nouveau dispositif d’ancrage bud-gétaire. Une proposition de texte de loi devrait être transmise au Congrès à la fin mars ou en avril. La majorité des observateurs considèrent qu’un mécanisme de contrôle des dépenses budgétaires sera approuvé par le Congrès pour remplacer le plafond de dé-penses. L’essentiel est cependant de savoir si ce mécanisme sera un subterfuge destiné à être oublié à la première occasion où une règle dont le contournement injustifié déboucherait sur des sanctions. A partir des débats qui ont eu lieu au sein du gou-vernement au sujet de ce futur "cadre budgétaire", on peut déjà imaginer les contours du dispositif. Le seuil fixé pour limiter la progression des dépenses primaires sera plus élevé que le niveau qui aurait été atteint si le plafond avait été maintenu. Il tiendra compte du relèvement de ce plafond introduit fin 2022. Comme hier, il suivra l’évolution de l’inflation. Il sera aussi relevé en tenant compte de la croissance de l’économie sur plusieurs années considérées comme période de référence. Il est probable que le dispositif proposé par l’exécutif intègre à la fois un mécanisme de contrôle automatique des dépenses en cas de dépassement du plafond et une règle de suspension en cas de récession éco-nomique sévère et d’affaiblissement marqué de la demande totale de biens et services. Enfin, le nouveau système devrait permettre de limiter la contraction des investissements publics (représentant une part importantes des dépenses discrétionnaires du budget) afin qu’ils ne soient pas sacrifiés en raison de la progression des dépenses obligatoires. Dérive populiste ou cercle vertueux de croissance : les marchés seront fixés très rapidement. Toute la question est de savoir si le nouveau cadre budgétaire sera jugé suffisamment efficace pour réduire et inverser la perception du risque liée à la gestion des comptes publics ou si les marchés financiers considèreront que ce dispositif ne permettra pas de contrôler la trajectoire de la dette publique. Sans mécanisme crédible de contrôle des dépenses, le dispositif d’ancrage budgétaire ne dissipera pas les craintes suscitées par l’évolution des finances fédérales et de l’endettement de l’Etat. Dans ces conditions, les anticipations d’inflation à moyen et long terme resteront élevées, ce qui conduira la Ban-que Centrale à maintenir une politique monétaire restrictive. Quels sont les paramètres qui seront pris en compte par les marchés pour juger que le nouveau mécanisme de discipline budgétaire est ou non crédible ? Les investisseurs seront attentifs en premier lieu à la discrimination qui sera proposée entre dépenses courantes (soumises à la règle de contrôle des dépenses) et investissements (exemptés de la règle). Si toutes les dépenses sociales d’éducation et de santé sont classées comme investissements, les marchés considèreront que le dispositif d’ancrage budgé-taire est sans portée véritable. On sait en effet qu’il est possible de faire apparaître sous les rubriques de crédits d’éducation ou de financement de la politique de santé toutes sortes de dépenses qui n’ont pas pour conséquence d’améliorer la qualité des services fournis. Un autre critère qui sera observé de près est celui des règles d’application. Dans quelles circonstances, et sous quelles modalités la nouvelle loi autorisera-t-elle des dé-rogations aux normes de limitation des dépenses ? L’ancien système de plafonnement était jugé trop rigide. Le risque est grand désormais d’avoir un dispositif qui soit trop sou-ple. Autre point essentiel : les sanctions que subiraient les responsables gouvernemen-taux en cas d’infraction. L’expérience montre que la définition d’une règle aussi sophis-tiquée et précise soit-elle n’a aucune portée concrète si elle n’est pas accompagnée de sanctions qui s’appliquent automatiquement en cas de transgression injustifiée des normes établies. Si le texte final de la loi que doit voter le Congrès ne comporte pas de sanctions auto-matiques, permet de multiples dérogations, le nouveau cadre budgétaire n’altèrera en rien les anticipations pessimistes des marchés concernant la trajectoire prochaine de la dette publique. Pour que ces anticipations s’inversent, il est indispensable que le nou-veau régime budgétaire propose des normes de freinage des dépenses et des modalités de dérogation très strictes destinées à fonctionner efficacement sur les deux ou trois prochaines années. Les marchés seront fixés rapidement. Logiquement, le nouveau régime doit être défini et approuvé avant le lancement de la procédure d’élaboration du budget de 2024 qui commence le 15 avril prochain [10]. Deux autres évènements des mois à venir seront également décisifs. Ils concernent la politique monétaire et les orientations de la Banque Centrale. Les mandats de deux des huit sous-gouverneurs de l’Institut d’émission (le responsable de la politique monétaire et son collègue en charge de la surveillance des marchés financiers) sont arrivés à terme le 28 février dernier. Leurs successeurs doivent être désignés par le Président Lula mais leurs nominations doivent être approuvées par le Sénat fédéral à la majorité simple. Si le chef de l’Etat propose deux cadres de carrière de la Banque Centrale, l’approbation par le Sénat ne devrait pas entraîner de difficultés. L’exécutif est cependant tenté de proposer deux noms extérieurs à l’institution afin que les entrants fassent contrepoids à l’actuel gouverneur au sein du Comité de Politique Monétaire (COPOM), le conseil des neuf dirigeants de la Banque Centrale qui conduit la politique monétaire, analyse les pers-pectives d’inflation et fixe le taux d’intervention. L’arrivée de deux sous-gouverneurs plus proches de l’exécutif fédéral doit, selon ce dernier, favoriser des votes contradictoires au sein du Comité et déboucher sur une flexibilisation de la politique monétaire et la ré-duction du taux directeur. L’autre moment du calendrier important est la prochaine réunion du Conseil Monétaire National [11], prévue en Juin.. Le Conseil doit alors fixer l’objectif d’inflation pour 2026. Il pourrait aussi apporter des corrections aux objectifs de 2024 et 2025 retenus anté-rieurement (3%/an avec une tolérance de +/- 1,5%). Quelles seraient les conséquences d’une révision à la hausse des objectifs d’inflation pour les deux années à venir ? Cette révision provoquerait une perte de crédibilité de la politique de lutte contre l’inflation conduite par la Banque Centrale. Rapidement, on assisterait à un désancrage des anti-cipations d’inflation, un terme qui désigne en réalité une chose simple : la stabilité des anticipations que les agents économiques se forment sur l’inflation future. L’éloignement des anticipations de la cible entrainerait ainsi une hausse plus importante de l’inflation. Dans ce cas, la Banque centrale devrait mener une politique monétaire encore plus restrictive pour rétablir sa crédibilité et contrôler les prix. En d’autres termes, elle devrait augmenter encore davantage les taux d’intérêt [12]. Les observateurs les plus optimistes prévoient encore que Lula et son gouvernement finiront pas se rendre à la raison. La nouvelle loi fixant les modalités du contrôle des dépenses calmera les marchés et les investisseurs. Ceux-ci anticiperont une trajectoire de baisse de la dette publique, concluront que dans les prochaines années cette dette restera gérable et qu’elle génèrera une charge financière de moins en moins élevée. Le risque Brésil baissera. La monnaie brésilienne se valorisera par rapport aux principales devises et les taux d’intérêt de long terme baisseront. Le Brésil de Lula 3 entrera alors dans un cercle vertueux. Avec la désinflation facilitée par l’appréciation du réal, l’Institut d’émission sera conduit à réduire son taux d’intervention, ce qui renforcera la confiance des investisseurs dans la soutenabilité de la dette. Ces observateurs optimistes sont très rares. D’autres sont plus nombreux. Ils anticipent un scénario plus sombre avec l’ex-pansion incontrôlée des dépenses publiques, l’élévation de la dette, le relâchement de la politique monétaire A l’heure où ces lignes sont écrites, ces perspectives semblent malheureusement le plus probable. A suivre : Lula 3, que serait le scénario noir ? [1] On a montré dans un précédent post que le gouvernement ne pourra pas compter sur une majorité stable et que les discussions et votes de projets de loi dépendront de négociations difficiles avec les Présidents des deux chambres qui sont aussi des leaders de la droite et du centre-droit au Congrès. Voir le post : Lula 3, un Président sous la tutelle du Congrès, https://www.istoebresil.org/articles. [2] La dette publique brute (d’après la mesure des autorités brésiliennes) atteint 73,1% du PIB, contre 78% il y a 12 mois. C’est le plus bas niveau depuis juin 2017. Cette baisse de 4,9 points de pourcentage (p.p.) est notamment imputable à la croissance du PIB nominal (contribution de -7,5 p.p. à la baisse du ratio, due dans une large mesure à l’inflation) et à l’émission nette de dette (-4,5 p.p.) qui, ensemble, ont plus que compensé la hausse des intérêts payés (+7,5 p.p.). [3] Ces ressources supplémentaires seront utilisées pour couvrir les dépenses plus éle-vées du programme de protection sociale Bolsa Família, des subventions pour le gaz, de la pharmacie populaire et d'une aug-mentation réelle du salaire minimum d'environ 3 %, entre autres. [4] La marge de tolérance est de de 1,5 point en dessus ou en dessous de la cible. [5] Dans la même veine, le ministre des Finances a souligné que le nouveau scénario mondial de pressions inflationnistes élevées justifie un objectif de lutte contre l’inflation moins ambitieux. [6] Selon la loi adoptée en 2021, la Banque Centrale brésilienne doit assurer quatre missions, la recherche de la stabilité des prix étant la plus importante. Elle doit aussi garantir la stabilité et l’efficacité du système financier national, amortir les fluctuations de l’activité économique et favoriser le plein-emploi. Ces trois dernières tâches doivent être menées sans porter atteinte à la mission de lutte contre l’inflation [7] En ce début 2023, l’inflation reste éloignée de sa cible (croissance des prix sur 12 mois de +5,8% en janvier 2023) tout comme les anticipations d’inflation pour 2023 (+5,8%). [8] Suivant ce système, la banque centrale utilise ce taux Selic pour réguler la masse monétaire, l’ensemble des moyens de paiement disponibles, qui sont considérés comme les principaux déterminants de l’inflation à long terme. Ainsi, le contrôle de la masse monétaire permet de stabiliser le taux d’inflation aux alentours de la valeur cible. Cela freine la demande et en conséquence limite la dynamique de hausse des prix. [9] Il s’agit pour les deux Chambres de voter et éventuellement d’approuver selon un vote à la majorité qualifiée une proposition d’amendement constitutionnel qui prévoit la création d’un Impôt sur la Valeur Ajoutée qui remplacerait 5 prélèvements fiscaux différents. L’adoption éventuelle du texte simplifiant les impôts à la consommation est un enjeu économique majeur. Cette réforme fiscale n’aura probablement pas pour effet d’augmenter les recettes en impôts et taxes sur le court terme. Elle permettra sans doute d’accroître l’ensemble des recettes à long terme en raison de l’amélioration du taux de croissance de l’économie. La seconde étape de la réforme fiscale concerne les impôts directs (revenus, patrimoines, dividendes). Elle devrait avoir lieu au cours du second semestre de 2023. [10] Avant cette date butoir, le gouvernement doit en effet envoyer au Congrès un projet de loi dit de directives budgétaires pour 2024. [11] Le Conseil Monétaire National est composé du Ministre de l’économie, d’un des membres de son cabinet et du gouverneur de la Banque Centrale. Le Conseil est chargé de réguler et de superviser l’ensemble du système financier national. Les règles qu’il édicte doivent donc être respectées par toutes les institutions qui composent ce système. Une des missions essentielles du CMN est de définir les objectifs d’inflation que doit poursuivre la Banque Centrale pour conduire la politique monétaire [12] Une étude récente réalisée par la grande banque brésilienne Itaú montre qu’une augmentation d’un point de pourcentage de l’objectif d’inflation (le passage par exemple de 3,25% à 4,25% pour prendre l’exemple de 2023) peut faire progresser l’inflation de 1,25 point de pourcentage durant l’année en cours et 2 points de pourcentage l’année suivante, si le taux d’intervention de la Banque Centrale ne change pas et si les antici-pations suivent l’élévation de l’objectif en progressant de 1 point de pourcentage.
- Lula 3, un Président sous la tutelle du Congrès.
Dès les derniers mois de l’année, après sa victoire électorale, Lula a engagé des pour-parlers avec plusieurs formations politiques bien représentées au sein des deux cham-bres qui forment le Congrès fédéral. Objectif : constituer une majorité décidée à soutenir le gouvernement. Sans majorité, le chef de l’Etat ne peut pas gouverner, c’est-à-dire im-pulser et faire approuver des projets de loi qui concrétisent les projets de son Admi-nistration. Le leader de la gauche a déjà été confronté à cette tâche difficile lors de ses deux pre-miers mandats. Comme ses prédécesseurs, il avait alors constitué sa majorité parlemen-taire en proposant un "marché" aux partis pressentis pour devenir des alliés. En échange de leur soutien au Congrès, ceux-ci avaient obtenu des portefeuilles ministériels et des postes de responsabilité au sein de l’appareil de l’Etat. Pour rallier des personnalités politiques de diverses formations, le Président ne cherche pas à négocier des accords de programme. Il joue souvent sur ce que l’on appelle au Brésil le "physiologisme". Les leaders et organisations politiques sollicitées rejoignent la majorité gouvernementale lorsque leurs appétits de postes, de contrôle de ressources financières et de réseaux d’influence au sein de la sphère publique sont rassasiés (d’où le terme de "phy-siologisme"). Les proximités idéologiques passent après les appétits. De façon moins brutale, les milieux universitaires ont décrit ce système politico-institutionnel comme un régime de "présidentialisme de coalition". La satisfaction des appétits étant ici un enjeu majeur, il est souvent tentant pour l’exécutif et les leaders politiques sollicités de recourir à des pratiques illégales. Entre 2003 et 2016, pendant les deux mandats de Lula et ceux de Dilma Rousseff, le pouvoir de gauche a organisé un système de pots-de-vin destiné à acheter le soutien de parle-mentaires. Les élus ralliés au gouvernement ont aussi bénéficié d’une partie des fonds déviés à partir de compagnies d’Etat comme Petrobras. Sous Bolsonaro, en contrepartie de leur soutien, le chef de l'Etat a abandonné aux Présidents des chambres et des groupes parlementaires qui les entouraient la gestion de crédits inscrits au budget de l'Etat. L'affectation de ces ressources a été réalisée par les leaders des deux chambres en toute opacité. Ces leaders ont favorisé des projets d’investissement dans les circon-scriptions des députés et sénateurs qu’ils choisissaient. Grâce à l’utilisation de ce "budget secret", leurs réseaux d’amis au sein des deux assemblées se sont bien étoffés. La gauche gouvernementale a des cartes dans son jeu mais elle a perdu en force d’attraction politique. Les négociations destinées à faire fonctionner le "présidentialisme de coalition" sont plus difficiles et lentes que dans le passé. Certes, le Congrès compte encore un grand nom-bre de partis politiques qui pratiquent le "physiologisme", qui sont prêts à vendre leur soutien en échange de postes de pouvoir. Le système de dépouilles très large qui est pratiqué au Brésil permet à l’exécutif de multiplier les propositions aux partis invités à le soutenir. La logique du "physiologisme" (c’est en donnant que l’on reçoit) fonctionne donc encore. Néanmoins, la forte bipolarisation qui déchire la société brésilienne depuis quel-ques années a fortement réduit les espaces de consensus et les marges de manœuvre des négociateurs qui construire la majorité de soutien au Président de la République. In-fluencés par le bolsonarisme, les élus de droite et du centre-droit qui forment ce centrão traditionnellement sensible aux échanges de faveurs ont connu un raidissement idéo-logique. Souvent élus par des secteurs de la population devenus plus conservateurs et radicalisés à droite, les parlementaires du centrão ne peuvent plus ignorer totalement l’évolution de l'opinion dans leurs circonscriptions. Ces élus ont eux même perdu en "souplesse" politique. Ils sont de plus en plus attentifs aux directives des "caciques" du Congrès que sont les membres des bureaux des cham-bres et leurs présidents. Ces caciques ont su être généreux grâce au "budget secret". Ils ont aussi renforcé le poids du Congrès dans le système politico-institutionnel [1]. C’est grâce à ce bilan et à l’importance du "budget secret" qu’Artur Lira (Chambre des députés) et Rodrigo Pacheco (Sénat) ont été facilement réélus à leurs postes le 1er février dernier, dès le premier tour. Ces deux parrains du centrão ont bien l’intention de peser de tout leur poids face à l’exécutif. Ils sont désormais des interlocuteurs incontournables dans les tractations qui visent à construire la majorité parlementaire sur laquelle pourrait compter le gouvernement. A la Chambre des députés, dans les prochains mois comme sous Bolsonaro, A. Lira, grand coordinateur du centrão, sera un interlocuteur majeur du gou-vernement. La gauche désormais à la tête de l’exécutif a des cartes dans son jeu mais elle a perdu en force d’attraction politique. Le Parti de Lula n’a jamais fait de bilan de son long passage au pouvoir. La formation et son chef n’ont jamais consenti à un minimum d’auto-critique. Ils restent prisonniers d’une idéologie archaïque qui annonce le progrès social et la jus-tice. En réalité, ils représentent et servent des corporations déjà relativement privilégiées. Ils sont devenus des repoussoirs pour de larges secteurs de l’opinion. Même pour les élus du centrão experts en contorsions politiques, l’alliance avec la gauche de Lula est plus délicate. Ils ont perdu en "souplesse", influencés par le manichéisme féroce qui s’est emparé de la droite comme de la gauche. Habitués jusqu’alors à ignorer les frontières politiques ou à faire comme si elles n’existaient pas, ils savent que cette gymnastique peut avoir désormais un prix élevé. La tâche de Lula est dont bien plus difficile aujourd’hui que dans les années 2000. A la tête de l’Etat, il possède de sérieux atouts pour rassasier les appétits. Il est aussi le repré-sentant et l’incarnation d’un pôle politique avec lequel le centrão ne peut pas frayer sans considérer le coût actuel et futur du partenariat. Enfin, Il a affaire à un Congrès plus puis-sant qu’hier. Des cartes dans le jeu du Président. A la Chambre des Députés, le Parti des Travailleurs et les groupes de gauche rassem-blent 139 sièges (sur un total de 513). Au Sénat, cette coalition est représentée par 15 élus (sur un total de 81 sénateurs). La première étape des tractations engagées pour élargir cette base de soutien trop faible (la majorité simple est de 257 voix à la Chambre et de 41 au Sénat) a été de former un gouvernement d’ouverture. Lula a offert des portefeuilles ministériels à des élus de trois formations centristes. União Brasil a ainsi hérité de trois ministères (Intégration & Développement Régional, Tourisme et Communication). Des leaders du Mouvement Démocratique Brésilien (MDB) ont pris la tête des ministères de la Planification, des Villes et des Transports. Enfin, le Parti Social-Démocrate a obtenu l’Agriculture et les Mines & Energie. Ensemble, ces trois formations sont représentées à la Chambre par 143 députés. Elles détiennent 32 sièges au Sénat. Les négociations enga-gées pour constituer une majorité ont également concerné des partis qui intégraient jus-qu’à la fin décembre la coalition pro-Bolsonaro mais se disent désormais indépendants. C’est le cas de formations comme les Républicains (41 sièges à la Chambre, 3 au Sénat) ou le Parti Progressiste (47 députés et 7 sénateurs). Photo officielle du gouvernement Lula, le jour de l'investiture du Président, le 1er janvier 2023. Le ralliement de tous les élus appartenant à ces cinq formations donnerait au Président et à son gouvernement une majorité parlementaire très confortable dans les deux chambres. Au total, l’exécutif pourrait compter sur les votes de 370 députés et de 57 sénateurs. Il pourrait donc facilement faire adopter des projets de loi à la majorité simple et des amendements à la Constitution (vote à la majorité qualifiée des 3/5) [2]. C’est à partir de ces calculs que Lula et ses proches ont donc engagé les négociations de cooptation. Le pouvoir de nomination du Président concerne des centaines de postes qui sont associés au contrôle et à l’affectation de ressources budgétaires, qui permettent aux titulaires d’avoir la main sur des réseaux d’influence au sein des régions, des Etats fédérés et des communes. Les affectations ne se limitent pas seulement aux postes ministériels ou à la composition des cabinets. Elles comprennent toutes les directions d’admi-nistrations centrales, celles des multiples agences fédérales et des entreprises publi-ques que contrôle l’Etat central. Rapports de force au Congrès fédéral. Source : Folha de São Paulo. Le Président nomme ainsi en début de mandat un nouveau PDG de la compagnie pétrolière Petrobras. Il "encourage" évidemment ce nouveau dirigeant à renouveler tout l’encadrement de l’entreprise publique en privilégiant telle ou telle formation parle-mentaire. Les mêmes opérations sont répétées dans les Etats-majors d’autres grandes entreprises publiques ou semi-publiques comme la Banque Nationale de Dévelop-pement (BNDES), la Banque du Brésil, la Caixa Econômica Federal, la compagnie postale (Correios) ou la firme chargée des services aéroportuaires (Infraero). L’exécutif sait aussi que les partis politiques les plus souples idéologiquement sont très intéressés par des nomination au sein des agences et établissements publics fédéraux qui disposent de ressources financières appréciables et animent des réseaux de représentations d’une très grande capillarité à l’échelle nationale. C’est le cas par exemple de la Compagnie de Dévelop-pement des vallées des Fleuves São Francisco e du Parnaíba (Codevasf), du Dépar-tement National des travaux contre les sécheresses (Dnocs), du Fonds National de Déve-loppement de l’Education (FNDE), des établissements publics chargés du dévelop-pement du Nord-Est (Sudene) et de l’Amazonie (Sudam). Obtenir que des affiliés ou des alliés accèdent à des postes de direction au sein de ces organisations permet à un parti de renforcer son influence sur les circonscriptions où les agences interviennent. Ainsi, le parti augmente son poids électoral à l’échelle locale et maximise ses chances pour les scrutins futurs. Les membres du parti qui dirigent des représentations locales trans-forment les élus en alliés en faisant en sorte que l’agence qu’ils représentent appuie les projets d’investissement envisagés par des municipalités, des notables locaux influents. En résumé, dans le régime dit de présidentialisme de coalition, le Président de la Répu-blique a de nombreuses cartes dans son jeu. Cependant, la nature du jeu a changé. Les nombreux notables, leaders et élus de ces partis qui forment le centrão font sérieuse-ment monter les enchères. Ils savent que la base de soutien de l’exécutif au Congrès est faible. La radicalisation de leur propre électorat les contraints à moins de souplesse, même si les appétits restent vifs. Une alliance visible avec le leader de la gauche pourrait leur coûter très cher. Par exemple lors des prochaines élections municipales de 2024. Résistances. Dans les cinq formations politiques du centrão évoquées plus haut, les opérations et les tentatives de cooptation conduites par Lula et ses proches ont eu jusqu’à présent des résultats très en-deça de ce que pouvait espérer l’exécutif. Certes, des personnalités is-sues d’União Brasil, du MDB et du Parti Social-Démocrate sont membres de l’équipe gouvernementale. Néanmoins, les trois partis restent très divisés sur le soutien à Lula. C’est le cas d’União Brasil, une formation dont la plupart des élus à la Chambre et au Sénat ont fait campagne en se réclamant du soutien du Président sortant, Jair Bolsonaro. Cette force politique s’est constituée en 2021 à partir de la fusion de deux organisations de droite, l’ancien PSL (Parti Social Libéral, auquel appartenait Jair Bolsonaro jusqu’en début 2021) et DEM (Parti démocrate). Lula pourra difficilement compter sur le soutien unanime et constant des 59 députés et douze sénateurs de ce parti. Depuis janvier dernier, régulièrement, les dirigeants d’União Brasil ont répété que la nomination de trois ministres issus des rangs de leur formation ne signifiait pas que celle-ci allait intégrer la majorité présidentielle. Les leaders du centrão hésitent à rejoindre Lula ou placent les enchères très haut. Les dirigeants d’União Brasil savent que la plupart de leurs électeurs se sentiraient trahis si leur formation affichait un engagement ferme aux côtés du Président. Le parti a dé-fendu depuis sa création une ligne conservatrice et libéral, même s’il abrite des person-nalités défendant des orientations très diverses. Ses électeurs ne sont pas tous des bolsonaristes convaincus. Ils appartiennent à cette bonne moitié de la population qui accepte mal que le pays soit de nouveau dirigé par un homme inculpé par la Justice pour crimes de corruption et dont l’innocence n’a jamais été démontrée et reconnue [3]. Pour les mêmes raisons, l’appui unanime du MDB et du Parti Social-Démocrate est encore loin d’être garanti. Le choix fait par des personnalités isolées d’intégrer le gouver-nement Lula ne signifie pas que les groupes parlementaires soient disposés à être les forces d’appoint de la gauche. Ancienne sénatrice du Mato Grosso do Sul et figure du MDB, Simone Tebet occupe aujourd’hui le poste de Ministre de la Planification et du Budget. Elle est très isolée dans son parti et.....au sein du gouvernement. Son titre ne doit pas faire illusion. Ses compagnons du MDB savent que les orientations libérales de la ministre en matière économique ne sont guère prises en compte au sein d’un gouver-nement où domine l’interventionnisme, la prodigalité budgétaire et le populisme écono-mique. Ils savent que les ministres d’ouverture permettent au Président de faire croire qu’il pilote un exécutif rassemblant tous les démocrates qui rejettent les tentations fascistes d’hier. En réalité, c'est le Parti des Travailleurs qui détient les portefeuilles-clés. Les autres partis de droite ou du centre-droit dits indépendants ne sont pas non plus des partenaires faciles dans les négociations qui s’éternisent. Avant de se déclarer récem-ment indépendants, ils ont clairement soutenu Jair Bolsonaro dont ils ont été les alliés les plus efficaces. Le Parti Progressiste (une autre formation attrape-tout mais plutôt de droite) est déchiré, une moitié des parlementaires se montre disposée à soutenir l’exé-cutif, l’autre se range dans l’opposition. Cette division se retrouve également au sein d’autres groupes parlementaires dits du centrão. Tous sont attentifs aux conseils, aux recommandations que peuvent donner les leaders des deux chambres, eux-mêmes membres de ces partis du centre-droit et de la droite. Les leaders du Congrès et les forces qu’ils coordonnent placent les enchères très haut. Ils veulent d’abord que les affectations dont ont bénéficié leurs proches sous le gouvernement Bolsonaro ne soient pas remises en cause. En jeu : des centaines de postes de direction au sein de l’appareil de l’Etat, des agences fédérales ou des grandes entre-prises publiques. Les pressions venues du Congrès concernent aussi des ministres fragilisés. Nommée par Lula à la tête du Ministère du Tourisme, Daniela Carneiro est membre d’União Brasil. Ancienne député fédéral de Rio de Janeiro, elle est soupçonnée d’entretenir des liens avec les milices locales, ces polices parallèles qui rackettent les populations et prétendent les protéger contre le crime organisé. La ministre ne sera probablement pas démissionnée par Lula. Elle est protégée par ses parrains du Congrès. C’est aussi le cas de son collègue en charge de la communication. Juscelino Filho est lui aussi membre d’União Brasil. Il aurait dissimulé une large part de son patrimoine aux autorités électorales avant d’assumer son poste. Il fait prendre en charge par l’Etat des déplacements strictement privés. Après quelques jours de polémiques, il a suffi d’une intervention d’Artur Lira auprès du Président Lula pour que ce dernier décide de maintenir le ministre à son poste. Les pressions venues du Congrès et du centrão ne s’arrêteront pas là. Pour conserver les appuis parlementaires déjà obtenus hors des rangs de la gauche, Lula devra tôt ou tard accroitre le nombre des portefeuilles ministériels accordés, multiplier les nominations de personnalités issues des partis de droite et du centre-droit au sein de directions d’agen-ces fédérales, d’entreprises publiques. Il sait que les organisations les plus convoitées par ces formations sont d’abord les grandes entreprises publiques (comme Petrobras qui gère des budgets conséquents et représente des milliers d’emplois). Les nombreuses agences fédérales comptent aussi. Toutes les places attractives qui pourraient con-vaincre le centrão de s’aligner sur le gouvernement Lula sont aussi celles que lorgnent les partis de gauche associés au Parti des Travailleurs au sein de l’exécutif. Ce sont des places que le PT lui-même entendait occuper. Les tractations entre le pouvoir et les formations du centrão fragilisent donc aussi Lula sur sa gauche. Les alliés naturels d’aujourd’hui pourraient devenir des frondeurs demain. Lula, un Président sous tutelle. Lula pourra-t-il gouverner ? La réponse sera donnée dans les prochains mois. L’exécutif aura alors achevé les tractations destinées à construire sa majorité au Congrès. Ces négociations ne peuvent pas se prolonger ad eternam compte tenu du calendrier des travaux parlementaires et de celui que s’est fixé le gouvernement. C’est aussi sur les prochains mois et au plus tard en avril-mai que l’exécutif arrêtera la liste et le contenu des propositions de lois qu’il entend soumettre au Congrès. Enfin, la session parle-mentaire qui a commencé le 1er février et s’achèvera à la fin juin doit permettre aux élus de conclure par des votes les délibérations engagées sur des textes transmis l’année passée par le gouvernement Bolsonaro. Les premières orientations affichées par le gouvernement Lula 3 ont déjà fait apparaître des divergences au sein des partis du centrão entre opposants à l’exécutif et ralliés op-portunistes. Des parlementaires du centre-droit qui animent des groupes d’élus si-gnificatifs au sein des deux chambres ont manifesté de sérieuses réticences à l’égard de la politique économique antilibérale que Lula a annoncée. Ils rejoignent ainsi les critiques formulées par les partis de droite et les forces d’opposition. Cela n’a pas empêché les secteurs les plus "physiologistes" de se laisser séduire par les propositions de postes présentées par Lula et de ses proches. Tant que l’exécutif se limitait à remettre en cause l’autonomie de la Banque Centrale, à envisager une réforme du droit du travail, ou à promettre des largesses budgétaires, la force des appétits motivait encore un nombre conséquent d’élus et de dirigeants de partis du centrão. Le populisme économique de Lula ne déplaît pas aux grands parrains de la Chambre et du Sénat que sont Artur Lira et Rodrigo Pacheco. Entre la gauche de Lula et le centrão le consensus est quasi-impossible. Les parlementaires qui se sont laissés tenter par Lula vont être contraints rapidement d’adopter des positions politiques claires, de sortir de l’ambiguïté, de choisir entre leurs fidélités passées et les attraits du pouvoir, entre les avantages immédiats et les coûts électoraux futurs. En effet, désormais, compte tenu des projets de l’exécutif et le calendrier législatif, les parlementaires vont avoir à se prononcer sur des réformes ma-jeures : modernisation de la fiscalité, réorganisation des structures de l’Etat fédéral, défi-nition d’un nouveau dispositif de contrôle des dépenses publiques. Il y a bien d’autres thématiques de la vie politique et parlementaire à propos desquelles les divergences profondes existantes entre le centrão conservateur et radicalisé à droite et la gauche de Lula vont éclater au grand jour rapidement. Le consensus sera impossible sur les ques-tions dites de mœurs, comme la protection de la famille traditionnelle, les droits des mi-norités sexuelles. Il sera diffiicile sur la politique sécuritaire. Il est improbable au sujet des mesures que prétend prendre l’Administration Lula pour contrôler les réseaux sociaux et neutraliser les stratégies d’influence menées par l’opposition bolsonariste. On imagine mal des députés membres d’églises pentecôtistes s’associer aux groupes parlementaires de gauche pour adopter des textes ouvrant de nouveaux droits aux homosexuels ou aux transgenres. On voit mal ces mêmes élus voter avec enthousiasme des textes qui limi-teraient l’expression de la droite et l’extrême droite sur les plateformes numériques. Le consensus est clairement inimaginable en matière de politique agricole. Le gouverne-ment Lula annonce une ligne clairement hostile à l’agriculture productive moderne qui domine dans le Sud du pays et le Centre-Ouest. Il a recréé un Ministère du Dé-veloppement Agraire peuplé de militants proches du Mouvement des Paysans sans Terre. Ce Ministère veut encourager la fameuse réforme agraire et se garde bien de condamner les invasions et occupations d’exploitations qui viennent de recommencer. Le gouvernement compte désormais un "Ministère des Peuples Originaires" qui aura pour mission de mieux défendre les populations indiennes. Le dit Ministère annonce déjà un renforcement de la politique démarcation de terres indigènes, une opération qui peut déboucher du jour au lendemain sur l’expropriation de foncier agricole. Les formations du centrão ont toujours été proches des milieux agricoles les plus conservateurs. L’agri-culture pourrait être le thème des prochains travaux parlementaires qui précipitera la clarification évoquée ici. Lula et ses deux tuteurs du Congrès : Pacheco (Sénat, à gauche) et Lira (Chambre, à droite). Sans l'appui de ces deux parrains du centrão, Lula ne pourra pas gouverner. Dans les deux scénarios désormais envisageables, Lula devra reconnaître qu’il est en po-sition de faiblesse face à un Congrès très orienté à droite et au centre-droit. Il peut alors choisir de faire profil bas, décider de ne soumettre au Congrès que des textes ac-ceptables pour le centrão. Le gouvernement Lula 3 devra alors faire son deuil de toutes les propositions annoncées pendant la campagne. A l’exception du domaine de la poli-tique économique et de quelques projets sociaux, cet exécutif se limitera à gérer les af-faires courantes. Un autre scénario est plus probable. La gauche et Lula vont tenter de mettre en œuvre un programme de gouvernement conforme aux engagements pris pendant la campagne. Sur le plan économique, les annonces multipliées depuis novem-bre montrent que l’exécutif va abandonner la politique de libéralisation menée depuis 2016, accroître les dépenses publiques, faire du secteur natonalisé le fer de lance de la réindustrialisation. Les politiques sociales populistes seront développées. Ce n’est pas forcément sur ces thèmes que le centrão va se diviser ou s'éloigner de l'exécutif. Lula ne pourra compter que sur de majorités de circonstante, mobilisées par les Président des deux chambres. La déchirure se fera sur les questions agricoles et agraires, sur la politique des minorités, sur la politique étrangère [4], le fonctionnement des réseaux sociaux. Face à des pro-positions jugées inacceptables, Artur Lira et son collègue du Sénat ramèneront à la raison les secteurs du centrão qui flirtent avec Lula. Ils leur rappelleront qu’ils ont des intérêts électoraux, qu’ils ont affiché des orientations idéologiques devant leurs électeurs. Ils leur imposeront de lâcher le gouvernement Lula ou de quitter les partis dont ils se réclament. Lira n’attendra pas pour faire ce rappel à l’ordre la fin de l’année en cours. Dès le dernier trimestre de 2023, tous les élus parlementaires et leurs relais à l’échelle des muni-cipalités devront préparer le prochain scrutin municipal qui a lieu en octobre 2024. Le jeu des deux présidents du Congrès et tout particulièrement d’Artur Lira a deux objectifs : garantir le maintien des prérogatives que les Présidences des deux chambres ont acquises sous Bolsonaro. et priver Lula et son équipe ministérielle d’une majorité parlementaire large et stable dans le temps. Il s’agit de montrer au gouvernement que des majorités de circonstances peuvent se former, et que l’effort de rassemblement des troupes sera réalisé quand bon leur semble par les Présidences des chambres. C’est Lira, Pacheco et leurs alliés qui encourageront leurs troupes à voter avec la gauche lorsque les textes présentés leur paraîtront recevables, conformes à leurs intérêts et sans "aspé-rités" idéologiques ou politiques. Pour obtenir l’appui du centrão, Lula et ses ministres devront sur chaque texte négocier âprement avec les "caciques" de la Chambre et du Sénat. Le gouvernement Lula 3 sera de facto un gouvernement de cohabitation entre une gauche minoritaire et une droite largement majoritaire au Congrès. Même si l’exécutif est dominé par des personnalités de la gauche et de l’extrême-gauche, la politique menée sera une politique modérée, voire conservatrice. Il ne faut guère accorder d'im-portance aux grands discours lyriques du leader de la gauche qui prétend une nouvelle foi accomplir un grand dessein économique, social et même... diplomatique. La réalité est bien plus prosaïque. Lula avait commencé sa carrière politique à la tête d’un parti qui se disait révo-lutionnaire et socialiste. Par la force des réalités politiques et institutionnelles, il va la terminer à la tête d’un exécutif très dépendant d’un Congrès conservateur. Prochain post : Suite de la série "Lula 3 : le populisme continue". [1] Confrontés à un Président de la République dont la principale activité aura été de multiplier les crises politiques, les leaders des deux chambres ont manifesté une grande capacité à faire avancer les travaux parlementaires alors que le chef de l’Etat n’utilisait guère son pouvoir d’initiative. Peu à peu, l’équilibre des pouvoirs s’est modifié en faveur du Législatif. [2] Le Président serait même totalement à l’abri de tout risque d’ouverture de procédure en destitution par la Chambre des députés puisque que cette ouverture exige un vote à la majorité qualifiée des 2/3 des députés, soit 342 votes favorables. [3] Lula a pu retrouver la liberté et ses droits civiques à la faveur d’un jugement de la Cour Suprême (STF) qui a rejetté les condamnations qui pèsent sur le leader de gauche pour vice de forme. Le STF n’a pas jugé sur le fond. Il est donc faux de dire (comme le fait une certaine presse européenne) que Lula a été innocenté. [4] A droite, on n’apprécie guère les "amitiés particulières" de Lula avec les dictateurs de gauche latino-américaines ou sa position sur l’invasion de l’Ukraine.