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- Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (3).
Un gouvernement sans opposition. (suite des deux articles précédents) C’est évidemment un constat que leaders parlementaires, élus et responsables de partis se gardent bien de reconnaître publiquement. Pourtant, dans les faits, le comportement et le mode de gouverner de Jair Bolsonaro conviennent à l’ensemble du monde politique. Pour ce dernier, la situation créée depuis dix mois est relati-vement confortable. Dans l’immédiat, les forces de gauche qui s’opposent en principe au gouvernement comme les formations centristes qui composent avec ce dernier n’ont pas d’autre proposition que celle d’un retour au dispositif institutionnel qui existait avant que Bolsonaro ne surgisse. Tout ce monde laisse donc un champ relativement libre au camp bolsonariste qui consacre l’essentiel de son énergie à critiquer et à attaquer les institutions et le monde politique tradition-nels. Leaders et forces parlementaires de la droite modérée et du centre trouvent leur compte dans cette conjoncture politique : ils profitent de l’espace abandonné par le chef de l’Etat pour impulser les réformes libérales qu’ils estiment nécessaires. De son côté, Bolsonaro laisse faire. Si les réformes en question suscitent des réactions négatives au sein des réseaux réels et virtuels qui forment sa base sociale, il n’hésitera pas à imputer ces réformes à une classe politique traditionnelle coupée du peuple et imprégnée du marxisme culturel. S’il y a des bénéfices politiques à retirer, le chef de l’Etat s’appropriera la responsabilité des réformes en question. La droite modérée et le centre estiment que dans l’avenir, au moment le plus propice, il sera possible d’envisager une séparation claire avec le gouvernement Bolsonaro et de lancer une candidature propre aux élections présidentielles de 2022. Les partis concernés sont persuadés qu’ils parviendront alors à rassembler dès le premier tour les 30% d’électeurs qui ne sont pas de farouches opposants à l’Administration actuelle mais n’acceptent pas le projet "révolutionnaire" et populiste des bolsona-ristes radicaux. Le moment venu, le candidat de la droite modérée et du centre sera capable de mordre sur les franges les moins radicales de l’électorat bolsonariste et pourra même séduire des électeurs qui rejettent aujourd’hui clairement l’extrême-droite mais ne sont pas prêts à donner pour autant leurs voix à une personnalité de gauche. De leur côté, les forces de gauche misent sur le soutien fidèle de ces 40% de la population qui expriment un rejet clair du pouvoir actuel. Au lieu de dénoncer une politique dangereuse pour la démocratie, les partis dits d’opposition restent attentistes. Incapables d’établir le moindre bilan après la déroute des années écoulées, la gauche et le Parti des travailleurs concentrent leurs efforts sur le soutien à l’ancien Président Lula et ne s’unissent que pour exiger de manière récurrente sa libération. L’ombre et la capacité d’influence du leader incarcéré semblent paralyser ce pôle de l’échiquier politique. Comme la droite modérée et le centre, l’opposition parlementaire organisée autour du Parti des Travailleurs se fixe un seul objectif : capter le soutien de ce secteur de l’opinion insatisfait ou franchement hostile au gouvernement Bolsonaro et qui représenterait 40% de la population. Dans ces conditions, toutes les forces qui constituent l’échiquier politique aujourd’hui esti-ment que le scénario actuel est finalement assez confortable. L’ensemble des partis politiques affichent une certaine sérénité. Ils sont complices ou tolèrent une prési-dence qui représente une sérieuse menace pour les institutions. Le gouvernement de l’extrême-droite et de la droite radicale est un gouvernement sans opposition effective. Au centre et à gauche, l’analyse qui prévaut est que le gouvernement Bolsonaro ne peut pas réussir sur le plan économique et sur le plan politique et que par conséquent il va s’effondrer de lui-même. Il n’y a donc pas besoin de faire quoique ce soit. L’argument majeur souvent utilisé à l’appui de cette thèse concerne la sortie de la longue crise dans laquelle l’économie est entrée à partir de 2014. Les performances observées sur les dix premiers mois de 2019 et probablement l’ensemble de l’année sont décevantes. Il est effectivement probable que l’instabilité permanente créée par cette Présidence hors norme retarde, voire empêche une reprise économique significative. Dans le climat de campagne qui perdure, l’activité va continuer à progresser à un rythme très médiocre. Dans un pays qui compte 28 millions d’actifs au chômage, sous employés ou ayant désisté de rechercher un emploi, la stagnation de l’investissement et l’amélioration très lente du marché du travail finiront par avoir raison du projet et du pouvoir bolsonariste. La base d’appui s’affaiblira donc lorsque l’opinion comprendra que ce Président est incapable de redresser la situation. Les leaders politiques les plus anciens aiment à rappeler que même la dictature militaire des années soixante et soixante-dix a eu besoin d’une phase de forte croissance (le fameux miracle économique) pour acquérir un minimum de légitimité. Ce régime a d’ailleurs fini par s’affaiblir lorsque l’économie, dopée un temps par des emprunts contractés sur les marchés internationaux, est entrée en récession, asphyxiée par le poids de la dette extérieure et l’inefficacité d’une bureaucratie étatique considérablement renforcée par les gouvernements militaires successifs. La population a alors compris qu’il n’y avait pas de miracle durable et a commencé à exiger un retour à la démocratie. Ce scénario inéluctable de l’effondrement du clan présidentiel ne s’attarde guère sur les perspectives que pourraient ouvrir le développement de l’exploitation pétrolière, l’amélioration des infrastructures (grâce au programme de concessions sur lequel le gouvernement avance), des privatisations réussies (dans des secteurs clés comme l’énergie électrique ou les communications) et l’ouverture de plusieurs secteurs à la concurrence internationale. Les défenseurs de ce scénario semblent oublier que le Brésil sort à peine d’une crise historique, d’une période de cinq années de souffrance sociale extrême. Dans ces conditions, le retour d’une croissance modeste entraînant peu à peu un recul du chômage et une reprise de l’emploi formel peuvent rassurer au moins l’électorat bolsonariste le plus solide. Le pouvoir peut tranquilliser cette clientèle fidèle en soulignant qu’il a hérité d’une situation calamiteuse, résultat de politiques erronées menées pendant des décennies. Ce pouvoir peut demander à sa base qu’elle lui octroie un temps suffisant pour tirer le pays de l’ornière. L’économie pèse et va peser dans l’évolution de l’opinion mais un leader politique habile peut parfaitement admettre une situation économique difficile tout en ajoutant qu’il a besoin de temps. Ce discours ne peut pas convaincre tout l’électorat mais il peut suffire pour anesthésier le segment de l’opinion le plus fidèle à l’exécutif. Faut-il le répéter ? Bolsonaro ne gouverne pas pour l’ensemble des Brésiliens mais pour ce secteur de l’opinion qui représente 30% du corps électoral. Le Président s’adresse en permanence à ces 30%. Il ne s’intéresse qu’aux sujets qui mobilisent et affectent ce secteur de la population. Sur toutes les autres questions, il laisse le système politique faire ce qu’il peut faire ou envisage de faire[1]. Un dernier argument est utilisé par les adeptes de la thèse d’un effondrement inéluctable. Ceux-ci font remarquer que depuis quelques mois le rejet de Jair Bolsonaro s’amplifie dans l’opinion. Les brésiliens qui désavouent le Président et sa politique représentent désormais 40% de l’électorat, ce qui est effectivement très significatif après 10 mois de gouvernement. C’est même un signal sérieux : une fraction de l’électorat qui n’appuyait pas franchement Bolsonaro en début de 2019 mais restait attentiste a com-mencé à glisser vers le camp de l’opposition. Cette tendance à l’effritement de l’appui dont bénéficie l’exécutif et le clan Bolsonaro va-t-elle se confirmer dans l’avenir ? C’est en tous cas le pari que semblent faire tous les partis politiques à l’exception de la forma-tion du chef de l’Etat. Ces partis estiment qu’il ne sera pas possible pour le Pré-sident de continuer à gouverner pendant trois ans encore comme il l’a fait sur les dix derniers mois. Les contentieux accumulés, des affaires judiciaires (voir l’encadré n°2), les tensions permanentes entre les trois pouvoirs finiront par contraindre Jair Bolsonaro à choisir entre une démission ou une fuite en avant qui pourrait conduire à l'ouverture d'une procédure de destitution. En somme, une large part de la classe politique estiment que le chef de l’Etat est en train de s’affaiblir lui-même et que les menaces qu’il représente pour la démocratie et l’Etat de droit ne se concrétiseront pas. L’hypothèse d’un "tsunami" qui emporterait Bolsonaro. Pour de nombreux observateurs, un "tsunami" pourrait conduire à la déroute prochaine d’un Président isolé et empêtré dans plusieurs affaires. En dix mois, l’ancien capitaine a réussi à se fâcher avec son directeur de campagne qu’il a contraint de démissionner de son poste de secrétaire général de la Présidence. Il a humilié les militaires qui forment la colonne vertébrale de son administration. Plusieurs officiers supérieurs ont été sommairement renvoyés de postes-clés occupés au sein du gouvernement et de la haute fonction publique fédérale. Il est entré en guerre contre les rédactions de plusieurs quotidiens nationaux et contre le réseau de TV Globo, le plus important du pays. En septembre 2019, il a ouvert les hostilités contre son propre parti, le Parti Social Liberal (PSL) et s’est éloigné de leaders de la formation qui avaient mené la campagne de 2018. Toutes les institutions de la République manifestent depuis des mois de sérieux signes de fatigue et d’agacement par rapport à ce Président radioactif et capable de créer des crises tous les jours. Jair Bolsonaro est concerné par plusieurs affaires qui embarrassent sérieusement ses proches et son gouvernement. En septembre dernier, le Congrès a installé une Commission parlementaire composée de sénateurs et députés et chargée d’enquêter sur la propagation de "fake news" sur les réseaux sociaux pendant la campagne des dernières élections générales. L’utilisation de ces "fake news" semble avoir favorisé le candidat Bolsonaro. Leur propagation continue : il s’agit de manipuler l’opinion publique afin de rallier le maximum de citoyens à la lutte contre les institutions et contre la démocratie représentative engagée par le clan du Président (voir l’encadré n°1). Le Chef de l’Etat est aussi indirectement touché par l’affaire Queiroz qui a commencé en décembre 2018. A l’époque, le Coaf (Conseil de contrôle d’activités financières, une institution fédérale, chargée de suivre les transactions bancaires) publie un rapport sur un système d’emplois fictifs créé au sein de l’assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro par des élus, parmi eux le Flávio Bolsonaro, fils de Jair Bolsonaro, député de l’Etat pendant dix ans jusqu’en fin 2018. Les enquêteurs soupçonnent que les employés de ces élus aient été des hommes de paille chargés de reverser une partie de leurs rémunérations sur les comptes des parlementaires ou de leurs proches. Un de ces employés est Fabrício Queiroz (qui donnera son nom à l’affaire). Policier à la retraite, ex-garde du corps, ex-chauffeur, il a été adjoint de Flávio Bolsonaro et ami de toute la famille. Fabricio Queiroz aurait effectué des virements en faveur de tiers portant sur des sommes sans rapport avec ses revenus déclarés. Par ailleurs, le clan Bolsonaro est soupçonné d’entretenir des liens avec les milices de Rio de Janeiro. Composées de policiers ou d’ex-policiers, elles proposent leurs services pour assurer, moyennant finances, une sécurité privée aux citoyens d’un quartier ou d’une banlieue, avant de gérer de fait ces territoires. Cette mainmise couvrirait le quart de Rio. Très riches, les miliciens peuvent acheter des voix lors des élections et contribuer au financement des campagnes. Ils sont impliqués dans l’assassinat en mars 2018 de Marielle Franco, membre de l’assemblée municipale de la ville de Rio qui utilisait son mandat pour dénoncer le pouvoir et l’action des milices. La mère et l’épouse d’un des miliciens arrêté et soupçonné de participation au crime ont travaillé au cabinet du député…Flavio Bolsonaro devenu aujourd’hui sénateur. Un autre milicien inculpé vivait dans le même complexe résidentiel que la famille Bolsonaro… Pour tous les observateurs de la vie politique qui estiment que la Présidence Bolsonaro n’ira pas jusqu’à son terme, tous ces éléments sont les ondes d’un véritable tsunami qui devrait convaincre le chef de l’Etat à la démission ou déboucher sur une procédure de destitution. (à suivre) [1] Un tel gouvernement apparaît comme particulièrement désorganisé. Sur tous les terrains qu’il abandonne, le vide est comblé par des initiatives du Président de la Chambre, du Président du Sénat ou du Président de la Cour Suprême, personnages qui disposent désormais de marges d’action appréciables.
- Déforestation en Amazonie : les acteurs (1).
1. Qui détruit la forêt amazonienne aujourd’hui ? La liste des responsables est longue. Elle inclut les exploitants familiaux installés officiellement dans le cadre de programmes de réforme agraire, des éleveurs de toutes tailles, des trafiquants qui mettent en place des systèmes de blanchissement d’argent sale (souvent obtenu par le commerce illicite de la drogue), des orpailleurs et des exploitants miniers, des faussaires de titres fonciers (les fameux grileiros), des exploitants forestiers, des entreprises agricoles qui ne respectent pas la législation du code forestier… Selon les régions du biome Amazonie et les contextes locaux, il arrive que ces différents acteurs soient associés les uns avec les autres, les exploitants forestiers intervenant souvent comme des "partenaires" incontournables. Le front d’exploitation forestier précède en effet le front de la déforestation. Les entreprises de ce secteur en expansion ont établi des relations étroites avec les acteurs qui sont à l’origine de l’avancée de la frontière agricole en Amazonie. Elles fournissent un appui essentiel aux occupants de la forêt qui envisagent de développer l’élevage, de semer des cultures ou de prospecter des ressources minières. L’exploitant forestier qui recherche des essences commercialisables pénètre la forêt avant l’installation de ces dernières activités. Il ne détruit pas intégralement tout le massif forestier. Il achète aux occupants (légitimes ou non) de la forêt du bois sur pied (il achète le bois et non les terrains) : il abat les arbres, les débite pour vendre ensuite les grumes à son propre compte. Pour pénétrer la forêt et assurer ensuite l’acheminement des grumes, il doit ouvrir des chemins, désenclaver les parcelles sur lesquelles auront lieu les abattages. Il rémunère les occupants pour l’acquisition du bois sur pied. De cette rémunération est déduit le coût du service rendu : outre l’abattage des arbres, l’installation de l’infrastructure minimale nécessaire aux activités qui viendront ensuite. Pour les occupants, le produit net dégagé sur la vente du bois sur pied permet souvent de financer les opérations qui suivent l’abattage : destruction de la végétation rémanente par le feu, dessouchage, aplanissement du terrain. Les forestiers peuvent aussi entrer pour leur propre compte sur des régions encore inexploitées, qu’il s’agisse de parcs naturels protégés ou de terres réservées aux populations indigènes. Dans tous les cas, leur passage fragilise et appauvrit la forêt. Il permet cependant la création de voies d’accès, voies qui permettront ensuite à d’autres acteurs de s’aventurer plus loin dans les massifs forestières et de s’y établir. Une fois accessible, la zone peut être occupée, que ce soit par des petits paysans à la recherche de terres ou bien par des grands propriétaires. Les premiers peuvent éventuellement être délogés par les seconds (que ce soit par la vente plus ou moins forcée de leur posse ou par la violence) ou par des faussaires de titres fonciers qui vendent la zone à des investisseurs. Ces derniers peuvent être des éleveurs, mais aussi des trafiquants ou des patrons de sites d’orpaillage qui souhaitent utiliser l’informalité de l’économie de la terre et de l’élevage en Amazonie pour blanchir de l’argent. Une fois l’occupation débutée par des éleveurs, des grileiros, des agriculteurs ou des orpailleurs, le nettoyage complet des terres est mené rapidement : il s’agit ainsi de démontrer la possession des parcelles occupées et d’en augmenter la valeur. Le défrichage, le dessouchage, la destruction de la végétation rémanente sont des opérations réalisées par les occupants les plus modestes eux-mêmes. Les acteurs plus puissants, disposant de ressources financières, recourent souvent à des entreprises qui fournissent une main d’œuvre sous payée, dans des conditions parfois analogues à l’esclavage. Les régions où sont réalisées les dernières phases de l’ouverture de nouvelles terres sont au centre du front pionnier, un espace dominé par les rapports de force, la violence, l’impunité. Sur cet espace, il est fréquent que les occupants les plus vulnérables se contentent de chercher à vendre leur lot afin d’empocher la plus-value apportée par la déforestation, le défrichement et la création éventuelle de pâturages. Parfois, les éleveurs peuvent vendre à des grands agriculteurs qui souhaitent étendre les surfaces sur lesquels ils exploitent déjà des élevages. Le front pionnier est ainsi un espace où la dynamique de concentration foncière est importante. Il est aussi fréquent que les premiers occupants ayant ouvert des terres pour pratiquer l’élevage finissent par abandonner leurs pâturages lorsque ceux-ci ne suffisant plus à couvrir les besoins en fourrages des cheptels. L’aban-don est aussi le fait de trafiquants et d’occupants illégaux qui craignent des poursuites judiciaires ou cherchent à échapper à celles-ci. Les parcelles déforestées sont alors récupérées par l’INCRA qui les redistribuent à des petits paysans (parfois ceux-ci s’installent d’abord et sont ensuite « régularisés »). Les nouvelles occupations se tradui-sent en général par un second cycle de déforestation, notamment au détriment des réserves légales quand elles ont été respectées. Tous les profils d’acteurs économiques qui vivent de l’exploitation de la terre se retrou-vent parmi les responsables et auteur de la déforestation. Les grands investisseurs agri-coles, les exploitants agricoles modernes ont tendance à attribuer ce crime environne-mental aux seuls producteurs familiaux. Ils cherchent ainsi à montrer qu’ils pratiquent un mode de gestion efficace des ressources naturelles et, notamment, du patrimoine forestier. Les fermes modèles dont les réserves légales sont scrupuleusement gardées ne manquent d’ailleurs pas. Les exploitants familiaux, notamment les paysans bénéficiaires de la réforme agraire, insistent au contraire sur la responsabilité des grands propriétaires, des latifundiaires et des sociétés d’investissement agricole. Ils estiment qu’on ne peut pas appliquer les mêmes normes de gestion du foncier à toutes les catégories d’occupants (réserve légale, aires protégées). De fait, lorsqu’un ancien paysan sans terre doit se contenter de produire sur 20% d’un lot de 50 % (taux de déboisement autorisé), il dispose de 10 hectares de cultures ou de pâturages pour assurer la survie de sa famille, ce qui est généralement insuffisant, notamment si ces 10 hectares sont exploités en recourant à la technique ancienne d’abattis-brûlis avec une longue jachère. Les nombreux travaux de recherche menés au Brésil sur les causes de la déforestation en Amazonie convergent pour souligner que les trois formes principales de déboisement sont la destruction de la forêt pour ouvrir des terres qui sont utilisées pour le pâturage et l’élevage de bovins, le déboisement et la destruction de la végétation rémanente par le feu pour libérer des surfaces destinées aux cultures, l’exploitation forestière illégale. De ces trois formes, la conversion de la forêt en pâturages est sans doute la plus importante. Trois articles prochains seront consacrés à l’impact de l’élevage bovin extensif, à celui de la culture du soja et au rôle de l’exploitation forestière illégale.
- Déforestation en Amazonie : l'histoire (3).
3. L’Amazonie sous le régime militaire (1964-1985). Entre la Première Guerre Mondiale et les années soixante, le Brésil connaît un dévelop-pement économique significatif caractérisé par un processus soutenu d’industrialisation s’appuyant sur la substitution des importations. Cette dynamique va provoquer l’appa-rition à l’intérieur du pays de centres économiques et politiques (Rio de Janeiro, São Paulo) autour desquels persistent et se déploient des périphéries. Pour corriger les désé-quilibres intérieurs et éviter la concentration des activités et des richesses sur les centres, le gouvernement fédéral opte à partir des années soixante pour une politique de rééquilibrage. Sur la décennie suivante, le mot d’ordre sera l’intégration. Concernant l’Amazonie, l’intégration devient une priorité nationale pour les gouvernements militaires. Il s’agit de dévier les flux migratoires venus du Nord-Est et du Sud et d’éviter qu’ils se dirigent vers les pôles industriels du Sud-Est devenus surpeuplés. Pour ces pôles, l’Amazonie représente une région capable à la fois de fournir des ressources naturelles et d’élargir le marché interne des produits manufacturés. En outre, peupler la zone amazo-nienne, c’est l’occuper et la soustraire à la convoitise supposée des pays voisins. Les migrants venus du Sud et du Nord-Est ou de l’étranger sont attirés en premier lieu par la possibilité d’avoir accès à la terre. Cet intérêt pour le foncier est attisé par la politique du gouvernement fédéral qui cherche à installer en Amazonie des investisseurs (grands agriculteurs, entreprises) et des familles rurales. Tous ces acteurs doivent coloniser rapidement le territoire, le mettre en valeur et y développer des activités agricoles. Pour accroître l’attractivité de l’Amazonie, Brasilia accorde à partir de 1968 de généreuses exemptions fiscales et des crédits bancaires aux taux incitatifs. Les programmes d’installation de familles d’agriculteurs se multiplient dans le cadre de la réforme agraire. Plusieurs projets tournés vers l’élevage bovin sont approuvés : la conquête de l’espace amazonien se fait "sous la patte du boeuf". Pour avoir accès à des aides financières gouvernementales, les migrants doivent disposer de titres d’occupants reconnus ou recourir à une appropriation illégale des terres publiques. Les actes d’appropriation frauduleux des terres devolutas brésiliennes vont alors proliférer. En 1966, le gouvernement fédéral fonde la Superintendance pour le Développement de l’Amazonie (SUDAM), entité et dont la mission sera de coordonner les plans régionaux de développement et de mettre en œuvre des incitations fiscales. L’année suivante est créée la zone franche de Manaus (Suframa, destinée à recevoir des investissements industriels). A partir de 1970, la SUDAM commence à financer l’installation d’agriculteurs sur le parcours de la route transamazonienne. L’initiative se traduit par le lancement de Plans Intégrés de Colonisation (PICs). Les premières installations de colons sont effectivement réalisées entre 1970 et 1974 sous la supervision de l’INCRA (Institut National de Colonisation et de Réforme Agraire)[1]. La distribution des terres destinées à permettre ces installations est réalisée en affectant au PICs des terres qui appartiennent à l’Etat fédéral ou du foncier sur lequel le gouvernement central a acquis après expropriation des propriétaires privés ou des Etats fédérés. Un décret de 1971 transfère la responsabilité des terres publiques situées en bordure des routes fédérales construites, en construction ou en projet, de l’Etat fédéré vers l’Union. Cette mesure de sécurité nationale fait perdre aux Etats de la région une grande partie de leurs territoires alors qu’aucune politique commune, ou tout au moins coordonnée, n’est mise en place entre l’Etat fédéré et l’Union. Au long des nouvelles routes fédérales qui facilitent la pénétration de l’espace amazonien, Brasilia créée des couloirs de 200 km de largeurs (100 km de chaque côté de la voie) pour installer les colons. Sur l’axe Belém-Brasilia, on installe pour l’essentiel des éleveurs bovins qui doivent déforester pour établir ensuite des pâturages. Compte tenu du parcours de cette route de 1966 km, ce programme d’installation d’agriculteurs va contribuer à accélérer la destruction du domaine forestier sur l’est de l’Etat du Pará et sur le territoire du nord de l’Etat du Goiás qui formera à compter de 1988 l’Etat du Tocantins. Un second programme est lancé en 1972 sur le bassin du fleuve Tapajos, un affluent de l’Amazone qui traverse le Sud-Ouest de l’Etat du Pará. L’Etat fédéral délimite et attribue aux colons 750 parcelles de 100 hectares chacune localisée sur les parcours des routes Trans-amazonienne et Santarém-Cuiabá. D’autres PICs vont suivre mais le rythme des instal-lations sera plus lent que ce qui était initialement prévu. Les colons sélectionnés par l’INCRA sont alors presque tous originaires du Nord-Est (l’organisme fédéral privilégie les candidats originaires de zones rurales, les chefs de familles nombreuses et disposant de faibles revenus). Les migrants vont être confrontés à la lenteur de l’administration qui tarde à officialiser leurs droits d’occupation sur les terres allouées. Les pouvoirs publics ne respectent pas non plus les délais annoncés pour la construction d’infrastructures sanitaires, d’écoles et de voies d’accès. Les retards concernant aussi la mise en place et l’octroi de financements pour lancer les productions agricoles. Les premiers agriculteurs installés n’ont pas été correctement informés des énormes difficultés qu’allaient rencon-trer leurs familles dans un environnement souvent insalubre, inhospitalier. Ces difficultés conduisent les autorités gouvernementales à repenser le dispositif de colonisation de l’Amazonie dès le milieu des années soixante-dix. A partir de 1974, le gouvernement fédéral donne la priorité à la constitution de pôles de développement et abandonne le schéma initial des couloirs de pénétration créés au long des axes routiers. L’objectif est d’accélérer le processus d’occupation de l’Amazonie, perçu comme un espace sous-peuplé et qu’il est urgent de coloniser. Le premier programme mis en œuvre dès 1974 est intitulé Polamazônia. Il est coordonné par une structure interministérielle (intérieur, agriculture, transports). Il s’agit de concentrer d’importantes ressources financières sur des zones géographiques sélectionnées où l’Etat va installer des infrastructures et de nouveaux centres urbains. Le groupe interministériel créée onze pôles privilégiant le développement agricole et six pôles centrés sur l’activité minière. Sur les onze premiers pôles, l’objectif annoncé est d’installer 1 million d’agriculteurs entre 1974 et 1980. En 1979, un premier bilan réalisé montre qu’entre les PICs et les pôles de développement agricole, le gouvernement fédéral a réussi à installer à peine 50 000 familles. Il montre aussi que sur 100 lots de terres octroyés à des colons dans le cadre des PICs et des pôles entre 1972 et 1974, 14 ont été abandonnés par les premiers occupants. Ces constats vont conduire l’INCRA à accélérer à partir de 1979 les opérations de distribution de terres et les procédures de remise de titres légitimant l’occupation par les agriculteurs bénéficiaires. Les résultats des PICs et des pôles resteront cependant très inférieurs aux objectifs annoncés. Au total, entre 1970 et 1985, ces opérations de colonisation pilotées par les pouvoirs publics auront permis d’installer durablement 256 000 familles d’agriculteurs[2]. Localisation des différents programmes de colonisation mis en œuvre sous le régime militaire. Carte réalisée par le géographe Hervé Thery. L’expérience du Polonoroeste tranche avec ce bilan, au moins en ce qui concerne les flux migratoires et d’installations. Lancé en 1981. Le dispositif prévoit l’achèvement de la construction de la route fédérale qui relie Cuiabá (capitale du Mato Grosso) à Porto Velho (capitale du Rondônia), longue de 1460 km. La pose du revêtement de ce qui était une poste sera terminée en 1984. Polonoroeste inclut également un programme d’installation d’agriculteurs familiaux sur des lots de terres appartenant à l’Etat. Enfin, Brasilia devait renforcer sur la région les services publics de base (santé, éducation) tout en installant des infrastructures permettant la commercialisation des denrées agricoles. Le program-me intégrait enfin un projet de protection des terres des populations indiennes et de préservation des ressources forestières. Dans cet Etat comme sur d’autres pôles de l’Ama-zonie, les migrants doivent conserver la végétation native sur 50% de la surface occupée. Cela signifie qu’ils peuvent déforester sur l’autre moitié. La préservation de l’environne-ment ne sera pas un objectif respecté. En moins de dix ans, l’exécution de Polonoroeste va transformer radicalement toute la structure sociale et culturelle de l’Etat et provoquer la destruction d’une grande partie de ses ressources naturelles. Le dispositif initial prévoyait l’installation de colons sur une superficie de 410 000 km2, localisée entre le Nord-Ouest du Mato Grosso et l’Etat du Rondônia. Les terres effecti-vement occupées vont largement dépasser cette limite. La mise en œuvre du projet va entraîner un énorme flux de migrations vers le Rondônia de populations originaires principalement de l’Etat du Paraná, au sud du pays. A partir de 1984, avec l’achèvement de la route reliant Cuiabá à Porto Velho, le flux annuel moyen d’arrivants est de 160 000 personnes. Pour faire face, le gouvernement fédéral va abandonner son programme initial d’installations sur des terres publiques et va mettre en œuvre un dispositif d’installations accélérées par lequel les occupations de terres localisées hors du domaine public sont reconnues. En 1980, le Rondônia recensait 491 069 habitants. Il en comptera 1 226 306 en 1996, puis 1 562 409 en 2010. Pendant la mise en œuvre du projet Polonoreste, entre 1981 et 1988, les taux de déforestation annuel atteignent des niveaux très élevés. Les surfaces déboisées ne dépassaient pas 1 217 km2 en 1975. Elles atteignent 30 046 km2 en 1987. Au début des années 2000, l’étendue de la déforestation portait sur plus de 67 000 km2. Avec les chocs pétroliers des années soixante-dix, la politique de développement de l’Amazonie va intégrer un nouvel objectif : il s’agit de favoriser l’exploitation des res-sources minières importantes sur la région afin d’accroître les exportations. Dans ce cadre, à compter de 1980, le pôle minier de Carajas (au sud de l’Etat du Pará, où sont localisées les plus grandes réserves de minerai de fer et de bauxite du monde) devient un projet-phare. Conduit par l’entreprise publique Vale do Rio Doce (privatisée en 1997), le programme d’exploitation minière prend le nom de Programme Grande-Carajás (PGC). Sur une surface totale de 2 millions d’hectares, Vale do Rio Doce va installer plusieurs fronts de taille. Le site est alimenté en énergie électrique par le grand barrage construit sur le fleuve Tocantins à Tucurui, distant de 361 km de Carajas[3]. Outre l’exploitation du minerai de fer, trois autres projets concernant l’extraction de la bauxite et la trans-formation en aluminium ont été intégrés au PGC[4]. La population installée autour du PGC et sur les deux villes créées passera de 82 532 habitants en 1982 à 184 060 habitants en fin de décennie. Aujourd’hui, l’ensemble des sites urbains existants ou créés sur la région de Carajas représente une population totale de 1,7 million d’habitants. L’ouverture de ces mines a permis au Brésil de devenir un des acteurs majeurs de l’économie mondiale du minerai et de fer et de la bauxite. La prolifération de centres urbains, l’implantation sur la région de nombreuses exploitations agricoles et l’arrivée de milliers de colons ont accentué la dynamique de déforestation sur les Etats du Pará et du Maranhão. Jusqu’à la fin du régime militaire, la politique amazonienne de l’Etat brésilien ne suscite guère de polémiques au plan intérieur comme au niveau international. Au cours des années 1980, les débats sur la situation de l’environnement et les questions écologiques commencent cependant à émerger dans plusieurs pays. Dans ce contexte, l’assassinat en 1988 du leader syndical et écologique Chico Mendes va avoir une répercussion inter-nationale. La politique de développement de l’Amazonie mise en œuvre par le gou-vernement de Brasilia devient un objet de critiques aussi bien au plan intérieur qu’à l’extérieur du Brésil[5]. [1] Le statut de la terre adopté par le gouvernement militaire en 1964 a cherché à combler une lacune que la loi agraire de 1850 avait laissé ouverte pendant plus d’un siècle. Ce statut (toujours en vigueur) donne à tout brésilien la possibilité de s’approprier des terres publiques encore sans destination à condition d’y avoir résidé pendant dix ans, de ne pas avoir vu cette occupation contestée et d’avoir mis en valeur ces terres par son travail et celui de sa famille. Si ces conditions sont remplies, l’occupant voit sa situation régu-larisée. Il est défini comme posseiro, occupant sans titre de propriété mais cependant en situation légale. Le statut de la terre a exigé la création d’un organisme chargé de la réforme agraire et des opérations de colonisation : l’Institut National de Colonisation et de Réforme Agraire (INCRA), chargé de cartographier et d’identifier les terres publiques occupées afin de régulariser les conditions d’utilisation et d’occupation de ces terres et d’émettre des titres d’occupants légalisés (ou posse en portugais). [2] Pour cette raison, dès le début des années 1990, les politiques de colonisation agraire sont repensées et redéfinies. A la place d’opérations conduites par les pouvoirs publics, l’Etat va préférer ouvrir l’Amazonie à des projets et initiatives privées. Sur la première phase des programmes de colonisation pilotés par l’Etat, la déforestation réalisée est de type linéaire. Elle devient ensuite (de 1975 à 1979) une déforestation radiale réalisée autour des pôles de développement. Enfin, à compter de 1980 et jusqu’à aujourd’hui, le modèle dominant est celui d’une déforestation en tâche d’huile. [3] Long de 7 km, le barrage de Tucuruí dispose d’une capacité qui lui permet de couvrir les besoins en énergie électrique du site de Carajas mais aussi ceux de la ville de Belém, située à 550 km. Le lac formé a couvert 243 000 hectares de forêt. Sur cette superficie, il a fallu exproprier 10 000 exploitants agricoles et déplacer deux tribus indiennes. Le Programme Grande Carajás a conduit à la construction de deux nouvelles villes disposant d’aéroports, d’une route et d’une ligne de chemin de fer qui relie Carajás à São Luis do Maranhão, la capitale de l’Etat du même nom. [4] Ces trois projets sont ceux du Rio Trombetas (entreprise minière de capital brésilien et étranger, qui fournit en bauxite le projet Alumar (alumínios do Maranhão) et Albrás/Alunorte), le projet Albrás/Alunorte (engagé en 1985 à l’initiative de l’entreprise Complexe Industriel de Barcarena, qui produit de l’aluminium près de Belém) et le projet du consortium Alumar (également de production d’aluminium) dans l’Etat du Maranhão. Tous ces programmes industriels sont alimentés en énergie électrique par le barrage de Tucuruí. [5] Les ambitions de défense de l’Amazonie brésilienne qui étaient à l’origine des projets développés sous le régime militaire persisteront après le retour à la démocratie en 1985. La même année, le gouvernement Sarney arrête le projet Calha Norte (Rail-Nord) qui sera mis en œuvre en 1987. Ce projet prévoit l’occupation par l’armée d’une bande du territoire national située au Nord et au Nord-Ouest de l’Amazonie. Le rail a une largeur moyenne de 160 km et une longueur de 6500 km, sur la frontière commune que le Brésil possède avec la Guyane française, le Surinam, le Guyana, le Venezuela et la Colombie.
- Déforestation en Amazonie : l'histoire (2).
2. La révolution industrielle et l’époque de "l’or noir". La seconde grande phase d’occupation de la région amazonienne sera liée directe-ment à l’essor de la révolution industrielle en Europe. Des explorateurs britanniques vont alors identifier dans la forêt une matière première importante : l’hévéa qui fournit du latex, désigné alors sous le terme "d’or noir". Encouragés par le gouvernement brésilien, des milliers d’habitants du pays et d’étrangers viennent s’établir sur la région. Entre 1870 et 1900, quelques 300 000 personnes originaires du Nord-Est du Brésil auraient émigré vers l’Amazonie. Ces nouveaux arrivants sont recrutés pour travailler sur les terres où existent des hévéas sauvages mais ils n’ont pas le droit d’accéder à la propriété des zones exploitées. Les périmètres riches en hévéas sont administrés par des familles tradition-nelles locales qui sont en contact direct avec les exportateurs britanniques installés dans la région. Le commerce d’exportation du caoutchouc génère des richesses considérables qui permettent de financer la construction de plusieurs édifices à Belém et Manaus ainsi que d’une ligne de chemin de fer (Madeira-Mamoré, dans l’actuel Etat du Rondônia). La première phase d’expansion de la production de latex et de caoutchouc s’achève sur les premières années du XXe siècle lorsque la production en plantation du latex commence à être développée en Asie. L’Amazonie connaît alors une période de décadence écono-mique jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. L’extraction du latex aura été pendant plu-sieurs décennies une activité relativement neutre du point de vue de l’impact sur la forêt car les exploitants prenaient soin de ne pas abîmer ou détruire les hévéas et les ressources forestières. Entre 1940 et 1945, privés de l’accès au caoutchouc produit en Asie, les Etats-Unis cherchent à obtenir cette matière première auprès du Brésil. Pendant ces quelques années, l’économie du latex et du caoutchouc connaît un nouvel essor en Amazonie. Ce cycle s’éteindra définitivement avec la fin du conflit mondial. Le théâtre de Manaus, construit entre 1884 et 1896. Au cours de cette période, l’Amazonie s’est trouvée relativement isolée du reste du pays avec les restrictions limitant le trafic maritime entre le Nord et le Sud du Brésil. La paix revenue, le gouvernement de Getúlio Vargas va considérer qu’il est essentiel de renforcer l’intégration de cette vaste zone à l’espace national et de permettre aux popula-tions locales dispersées de contribuer à l’essor du marché intérieur qui doit porter le développement de l’industrie brésilienne. L’Etat fédéral lance alors un programme de concessions de terres à de nouveaux colons. Avec le gouvernement de Juscelino Kubitschek (1956-1961) et la construction de la nouvelle capitale Brasilia, le centre géo-graphique, politique et économique du pays est redéfini, au détriment du Sud-Est. Le Président Kubitschek lance la construction de la route Belém-Brasilia qui deviendra un axe de pénétration majeur du biome amazonien. En quelques années, la déforestation est significative. L’agriculture de subsistance traditionnelle associée à l’extractivisme est remplacée par une forme d’agriculture moderne et l’essor de l’élevage bovin extensif. Dès le début des années soixante, sont lancés les chantiers de construction de trois autres routes pénétrant la zone amazonienne : Cuiabá-Porto Velho, Cuiabá-Santarém et la Transamazonienne (BR-230). Jusqu’au milieu des années soixante, en Amazonie, le foncier relève pour l’essentiel du domaine public. Les propriétaires sont soit l’Etat fédéral, soit l’un des neuf Etats fédérés de la région. A l’époque, sur l’ensemble des terres identifiées par les autorités, 87% sont couvertes par des forêts ou des friches exploitées par des milliers de ruraux (indiens, métis) qui vivent de la chasse, de la pêche et d’activités d’extraction des ressources végétales. Des pâturages naturels étaient alors exploités sur 11% de la superficie de l’Amazonie légale par de petits agriculteurs disposant parfois de titres de propriété anciens. Les terres occupées par des cultures ne représentaient que 1,8% de la surface de ces exploitants dédiées avant tout à l’élevage bovin extensif. En résumé, la quasi-totalité de l’espace de l’Amazonie légale était constituée de terres relevant du domaine public (mais parfois occupées et exploitées irrégulièrement) et désignées sous le terme de terres dévolutas. (A suivre….)
- Déforestation en Amazonie : l'histoire (1).
Introduction. En 2019, au cœur de l’été de l’hémisphère nord, les médias internationaux ont large-ment relayé les inquiétudes des experts et organismes spécialisés au Brésil qui alertaient sur une spectaculaire recrudescence des incendies sur la région amazonienne et une probable augmentation de la déforestation. Cette effervescence médiatique qui a duré quelques semaines a souvent résumé le drame de la forêt amazonienne en privilégiant une vision manichéenne dans laquelle le Président populiste Jair Bolsonaro tenait le rôle du bouc-émissaire facile. Evitant d’entrer dans la complexité du processus de des-truction de l’un des biomes les plus importants de la planète, une presse mal informée a presque systématiquement omis la dimension historique. C’est pourtant d’abord par l’histoire qu’il faut aborder la question amazonienne. Les quatre premiers articles de cette série seront donc consacrés au sort qu’ont réservé au biome Amazonie les pouvoirs publics brésiliens, de la fin de la période coloniale à nos jours. Il faudra ensuite aborder la question des relations entre l’essor de l’agriculture brésilienne sur les dernières décen-nies et la déforestation. Ce sera l’objet d'une seconde série d'articles consacrés à l’élevage bovin extensif et aux cultures annuelles comme le soja. Une troisième série sera dédiée aux défaillances des politiques publiques (en particulier sur la période récente) et aux nombreuses initiatives qui sont prises depuis quelques années pour réduire et stopper la déforestation. Avant d’entrer dans l’histoire, il convient de fixer quelques notions géographiques. Le nom Amazonie recouvre au Brésil trois réalités différentes. Il se réfère au biome Ama-zonie, un ensemble qui peut être fractionné en régions écologiques bien diversifiées. Le biome occupe aujourd’hui une surface de 4,2 millions de km2 (l’équivalent de 49% du ter-ritoire brésilien). La forêt tropicale dense du nord du Brésil forme l’essentiel de ce biome. Elle couvre au Brésil une superficie de 3,52 millions de Km2. L’Amazonie légale est un ensemble administratif dont les caractéristiques et les limites ont été définies dans les années cinquante par le gouvernement fédéral brésilien. Le périmètre de l’Amazonie légale (carte ci-dessus) recouvre totalement les États d’Acre, de Rondônia, du Pará, d’Amazonas, du Tocantins, du Roraima, d’Amapá et du Mato Grosso. Il inclut une partie du territoire de l’Etat du Maranhão. Cet ensemble a été défini à l’origine pour permettre la mise en œuvre de politiques spécifiques de développement. Il s’étend sur 5,2 millions de km2., dont près de 1 million de km2 de savanes (cerrado) et une partie du Pantanal (écosystème de savanes inondées). De manière générale, sauf indication contraire, les statistiques brésiliennes concernant l’Amazonie utilisées dans les articles de la série se rapportent à l’Amazonie légale. Il est difficile de comprendre la situation qui prévaut depuis quelques décennies sur la région si l’on ne dispose pas d’un recul historique. Le biome amazonien a été exploré par des populations non-autochtones dès l’époque de la découverte du sous-continent par les européens (15e siècle). Néanmoins, il a fallu attendre les premières décennies du XXe siècle et le gouvernement de Getúlio Vargas (1930-1945) pour que les autorités brésilien-nes en viennent à considérer la colonisation de la forêt comme un objectif stratégique de défense de l’intérêt national. A l’époque, l’Etat fédéral lance la "marche vers l’ouest" et cherche à encourager l’exploitation des ressources forestières. Les premières routes sont ouvertes afin de faciliter le développement de la région. Quelques décennies plus tard, pendant le régime militaire (1964-1985), l’objectif central du pouvoir sera d’intégrer le biome amazonien à l’espace national afin de le protéger contre d’hypothétiques velléités d’annexion par des puissances étrangères. L’occupation accrue de ce vaste territoire, les multiples programmes de développement mis en œuvre et l’intégration de l’Amazonie vont être accompagnés par une destruction du domaine forestier. A la fin des années soixante-dix, 14 millions d’hectares de la forêt existante sur la décennie antérieure avaient été détruits. En 2004, la déforestation portait sur 70 millions d’hectares. Fin 2017, on estimait que 90 millions d’hectares de forêt avaient été détruits depuis 1970 (soit 20,3% de la surface couverte alors par le domaine forestier). 1. Avant l’indépendance du Brésil. Le 7 juin 1494, à Tordesillas, dans la province espagnole de Valladolid, les représen-tants des souverains espagnols et portugais s'entendent sur le partage du monde (Eu-rope exceptée). C'est à ce traité que la pointe orientale du continent sud-américain (le Brésil), encore inconnue des Européens, devra d'être portugaise...Néanmoins, une grande partie de l’Amazonie devient alors territoire espagnol. Les premières expéditions sur la région sont lancées quelques années plus tard, à partir de 1540. En dépit des dispositions du traité, ce sont des portugais qui vont les premiers s’aventurer sur le grand fleuve Amazone. Il s’agit alors pour les explorateurs de préserver le territoire contre toute ingérence anglaise, française ou hollandaise. En 1637, la couronne portugaise organise et coordonne une importante colonne formée de 2000 personnes qui pénètre la région sur plusieurs milliers de kilomètres. Les pionniers commencent à développer le commerce du cacao sauvage et de la noix. Entre le XVIIe et le XVIIIe siècles, les bandeiras[1] et les monções[2] permettent à plusieurs reprises d’approfondir la connaissance du territoire amazonien. A partir du 18e siècle, l’économie de l’Amazonie se diversifie en ajoutant aux activités de cueillette des productions agricoles et l’élevage bovin. La main-d’œuvre indienne n’étant plus suffisante, les occupants ont de plus en plus recours à des populations d’es-claves d’origine africaine. En 1750, avec le Traité de Madrid, l’Espagne accepte une expansion de la colonie portugaise au détriment de l’empire espagnol. Le Portugal est alors reconnu comme puissance coloniale souveraine sur les terres occupées au nord du pays. C’est le début de l’établissement de la frontière brésilienne en région amazonienne, processus qui s’achèvera au XXe siècle avec l’annexion de l’Etat de l’Acre. Au XVIe siècle, lorsque commencent les premières expéditions portugaises sur le cours du fleuve Amazone, la population d’indiens de la région devait atteindre près de 2 millions de personnes appartenant à diverses ethnies. Plus de la moitié de cette popu-lation vivait alors sur les zones forestières inondables des bords du fleuve, sur un ter-ritoire estimé à 65 000 km2. La densité de population atteignait donc 14 habitants par km2. Il faudra attendre le XXe siècle pour retrouver une telle densité car les contacts de cette population indigène avec les européens vont décimer les communautés autoch-tones. La pénétration du territoire par le fleuve conduit à l’installation par les Portugais de comptoirs tout au long de l’Amazone et de ses affluents. Les colons vont alors se consa-crer principalement à l’extraction de ressources végétales destinées à l’exportation vers l’Europe. On parle alors de l’exploitation de "drogues du sertao". Les produits en question (poivre sauvage, cajou, cacao sauvage, papaye, vanille, noix) sont utilisés sur le vieux continent pour la cuisine et en pharmacopée. Organisation foncière et agriculture en Amazonie. S’appuyant sur le droit de conquête, la couronne portugaise s’est fait maître des terres de la nouvelle colonie. A partir de l’installation au Brésil des premiers représentants du pouvoir de Lisbonne (1500), toutes les terres de la colonie ont été incorporées au patri-moine de la couronne portugaise. A compter de 1530, cette dernière décide de privatiser l’occupation du territoire brésilien. La monarchie installe au Brésil le système des capita-ineries héréditaires par lequel le roi transfère à des particuliers les droits, les profits et l’usufruit d’immenses étendues de terres. Sur la base de ces droits, le capitaine octroie à son tour des terres aux particuliers de son choix. Ces terres concédées sont désignées sous le terme de sesmarias (terres allouées). Cette distribution constitue l’acte légal fon-dateur de la dynamique de concentration foncière au Brésil. Les terres sont en effet uniquement allouées ou offertes à des membres d’une élite, des proches des capitaines, des représentants de la noblesse ou fidalgos, des militaires. Les bénéficiaires de sesmarias doivent développer l’agriculture. En Amazonie, le nouveau régime foncier est censé faciliter l’occupation effective de l’immense territoire, une meilleure organisation de la gestion de l’espace et son contrôle. En réalité, cette occupation va rester longtemps limitée aux bordures du fleuve et de ses affluents. Outre une production de sucre, les propriétaires développent la culture du tabac. En 1751, le marquis de Pombal (alors premier ministre du royaume portugais) créée au Brésil l’Etat du Grand-Pará et du Maranhão dont la capitale sera fixée à Belém. Il constitue égale-ment 4 ans après la Compagnie Générale du Grand-Pará et du Maranhão afin de soutenir l’effort d’exploitation des richesses de l’Amazonie et d’assurer l’essor de la principale production de la région qui est le cacao. Les autres cultures développées sont alors le café et le clou de girofle. A la fin du XVIIIe siècle, les populations natives de la région ont pratiquement disparu, décimées par la malaria, la fièvre jaune ou la grippe. Les indiens des zones riveraines du fleuve et de ses affluents sont remplacés par des colons portu-gais, des métisses ou d’autres ethnies indiennes qui se sont déplacées vers les régions d’aval de l'Amazone. Sur les XVIIe et XVIIIe siècle, les cultures sont pratiquées sur les bordures des voies navigables. La densité de peuplement resté faible. La déforestation est donc très limitée. Au fil du temps, les difficultés d’accès à la terre s’aggravant pour de nombreux habitants de la colonie, une occupation spontanée du territoire est engagée en marge des procédures officielles. Ces démarches sont en général le fait de familles n’appar-tenant pas à l’élite qui vont occuper effectivement des terres laissées libres soit parce que l’accès en est difficile, soit parce que le potentiel agricole est faible. Il peut s’agir également de sesmarias abandonnées. Le phénomène d’occupation s’amplifie tout au long du XVIIIe siècle et des lois le reconnaissant officiellement seront promulguées. Fragilisé, le régime des sesmarias est officiellement supprimé en 1822, au moment de l’indépendance du Brésil[3]. En matière de foncier, le nouveau pays va alors connaître une période de vide juridique jusqu’en 1850. Il n’existe plus de loi qui réglemente l’accès à la terre. Le système juridique ne prévoit pas formellement le transfert de terres publiques au bénéfice d’acteurs privés. La constitution brésilienne adoptée en 1824 a repris le principe napoléonien du droit de propriété absolue sur la terre mais aucun dispositif légal définissant l’accès à la propriété n’a été établi. Le Brésil connaît alors pendant les 28 premières années de son indépendance une course effrénée à la terre. Les premiers arrivants sur une localité (souvent les plus riches et les plus violents) s’attribuent l’occu-pation de pans entiers du territoire national. La loi des Terres finalement adoptée en 1850 interdit toute occupation spontanée. Le législateur craint en effet que la persistance de cette pratique provoque la fuite de la main-d’œuvre encore maintenue en esclavage sur les propriétés et les occupations réalisées antérieurement. La loi de 1850 instaure en outre la transaction commerciale comme unique moyen de transfert des terres de l’Etat vers les particuliers. La terre devient un bien marchand. Il incombe au propriétaire ou à l’occupant de déclarer sa situation puis de la régulariser. Depuis des décennies, tous les potentats locaux ont construit leur pouvoir sur la maî-trise de l’accès à la terre et aux ressources naturelles qu’elle porte. Il n’est donc pas question que la majorité des possessions et titres de propriété soient déclarés. En 1891 avec l’avènement de la république la constitution transfère officiellement la responsa-bilité des terres publiques de la sphère fédérale vers celles des Etats fédérés. Ce transfert précipité de la compétence foncière aux Etats locaux qui sont déficients en termes d’infrastructures, de ressources humaines et de moyens administratifs va renfor-cer la fragilité de la puissance publique en matière de gestion du foncier. [1] Expéditions réalisées à partir du Sud-Est du Brésil vers l’intérieur pour capturer des populations autochtones soumises ensuite à l’esclavage, recherche des minerais et connaître le territoire. [2] Expéditions fluviales réalisées vers l’intérieur du pays. [3] Les capitaineries ont l’obligation de cadastrer les concessions, de les démarquer et de les cultiver, sous peine de devoir rendre le foncier à la couronne portugaise. Au fil du temps, ces obligations n’étant pas rigoureusement respectées, des terres des capitaineries ont été rendues à la couronne et ont constitué un patrimoine de terres dénommées dévolutas. A l’indépendance du Brésil (1822), ces terres sont devenues parties intégrantes du domaine immobilier de l’Etat. A partir du XXe siècle, et notamment sur les dernières décennies, une partie des terres du domaine public a été vendue légalement à des acquéreurs privés. Cela a été le cas dans les années soixante et soixante-dix lorsque le gouvernement central a encouragé l’immigration en Amazonie légale de colons originaires du Sud du pays ou l’installation de grands agriculteurs. Cela a été le cas plus tard lorsque Brasilia a utilisé les terres du domaine fédéral pour installer des bénéficiaires de la réforme agraire. Enfin, dans de nombreux cas, l’Etat central ou les Etats de l’Amazonie légale ont souvent régularisé la situation d’occupants au départ illégaux des terres du domaine public. Ajoutons encore que c’est sur les terres du domaine public fédéral et sur des terres obtenues après expropriation des propriétaires privés qu’ont été créés sur les décennies récentes les territoires sur lesquels les populations autochtones (indiens) disposent d’un droit d’usage exclusif. Les mêmes dispositions ont prévalu dans le cas de la création des unités de conservation de ressources naturelles protégées.