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  • Paulo Guedes : un bilan de la 1ere année (2).

    2. Finances publiques : le pire a été évité. Les comptes publics du Brésil se sont fortement dégradés depuis 2014, année où le solde primaire (hors charges des intérêts de la dette) est devenu négatif après 10 ans d’excédent. Sur la période 2014-2018, le déficit budgétaire (intérêts inclus) du gouvernement central s’est affiché en moyenne à 6,8% du PIB, tandis que le déficit pri-maire s’établissait à 1,7% en moyenne. La détérioration du solde budgétaire est imputable à des facteurs conjoncturels (effondrement des recettes pendant la récession des années récentes, reprise économique très lente). Soldes primaires des deux principaux niveaux de gouvernement (en cumul sur 12 mois et en % du PIB). Elle est surtout symptomatique d'importants déséquilibres structurels du côté des dépenses. Celles-ci ont augmenté trois fois plus vite que le PIB au cours des 10 dernières années. Les dépenses courantes (hors investissements et paiements d’intérêts sur la dette) ont fortement progressé atteignant sur les années 2014 et 2015 près de 90% des recettes nettes. A l’échelon local, au niveau des Etats fédérés et des municipalités, la situation était devenue encore plus préoccupante puisque plusieurs gouvernements ne parvenaient pratiquement plus à payer intégralement les rémunérations de leurs agents. En pratique, à compter de 2015, le secteur public s’acheminait vers une situation où le total de la recette des impôts collectés ne suffirait plus à assurer le fonctionnement des administrations. L’inflation des dépenses courantes est associée avant tout à la hausse continue des charges relatives aux régimes de pensions et de retraites et à d’autres prestations so-ciales. Elle est encore associée à la hausse de la masse salariale assumée par les admi-nistrations publiques et aux coûts croissants associés aux subventions directes et indirectes octroyées à diverses entreprises. L’ensemble de ces dépenses obligatoires ont représenté en 2018 80,3% des dépenses de l’échelon central. A lui seul, en 2018, le financement des pensions et retraites à la charge de l’Adminis-tration centrale (régime général des salariés du secteur privé et régimes spéciaux des fonctionnaires fédéraux civils et militaires) a absorbé pratiquement 11,3% du PIB ou 56,8% des dépenses primaires exécutées. Il ne peut pas y avoir de redressement des finances publiques fédérales sans réduction de la part relative prise par les pensions et retraites. La question ne concerne d’ailleurs pas que l’Administration fédérale. L’envolée des dé-penses en faveur des retraités et pensionnés a précipité la faillite de plusieurs Etats fédé-rés et menace d’autres de paralysie. Dépenses et recettes des différents régimes de retraites et pensions (en % du PIB). Cette inflation des dépenses en faveur des pensionnés et retraités n’est pas un phéno-mène nouveau. Elle s’explique par deux facteurs. Le premier est démographique : le ratio de dépendance (population ayant plus de 65 ans en proportion de la population en âge de travailler) s’accroît au Brésil de 8% en 1975 à 18% en 2025, plus vite que la moyenne des pays avancés (qui partent, certes, de niveaux plus élevés). Le deuxième facteur est économique : le régime actuel est assez généreux avec le groupe de travailleurs du sec-teur privé qui ont toujours été employés dans le secteur formel (personnes qualifiées, cadres) et avec les agents de la fonction publique (fédérale et locale) qui jouissent de régimes spéciaux et de salaires moyens plus élevés que dans le privé. Le Brésil consacre l’équivalent de 14,7% de son PIB aux paiements de retraites et pen-sions (données pour 2018). Ce taux est très élevé pour un pays où la population est enco-re relativement jeune[1]. Par comparaison, l’ensemble des crédits publics destinés à l’éducation représentaient alors l’équivalent de 6% du PIB. Depuis 2014 le déficit des retraites (secteur privé et public dont militaires) a été multiplié par cinq, pour atteindre 483 Mds de BRL, soit 7% du PIB en 2018. Le régime actuel rend la trajectoire du déficit et de la dette publique insoutenables. Une autre composante des dépenses courantes obligatoires en progression constante est la masse salariale. Le nombre de fonctionnaires et agents était estimé en 2018 à 11,4 millions de personnes (aux trois niveaux de l’Etat fédéral, des Etats fédérés et des communes). Cela signifie que pour 100 actifs, 12 relevaient de la fonction publique. Ce taux situe le Brésil à un niveau inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE (21% d’agents et de fonctionnaires). Dans les pays les plus riches de l’organisation, la masse salariale assumée par les administrations publiques est équivalente en moyenne à 9% du PIB. En 2018, au Brésil, elle représentait 13,5% de la richesse nationale produite. Compte tenu d’une charge d’intérêts structurellement élevée (l’équivalent de 6,6% du PIB en moyenne annuelle sur la période 2015/2018), l'incapacité à corriger les déficits primaires a conduit à une forte augmentation de la dette publique (passée de 56,3 % du PIB en 2014 à 77,2% en 2018). Jusqu’en 2016, les analystes anticipaient une progression jusqu’à 100 % du PIB, ce qui aurait créé une situation totalement insoutenable[2]. A partir de l’arrivée à la Présidence de Michel Temer (suite à la destitution de Dilma Rousseff, en 2016), l’ajustement des comptes publics est devenu une priorité numéro 1. Pour conférer à cet ajustement la crédibilité nécessaire, il était impératif d’intégrer dans le programme de rééquilibrage des budgets la question des retraites et des pensions d’une part et celle de la progression incontrôlée de la masse salariale d’autre part[3]. Au niveau fédéral, la politique d’ajustement a donc été engagée par le gouvernement Temer. Dès la fin 2016, un amendement constitutionnel visant à éliminer la croissance automatique des dépenses budgétaires en fonction de la hausse de l’inflation est adopté (plafonnement, sur vingt ans, des dépenses fédérales sous le niveau d'inflation de l'année passée). Par ailleurs, peu à peu, l’opinion publique commence à admettre que la réforme des régimes de retraites et de pensions est un pas indispensable. L’enjeu de la réforme des retraites. La réforme des retraites était cruciale pour éviter l’explosion de la dette publique, le risque d’inflation et d’insolvabilité associé et la poursuite d’une croissance médiocre. En février 2019, le président Bolsonaro et son ministre de l’économie ont proposé au Congrès une importante réforme des retraites, visant à économiser jusqu’à 1000 milliards de BRL (250 milliards d’euros) au cours des dix prochaines années. Le nouveau système proposé par le ministre Paulo Guedes visait à réduire l’écart entre les travailleurs du secteur public et ceux du secteur privé. Il sera mis en place sur une période de transition de 12 ans. La réforme fixe l'âge minimum du départ à la retraite à 65 ans pour les hommes et à 62 ans pour les femmes contre 55 ans actuellement, dans le secteur public comme privé. Elle prévoit aussi d’allonger la durée des cotisations sociales, de modifier en profondeur le calcul des prestations de retraite et d’harmoniser les règles de départ à la retraite qui s’appliquent aux fonctionnaires fédéraux avec celles des Etats et des municipalités. Enfin, elle met fin aux importantes disparités qui existent entre les régimes de retraite (les enseignants, policiers et autres militaires bénéficiant de règles de retraite anticipée). La réforme vise, à court terme, à corriger certaines inégalités (12 % des retrai-tés qui bénéficient de "régimes spéciaux" sont responsables de près de 40 % des dépen-ses). Les militaires et les policiers devraient continuer à jouir de régimes avantageux. A terme, le gouvernement souhaite remplacer le système de retraite par répartition par un dispositif de capitalisation (fonds de pension). Un texte amendé a été voté par la Chambre des députés en août 2019. Après débat et modifications au Sénat, la réforme définitive a été adoptée en novembre. Les économies réalisées grâce à la réforme devraient in fine s’élever à environ 800 milliards de BRL. Le dispositif prévoit d’accroitre les cotisations des fonctionnaires fédéraux pour les faire converger, après une période de transition, vers celle du régime général du secteur privé. En outre, Les prestations versées aux agents du secteur public tendront à baisser, car elles seront calculées sur la moyenne de 100% des salaires perçus durant la vie active. Aujourd’hui, la base de calcul est définie à partir des salaires les plus élevés perçus par le cotisant. Pour le régime de la fonction publique fédérale comme pour celui de l’ensemble des salariés du secteur privé, les parlementaires ont accepté le principe de l’instauration d’un âge minimum de départ en retraite (ils ont repris les règles propo-sées par l’exécutif). La réforme prévoit encore des limites au cumul de pensions et de salaires. Le Sénat fédéral a rejeté le volet de capitalisation inscrit dans le projet initial de Paulo Guedes. Surtout, aucune des deux chambres n’a accepté le principe d’une appli-cation automatique des normes nouvelles aux échelons locaux des administrations publiques. Cela signifie que les Etats et les communes devront définir et faire adopter eux-mêmes les dispositifs d’ajustement permettant de freiner et d’inverser la dynamique de progression des dépenses liées aux retraites et pensions. Une étape cruciale. L’approbation de la réforme des retraites signifie que le spectre d’une argentinisation de l’économie brésilienne est éloigné pour un temps. Sans adoption de nouvelles règles, compte tenu du rythme d’accroissement des dépenses, le Brésil aurait accumulé une dette croissante et impayable, cette dynamique débouchant sur un défaut de paiement ou un glissement vers l’hyperinflation, avec sur le chemin une élévation de la pression fiscale et un relèvement sensible des taux d’intérêts, prix exigé par les créanciers pour poursuivre le refinancement d’une dette de plus en plus difficile à assurer. Avec l’ajustement du système qui a été obtenu en 2019, tous ces risques sont écartés au moins pour quelques années. Néanmoins, cette réforme ne garantit pas à elle seule le retour à une forte croissance. Elle était une condition nécessaire pour éviter une dérive très dangereuse. Elle n’est pas une condition suffisante pour replacer le pays sur le che-min de l’expansion. La métaphore comparant le pays à un navire de haute mer a souvent été utilisée par les commentateurs alors que les deux chambres du Congrès débattaient du projet présenté par Paulo Guedes. Avant le début de 2019, l’embarcation avançait droit vers un iceberg apparu à l’horizon. Le Brésil et ses représentants devaient alors décider s’ils allaient devenir un nouveau Titanic. Pour éviter l’accident fatal, il fallait réali-ser une manœuvre difficile et c’est ce qui a été fait en 2019. La réforme permet d’éviter le naufrage en haute mer. Elle ne garantit pas que le vaisseau parviendra à destination. Le pays peut désormais continuer à naviguer et décider des chemins à prendre pour un avenir moins risqué. La réduction de l’incertitude et l’amélioration de la confiance ont pu être perceptibles à partir de juillet, lorsque la proposition d’amendement de la constitution a été adoptée par la Chambre des Députés (projet qui a été ensuite transmis au Sénat). L’indicateur de risque-pays a alors connu plusieurs baisses successives pour atteindre un niveau histori-quement bas, équivalent à celui observé à l’époque (avant 2015) où le Brésil bénéficiait auprès des agences internationales de notation du statut d’investment-grade. La réforme a aussi permis aux autorités monétaires d’engager une politique d’abaissement graduel du taux de base de l’économie, ce qui a contribué à réveiller la consommation et l’in-vestissement. En termes nominaux, jamais le taux directeur n’a été aussi bas qu’en ce début de 2020. Avant l’adoption de la réforme, sur les sept premiers mois de l’année, les prévisionnistes n’ont cessé de réviser à la baisse leurs pronostics de croissance pour l’an-née qui s’ouvre. Depuis août, les analystes revoient régulièrement leurs anticipations à la hausse. En décembre 2019, le consensus des marchés estimé à 2,2% le taux de progres-sion du PIB en 2020. La baisse des taux d’intérêts a évidemment entraîné une baisse des placements spéculatifs sur les actifs brésiliens et un mouvement de dépréciation de la monnaie nationale par rapport au dollar. Le billet vert devrait se maintenir à une parité élevée pendant un certain temps… Le ministre de l’économie a d’ailleurs indiqué qu’il fallait s’habituer à un dollar fort et à des taux d’intérêts plus faibles que par le passé. Ce n’est qu’un début… La réorganisation et l’assainissement des finances publiques brésiliennes ne peuvent pas se limiter à un ajustement significatif des régimes de retraites relevant de l’Etat fédéral. La Chambre des députés a décidé il a quelques mois de soustraire les 27 Etats fédérés et les communes du projet d’adaptation des retraites. Ces collectivités locales disposent de régimes propres par répartition qui concernent les fonctionnaires en activité, les an-ciens agents retraités et leurs ayant-droits bénéficiaires de pensions. C’est au niveau de ces régimes que les déficits vont devenir de plus en plus contraignants au cours des an-nées à venir et que de nombreux privilèges sont entretenus. Lorsqu’il s’est emparé du projet de réforme adopté par la Chambre, le Sénat a cherché à faciliter l’adhésion des administrations publiques locales au programme d’adaptation en envisageant un amen-dement constitutionnel parallèle (la Proposition d’Amendement parallèle ou PEC paral-lèle selon le sigle en Portugais). La crainte est grande que sans cet amendement, plusieurs Etats fédérés ne parviennent pas, de leur propre initiative, à engager les adap-tations nécessaires, et soient vite conduits à une situation de cessation de paiement. Dans un tel scénario, ils solliciteront la prise en charge de déficits ingérables par l’Etat fédéral, aggravant ainsi la dette de ce dernier. Le déficit actuariel (différence entre les recettes et les dépenses dans l’avenir) le plus important est celui généré par le régime général fédéral qui concerne les salariés du secteur privé. Il concerne aussi le nombre de bénéficiaires le plus élevé. Néanmoins, les déficits actuariels des régimes spéciaux qui gèrent les retraites et pensions des agents de la fonction publique sont aussi significatifs, notamment en ce qui concerne les Etats fédérés. A ce niveau, les déficits sont même très inquiétants. Pour l’ensemble des 27 gouvernements locaux, il était évalué en 2019 à 5000 milliards de BRL. La dette future que ces administrations publiques locales sont en train de contracter vis-à-vis de leurs propres agents et fonctionnaires est bien plus élevée que le passif qu’ils ont régu-lièrement renégocié auprès de l’Etat fédéral. Pour plusieurs Etats, cette dette future est même supérieure au PIB local. Outre la PEC parallèle, l’assainissement des finances publiques passe par l’adoption d’une proposition d’amendement de la constitution présentée par le gouvernement fédéral au Sénat en novembre 2019 et désignée sous l’appellation de PEC d’urgence[4]. Essentielle sur le moyen et le long terme, la réforme des retraites ne va pas avoir d’impact immédiat sur les comptes publics, en raison des règles de transition adoptées et du respect des avantages acquis. Ainsi, au niveau des finances fédérales, les dépen-ses de retraites et de pensions vont augmenter de 40 milliards de réais entre 2019 et 2020. La PEC d’urgence garantit le respect du plafonnement des dépenses fédérales en faisant porter l’ajustement sur les rémunérations et les effectifs des agents. La gestion budgétaire sur la première année. La première année du gouvernement Bolsonaro a été marquée par deux phases distinctes en matière de gestion des finances fédérales. Sur le premier semestre, alors que les prévisionnistes annonçaient un taux de croissance du PIB inférieur à celui qu’avait retenu le projet de budget 2019, les autorités fédérales ont cherché à réduire au maximum l’exécution des dépenses discrétionnaires, portant ainsi atteintes à divers pro-grammes gouvernementaux et mettant en péril le fonctionnement de plusieurs institutions comme des universités ou des dispositifs de recherche. A compter de juillet, cette discipline a été relâchée et même abandonnée. La perspective d’une croissance du PIB plus significative que prévu et la hausse des recettes fiscales observées ont conduit à la suspension des mesures de contingentement des crédits discrétionnaires. Néanmoins, sur l’ensemble de l’année 2019, la dynamique de réduction des déficits de l’Etat fédéral et de l’ensemble du secteur public consolidé a été maintenue. Le gouvernement Bolsonaro a poursuivi une orientation qui était déjà pratiquée depuis 2014 par les Administration antérieures. L’effort de contrôle des dépenses fédérales (renforcé avec la mise en place d’une limite constitutionnelle en 2016) a consisté à réduire les dépenses discrétionnaires (non obligatoires). Le poste le plus touché est celui des investissements publics fédéraux. Avant la grande récession des années 2014-2016, les crédits d’investissements de l’Etat central représentaient en moyenne (années 2010 à 2014) 0,654% du PIB. Sur la période 2015-2018, l’effort annuel d’investissement de l’Administration fédérale a atteint l’équivalent de 0,397% du PIB[5]. Evolution des principales dépenses primaires fédérales (cumul sur douze mois, en millions de BRL, aux prix de septembre 2019). Selon les prévisions, le déficit primaire de l’Etat central devrait atteindre un montant équivalent à 1,34% du PIB pour l’année 2019, ce qui signifie que la trajectoire déclinante engagée depuis 2017 (déficit primaire de 1,81% du PIB) et maintenue en 2018 (1,7% du PIB) est confirmée. Le gouvernement fédéral devrait même atteindre un résultat primaire inférieur à ce qui était prévu dans la loi budgétaire. Dans la mesure où l’essentiel du déséquilibre des finances publiques est lié à la situation et à la politique conduite par l’échelon central, cette évolution se traduit sur l’année écoulée par une contraction marquée du déficit primaire de l’ensemble du secteur public (de -1,59% du PIB à 1,21% du PIB). En ce qui concerne le déficit nominal (après prise en compte des charges d’intérêts sur la dette), la réduction devrait être de 1,12 points de pourcentage du PIB. Cette évolution est favorisée par la réduction des charges d’intérêts sur la dette publique qui devrait passer de 5,55% du PIB à 4,82% du PIB entre 2018 et 2019. En 2019, les intérêts de la dette sont passés pour la première fois depuis 2014 sous la barre des 5% du PIB sur douze mois. Cette baisse du ratio intérêts de la dette/PIB est à mettre à l’actif de la politique de swap cambial de la Banque Centrale du Brésil (dont les dépenses ont été diminuées), de la baisse du taux directeur dans le sillage de la politique monétaire acco-mmodante, et du recul de l’inflation sur 12 mois (qui réduit les coupons payés sur les titres obligataires indexés à l’IPCA, l'un des principaux indices de prix). Ces conditions sont insuffisantes pour empêcher la croissance de la dette brute du secteur public, passée de 74% du PIB en fin 2017 à 77,2% à l’issue de 2018 et à 78,61% du PIB en fin 2019. Selon les projections de l’Institut Fiscal Indépendant (IFI) rattaché au Sénat fédéral, ce ratio pourrait atteindre 79,33% à la clôture de l’année qui commence et continuer à augmenter jusqu’en 2024 (il passerait le seul symbolique des 80% en 2022). Pour parvenir à réduire ce ratio à partir de 2025, le Brésil doit d’une part effectivement mettre en œuvre sa réforme des retraites (en résultat consolidé, le déficit de tous les régimes a encore représenté plus de 7% du PIB en 2019) et aller vers d’autres mesures destinées à approfondir l’ajustement d’autres types de dépenses publiques. C’est l’un des objectifs majeurs de diverses mesures que Paulo Guedes a soumis ou va soumettre au Congrès en 2020. (à suivre, article n°3 : Le pari de la privatisation.) [1] Ce taux est en moyenne de moins de 8% dans l’ensemble de l’OCDE, de 10,1% en Allemagne et de 14% en France, deux pays européens où la part des personnes âgées dans la population totale est très supérieure à ce qu’elle est au Brésil. [2] Malgré la nouvelle législation sur le gel des dépenses primaires votée en 2016, les fortes contraintes pesant sur les dépenses obligatoires (dépenses sociales et pensions notamment) ont limité les progrès en termes de consolidation fiscale. Pour l’instant, le financement de la dette ne pose pas de difficulté. Le profil de la dette publique s’est amélioré au cours des 10 dernières années (échéances plus longues, faible dette en devises, meilleur profil d’amortissement, remplacement progressif d’instruments à taux variables par des instruments à taux fixes). La couverture des besoins de financement de l’Etat demeure, en outre, bien assurée par un marché des capitaux local liquide. La dette publique reste par ailleurs principalement détenue par des acteurs locaux, et la part des non-résidents n’était que de 11,1% fin 2019 contre 21% en mai 2015. Dans le même temps, le coût moyen d'emprunt sur la dette domestique s’est réduit (17,5 % en 2015 contre 8,67% en 2019) au cours des dernières années grâce à la désinflation et à la baisse du taux de référence SELIC (taux directeur de l’économie). [3] Dans les deux cas, il ne s’agit pas seulement d’une question purement budgétaire mais d’un enjeu de justice sociale. En général, les salaires versés par le secteur public sont plus élevés que la moyenne du secteur privé. Les départs en retraite sont plus pré-coces et les indemnités versées sont bien plus élevées que celles reçues par la majorité des retraités du secteur privé. [4] Cette Proposition d’Amendement Constitutionnel d’urgence établit que chaque fois que l’Etat central, les Etats fédérés et les Communes se trouveront en situation d’ur-gence budgétaire, les pouvoirs publics concernés auront l’interdiction d’octroyer des hausses de rémunérations aux agents et fonctionnaires, des promotions et des réajustements liés à la progression de carrière. Ces pouvoirs publics seront également dans l’impossibilité de créer de nouveaux postes, de recruter des agents et d’ouvrir à cette fin des concours d’accès à la fonction publique. En outre, les administrations concernées auront la possibilité de réduire le temps de travail et de procéder à des abattements de salaires jusqu’à 25%. L’ensemble de ces mesures, si elles sont adoptées, pourront être mises en vigueur sur une période de un à deux ans. Pour les Etats fédérés et les communes, la situation d’urgence budgétaire est atteinte lorsque les dépenses courantes atteignent un niveau équivalent à 95% de la recette nette. Au niveau de l’Etat fédéral, cette situation est atteinte lorsque le gouvernement ne respecte plus la règle d’or. Cette règle interdit à l’Etat central de s’endetter pour financer ses dépenses cou-rantes (salaires des agents et fonctionnaires, prestations de retraites et pensions, dépenses de fonctionnement des administrations centrales). [5] Une contraction est également observée au niveau des crédits d’investissement gérés par les Etats fédérés et les communes. L’investissement assumé par l’ensemble du secteur public (intégrant également les entreprises contrôlées par l’Etat fédéral et les collectivités locales) représentait en moyenne 4% du PIB entre 2010 et 2014. Ce taux moyen est passé à 2,35% entre 2015 et 2018. La baisse des investissements publics est un des facteurs qui rendent difficile le retour à une croissance significative après la forte récession des années 2015-2016. Elle limite sérieusement le potentiel de croissance à moyen terme.

  • Paulo Guedes : un bilan de la 1ere année (3).

    Privatisations : résistances et obstacles. La privatisation des entreprises publiques fédérales n’est pas une opération instantanée, qui dépendrait de la seule volonté de l’exécutif. Le gouvernement doit respecter une procédure organisée en plusieurs étapes. A l’issue de la première de ces phases, une structure interministérielle, le Conseil des Partenariats d’Investissements doit recom-mander ou non d’inclure telle ou telle entité dans le programme national de Privatisation. L’inclusion est officialisée au cours d’une seconde étape par un décret présidentiel. La réglementation prévoit que le gouvernement mobilise alors la Banque Nationale de développement (BNDES) qui doit alors engager des études destinées à évaluer le prix de cession des actifs et les conditions de privatisation (juridiques, sociales, financières). Une fois les études terminées, le Conseil des Partenariats d’investissements doit approuver ou rejeter les propositions du BNDES (la structure interministérielle peut conclure que tel ou tel projet est inviable). La quatrième phase est celle du lancement des appels d’offre. Suit la phase d'’étude et de sélection des propositions de soumissionnaires. Enfin, une fois l’acquéreur choisi, les modalités de prise en charge des actifs sont arrêtées. Le projet de privatisation de l’entreprise EBCT mentionné dans l'article précédent est entré en fin 2019 dans la phase 2 de ce processus. Depuis octobre 2019, la Banque Natio-nale de Développement et des consultants spécialisés conduisent les études qui doivent définir les modalités de partage du capital de la compagnie de services postaux : transi-tion vers un statut de société d’économie mixte (avec une simple ouverture du capital), cession limitée à certaines filiales, mise en vente de l’ensemble des actifs ou, éventuel-lement, liquidation pure et simple. Ces audits doivent aussi aboutir à la définition d’un ca-lendrier réaliste de mise en œuvre des évolutions proposées. Le pouvoir législatif doit se prononcer. La procédure de privatisation se limite au schéma qui vient d’être décrit pour la cession de filiales de groupes publics et l’ouverture du capital de ces derniers lorsque les action-naires privés restent minoritaires. Une décision de la Cour Suprême (le STF) en date de juin 2019 a en effet établi que le gouvernement fédéral peut alors décider seul de la mise en vente des entreprises concernées et de la cession d’actions. Il n’a pas à solliciter l’aval du Congrès. Il est dégagé de l’obligation de recourir à une procédure d’appel d’offres. La même décision de la plus haute instance juridique souligne cependant que dans les autres scénarios (privatisation de l’ensemble d’une compagnie ou d’une holding, passage à un statut d’économie mixte avec cession de plus de 50% du capital), l’exécutif doit soumettre un projet de loi au Congrès. La décision de privatisation ne peut alors être prise sans un vote favorable des deux Chambres. Si le projet de cession d’actifs remet en cause des dispositions inscrites dans la Constitution, l’exécutif doit présenter aux assem-blées législatives une proposition d’amendement constitutionnel. Il faut alors que cette proposition soit adoptée par une majorité qualifiée réunissant les 3/5 des députés et des sénateurs au terme d'un scrutin à deux tours. Pour de nombreux spécialistes, la décision du STF ne devrait pas empêcher l’exécutif de mener à bien les procédures de transfert de propriétés de compagnies publiques mineu-res comme l’Agence Brésilienne d’Assurance sur les crédits à l’exportation (ABGF) ou le marché de gros de Sao Paulo (CEAGESP). En revanche, le processus de privatisation des services postaux ou celui du groupe Eletrobras ne pourront pas éviter l’étape délicate, longue et...problématique des délibérations et des votes au Congrès. Selon la consti-tution de 1988, l’Etat fédéral doit assurer un service postal universel. Il est seul compé-tent pour définir les modalités légales d’organisation et de fonctionnement de ce service. Dans ces conditions, une éventuelle privatisation d’EBCT allant au-delà d’une simple ouverture du capital à des actionnaires minoritaires doit faire l’objet d’une proposition d’amendement constitutionnel, être débattue par les deux Chambres et être approuvée par la majorité qualifiée des députés et sénateurs au terme de scrutins à deux tours. L’autre grand projet immédiat de l’exécutif, la privatisation d’Eletrobras, a fait l’objet d’un simple projet de loi, envoyé au Congrès en novembre 2019. L'Etat va céder ses parts, par le biais d'une augmentation de capital et d'une souscription publique d'actions, afin de ne plus être majoritaire au capital de la holding. Dans le cas du premier fournisseur d’électricité du pays comme dans celui de toutes les entreprises publiques dans lesquelles l’actionnaire public céderait la majorité au capital ou toutes ses parts, l’inter-vention du Congrès n’est évidemment pas une étape mineure. Elle signifie que les pro-cédures de privatisation intègrent un débat et des arbitrages politiques. Le gouver-nement Bolsonaro se heurte ici à un obstacle majeur. Au terme des élections d’octobre 2018, les deux Chambres du Congrès ont été rénovées et les formations de la droite et du Centre qui sont en principe favorable aux privatisations ont gagné de nouveaux sièges. Le Chef de l’Etat et ses alliés les plus fidèles ont cependant fait le choix d’ignorer les exigences du "présidentialisme de coalition" et n’ont pas construit de majorité parle-mentaire stable (voir notre article "Le pari risqué des opposants à Bolsonaro", de novembre 2019). Pire : Jair Bolsonaro a provoqué une crise au sein du parti qui l’avait sou-tenu en 2018 et créé en octobre dernier une nouvelle formation non représentée au Congrès. Les conflits au sein de la "mouvance bolsonariste" sont désormais innombra-bles et nul ne peut prévoir comment se comporteront dans l'avenir les parlementaires d’extrême droite et de droite lors de votes majeurs au Congrès. Les Députés et Sénateurs de tous bords sont évidemment très sensibles aux réactions et aux pressions exercées par de nombreux secteurs de la société civile. Considérons ici encore les deux projets évoqués plus haut. Les quelques 100 000 agents d’EBCT sont très bien organisés et leurs syndicats ont déjà multiplié les contacts avec les parle-mentaires pour dénoncer une privatisation qui signifierait la perte de nombreux avanta-ges acquis, voire des suppressions d’emplois. Les députés ont aussi organisé sur les derniers mois des consultations publiques destinées à évaluer le risque d’abandon du principe d’universalité du service postal que créerait une éventuelle privatisation totale d’EBCT. La menace brandie par les élus opposés à toute ouverture du capital et transfert de propriété est celle d’un abandon par la nouvelle entreprise chargée du courrier des communes où les opérations d’EBCT sont déficitaires. Ces localités seraient au nombre de 5246 sur un total de 5570. De tels pronostics ne peuvent pas laisser les élus et les exécutifs municipaux indifférents[1]… Le maintien du contrôle de l’Etat sur des holdings comme Eletrobras est défendu en utilisant des arguments semblables. Des groupes de pressions cherchent l’appui des élus locaux et des exécutifs régionaux (gouverneurs des Etats, maires) et motivent ces derniers pour qu’ils interviennent auprès des parlementaires. Ils soulignent que les activi-tés du groupe public Eletrobras ont une dimension stratégique en matière de dévelop-pement régional. Dans le Nord et le Nord-Est, les tarifs préférentiels de l’électricité proposés par les filiales du groupe constitueraient une contribution décisive à l’essor économique de zones défavorisées. Les investissements réalisés par Eletrobras dans le domaine des énergies renouvelables (le groupe dispose d’un parc d’éoliennes très im-portant) pourraient être remis en cause par un repreneur privé. La gestion des lacs artifi-ciels et des écluses qu’assurent les filiales d’Eletrobras sur plusieurs des 48 centrales hydroélectriques exploitées serait probablement revue et pourrait nuire à la navigation fluviale. La sécurité même des barrages ne sera plus garantie si l’exploitation de ces infrastructures est confiée à un opérateur uniquement motivé par la rentabilité financière. On pourrait poursuivre à l’envie l’énumération des arguments de bonne ou de mauvaise foi utilisés par les opposants à la privatisation. L'usine hydroélectrique de Tucurui (Etat du Pará) exploitée par une filiale d'Eletrobras. En année électorale (un scrutin municipal majeur aura lieu en octobre 2020), les élus de tous bords ne sont pas insensibles aux débats passionnés et souvent passionnels que déclenchent les projets de privatisation. Même les parlementaires qui affichent des idées libérales restent sensibles à une forme particulière de patriotisme économique chère aux formations de gauche et qui présente les entreprises publiques comme un patrimoine national inaliénable. Ils hésitent ou se renient lorsqu’ils perçoivent que le transfert de pro-priété, la confrontation des entreprises aliénées aux lois du marché, l’adoption de métho-des de gestion efficaces signifient aussi l’effritement d’un capitalisme de rente, l’affaiblis-sement du clientélisme, la réduction de la sphère d’influence des élus. La cohérence idéologique peut alors s’affaiblir. Les bonnes résolutions cèdent face aux pressions de leaders politiques locaux, de corporations, de lobbys dont il vaut mieux se concilier les faveurs et les appuis pour assurer sa propre survie politique. Les plus fervents des "libé-raux" peuvent également être sensibles aux arguments pourtant très discutables d’une foule d’intellectuels universitaires confondant souvent leur propre idéologie avec une expertise sereine et indépendante s’acharne à propager[2]. Comment le Congrès élu en octobre 2018 se positionnera dans les prochains mois ? Le gouvernement aurait tort de croire que l’approbation de la privatisation des services postaux et de celle d’Eletrobras seront des procédures faciles. En octobre 2019, un insti-tut d’études d’opinion a conduit une enquête auprès d’un échantillon représentatif de 247 députés et sénateurs. De façon générale, les parlementaires consultés estiment que le Congrès actuel est plutôt favorable aux privatisations. Selon les élus interrogés , à peine une minorité de députés et de sénateurs (3,2% de l’effectif total) serait radicalement op-posés à la désétatisation. Pourtant, l’analyse des résultats de l’enquête parti par parti montre que les positions sont beaucoup plus nuancées. Au sein même des formations de droite et du centre, le groupe le mieux représenté est celui des parlementaires favorables à des privatisations ponctuelles et limitées. Lorsque les députés et sénateurs sont appelés à se positionner par rapport à des exemples précis de groupes publics, le "libéralisme" des deux chambres devient très relatif. En octobre 2019, 57,5% des membres du Congrès se montraient favorables à la privatisation des services postaux…mais 7,8% avouaient ne pas avoir d’opinion définie sur le sujet. La privatisation d’Eletrobras ne réunit pas une majorité confortable. Les élus favorables représentent 50,5% des membres des deux Chambres. Pour l’emporter sur ces deux dossiers, le gouvernement devra accepter de sérieux amendements, manifester des capacités de négociation et séduire les hési-tants. Autant de talents qu’il n’a guère révélé en 2019. A moins de bénéficier à nouveau d’un appui résolu des Présidents des deux Chambres, il est très probable que l’exécutif doive attendre la fin de 2020 ou le début de 2021 pour avancer sur les deux dossiers d’EBCT et d’Eletrobras. Quant à la privatisation des "outils" majeurs de l’Etat entrepreneur que sont les banques publiques nationales et Petrobras, Paulo Guedes devra sans doute oublier ses ambitions ou se contenter de désinvestissements limités. L’enquête réalisée en octobre 2019 mon-trait que le pourcentage des élus favorables à la privatisation du groupe pétrolier approchait les 31%, qu’il atteignait 24,8% dans le cas de la seconde banque du pays et 23,8% pour la Caixa Econômica Federal. Le ministre de l’économie doit aussi considérer que l’opinion publique en général est probablement encore plus rétive que les élus du Congrès[3]. Des actifs attractifs ? Les obstacles aux privatisations ne se trouvent pas uniquement du côté des institutions publiques brésiliennes. Ils ne sont pas seulement liés à la complexité des procédures de mise en vente, aux aléas de la vie parlementaire et des relations compliquées entre l’exécutif et les instances législatives. Ils tiennent aussi à l'attitude et au regard que portent les investisseurs, éventuels acquéreurs. Comment ces derniers, qu'ils soient Brésiliens ou étrangers, évaluent-ils la stratégie de Paulo Guedes et du gouvernement Bolsonaro ? Sont-ils aussi enthousiastes et impatients que les représentants de l'Etat fédéral brésilien ? La plupart des projets de transfert d’actifs sont aujourd’hui insuffisam-ment élaborés pour que des repreneurs éventuels affichent des jugements définitifs ou envisagent des propositions. Plusieurs considérations permettent cependant d’imaginer que les offres ne seront pas à la hauteur des espérances du gouvernement en termes de prix et d'affluence des candidatures. Face aux offres de n’importe quel vendeur d’actifs, un investisseur privé définit un prix d’achat en utilisant deux approches. La première consiste à estimer la rentabilité de l’in-vestissement envisagé dans l’avenir. La seconde considère l’atout que peut conférer rapidement l’acquisition de l’actif à son nouveau propriétaire sur le marché où il opère ou envisage d'opérer. A l’aune du premier critère, de nombreuses entreprises publiques brésiliennes ne sont pas bien positionnées dans la mesure où elles ont souvent accu-mulé dans un passé immédiat des résultats négatifs. Les profits envisageables dans l’avenir sont incertains[4]. Ces constats signifient que les soumissionnaires à des appels d’offre éventuels ne seront pas généreux sur les prix et que leurs propositions seront certainement inférieures aux valeurs anticipées par les pouvoirs publics. Manifestation des salariés de Petrobras contre la privatisation d'une raffinerie. (nous ne sommes pas à vendre). Quant aux atouts que les entreprises publiques brésiliennes pourraient représenter sur un marché émergents important, ils doivent être relativisés. Sur le terrain social, les repreneurs éventuels vont devoir assumer la gestion d’effectifs de salariés souvent pléthoriques. Ils savent aussi qu’ils devront composer avec des organisations syndicales puissantes. Ils savent encore qu’ils susciteront a priori l’hostilité de travailleurs parfois très politisés et qui sauront utiliser toutes les subtilités d’un droit du travail complexe pour défendre les avantages acquis… Quant aux outils de production, les capacités d’inno-vation et les performances techniques d’un groupe comme Petrobras sont un peu l’ex-ception. De nombreux acteurs du secteur publics n’ont pas été en mesure d’investir à la hauteur des besoins ces dernières années. Les repreneurs éventuels savent donc qu’ils devront rapidement compenser les retards s’ils veulent disposer d’équipements perfor-mants et comparables à ceux qu’utilisent les concurrents. L’amélioration de la gestion sur le terrain social (la réduction des interférences politiques, le primat donné à l’efficacité et à la compétence, l’adaptation des ressources humaines), la modernisation des outils de production ne sont pas des opérations qui se réalisent en quelques mois. Ces simples considérations peuvent conduire de nombreux acquéreurs potentiels à préférer le statut de rentiers sans pour autant délaisser le Brésil. Pourquoi envisager d’investir plusieurs centaines de millions de dollars dans la reprise d’une entreprise publique avec des pers-pectives de rentabilité incertaines (et souvent nulles à court terme) lorsque des place-ments financiers à la bourse de São Paulo ou l’acquisition de titres de la dette publique assurent un rendement substantiel ? Dans le contexte brésilien, les opérations de privatisations sont aussi rendues difficiles en raison même de l’instabilité de l’environnement juridique et politique dans lequel elles interviennent. Une fois l’acquisition d’actifs réalisée, le repreneur se trouve confronté souvent à des comptes d’entreprise mystérieux et qu’il faut auditer en profondeur pour éviter de mauvaises surprises. Légalement, l’entreprise privatisée est en effet encore res-ponsable pénalement pour les malversations qui auraient été commises par les anciens dirigeants …publics. Imaginons par exemple qu’Eletrobras soit privatisée en 2020 et qu’en 2022 une enquête mette à jour un énorme scandale de détournement de fonds remon-tant à 2017. Le nouvel acquéreur sera doublement pénalisé. D’une part, l’image de l’entreprise qu’il tente de remettre à flots sera une fois de plus affectée. D’autre part, il devra assumer le paiement de lourdes amendes[5]. Les investisseurs intéressés par les opérations en cours de privatisation s’interrogent donc naturellement : combien de scan-dales de corruption ont pu être commis au sein d’EBCT, d’Eletrobras, d’entreprises de transport, de ports, d’aéroports et d’autres entreprises publiques qui n’ont pas encore été découverts et ne font pas l’objet de prescription ? Les années récentes ont montré que l’instabilité politique n’était pas une fiction. Reve-nons un instant aux élections présidentielles de 2014. Qui aurait alors imaginé que le Brésil allait connaître moins de deux ans après une procédure de destitution, que l’opé-ration judiciaire dite "lavage-express" déboucherait sur la condamnation et l’empri-sonnement de deux ex-Présidents de la République et d’un ancien Président de la Chambre des députés ? Qui aurait pu pronostiquer la récession historique que le pays a traversé entre 2014 et 2017 ? La crise politique que vit le Brésil depuis ce scrutin de 2014 a renforcé l’instabilité du système institutionnel. Elle rend les efforts de prospective par-ticulièrement difficiles. Les risques sont considérables pour ceux qui investissent aujour-d’hui. Ainsi, la renationalisation des actifs transférés au secteur privé n’est pas une hypo-thèse invraisemblable. En 2018, lors de la campagne présidentielle, le candidat de centre-gauche Ciro Gomes a fait une promesse inquiétante. S’il était élu, il procéderait à l’annulation des contrats d’exploitation de ressources pétrolières qui avaient été conclus entre le gouvernement sortant et des opérateurs privés. Il promettait bien sûr aux investisseurs ainsi floués une "juste indemnisation"…Il se gardait bien évidemment de pré-ciser comment serait établie cette "juste indemnisation"… Plus récemment, devenu Président, Jair Bolsonaro a montré qu’il pouvait changer d’o-rientation très rapidement, prônant un jour le respect du principe de la liberté des prix, revenant le lendemain sur cette résolution et contraignant son ministre de l’économie à intervenir pour geler le prix intérieur des carburants alors que le cours de l’or noir flam-bait. Qu’il s’agisse de questions économiques ou d’autres sujets, le chef de l’Etat reste un candidat antisystème, méprisant les règles établies et les institutions représentatives, assurant qu’il entend défendre le peuple contre l’establishment…Ce populisme autoritaire génère une insécurité juridique supplémentaire pour les investisseurs éventuels. Le chef de l’Etat aura finalement tout fait depuis un an pour rendre improbables des privati-sations qui s’annonçaient déjà difficiles… (à suivre : 2020 : une année déjà perdue ?). [1] La pression des syndicats et celle des élus locaux par rapport à un projet de privatisation du service postal n’est pas une nouveauté. En 1999, le gouvernement Fernando Henrique Cardoso avait envoyé au Congrès une nouvelle loi postale prévoyant la privatisation d’EBCT. Les arguments de risque de rupture du principe d’universalité, le lobbying des organisations syndicales avaient conduit les parlementaires a rejeter le projet. [2] Ces universitaires affirment par exemple que dans les pays pauvres la croissance économique doit être induite par l’action d’un Etat contrôlant des acteurs économiques dans les secteurs stratégiques et poussant ceux-ci à investir. Une analyse sérieuse de l’expérience des nations qui sont effectivement sorties de la pauvreté depuis quelques décennies conduit à relativiser l’importance de cette "induction". Au sein et au-delà de cercles universitaires, la défense d’un puissant secteur public est justifiée au nom de la sauvegarde la souveraineté nationale et de la lutte contre le capital étranger exploiteur. Etranges arguments. Une entreprise privée nationale ou étrangère cherche avant tout à obtenir de bons résultats économiques et satisfaisant ses clients. Cela vaut pour le téléphone, la distribution d’électricité, l’extraction minière ou la vente de carburants…Quant à l’argument de l’exploitation, il est malheureusement facile de constater qu’au cours des vingt dernières années les consommateurs et contribuables brésiliens ont été effectivement exploités…. par les grandes firmes publiques comme Petrobras ou Eletro-bras. [3] Selon une enquête d’opinion réalisée en septembre 2019, le pourcentage de la population favorable aux privatisations d’entreprises publiques a augmenté entre 2017 et 2019, passant de 20 à 25%. Ce groupe reste minoritaire. Sur 10 brésiliens 6,7 sont contre (contre 7 en 2017). Concernant la privatisation des services postaux, la part des Brésiliens favorables est d’un tiers, contre 60% contre. C’est l’exemple pour lequel le taux des opi-nions favorables est le plus élevé…L'étude montrait également que même les électeurs qui avaient voté pour le candidat Jair Bolsonaro au second tour du scrutin présidentiel de 2018 sont très partagés. [4] La perspective d’une refonte de la fiscalité prévue sous l’actuelle législature vient accroître cette incertitude. [5] La législation permet ainsi d’éviter que les crimes de corruption ou des malversations financières soient sans conséquence une fois que l’entreprise a changé de propriétaire. Si ce "risque de la corruption passée" n’existait pas, les cadres ou responsables politiques corrompus pourraient céder facilement à d’autres entreprises publiques le contrôle des firmes au sein desquels les dispositifs de détournement de fonds ont été montés. On assisterait alors à un jeu permanent de chaises musicales qui aboutirait à laver les crimes de tous les acteurs. .

  • Paulo Guedes : un bilan de la 1ere année (4).

    2020 : Une année déjà perdue ? Après la grande récession des années 2014 à 2016, l’économie brésilienne peine encore à sortir de la convalescence. Le PIB a augmenté de 1% en 2019. Cette performance est très modeste. Elle est même inférieure aux rythmes enregistrés en 2017 et 2018. Il faut aller au-delà d’une lecture minutieuse des indicateurs conjoncturels pour appréhender la mutation fondamentale du modèle de croissance qui s’est opérée depuis 2017 et défi-nir un scénario prospectif réaliste pour l’année 2020 et au-delà. C’est ce que l’on tentera de faire ici après avoir évoqué le bilan de l’année écoulée. 2019, une année décevante. Les marchés croyaient ont jusqu’en mars 2019 qu’avec le nouveau gouvernement l’éco-nomie allait rapidement adopter un régime de croissance durable et s’éloigner des médiocres performances observées immédiatement après la récession. Ils ont à la fois sous-estimé l’impact prolongé de cette récession et les conséquences de la posture populiste et de rupture avec le système politico-institutionnel adoptée par l’exécutif pré-sidentiel. "L'informalisation du travail participe à la croissance des inégalités et fait pression sur la consommation des ménages". Les stigmates de la crise n'ont pas disparu. L’amélioration de la consommation des mé-nages (un des moteurs majeurs de l’activité entre 2004 et 2014), est toujours limitée par un taux élevé d’endettement (plus de 20% du revenu disponible est consacré à l’amortis-sement de la dette) et par les difficultés persistantes sur le marché de l’emploi. Le taux de chômage moyen a continué à baisser sur 2019 pour atteindre en décembre 11,2% de la population active. Le niveau est inférieur à celui de l’an passé (11,6%), avec 300 000 chômeurs de moins. Le nombre d’actifs occupés a connu une hausse de +0,8% par rapport au trimestre précédent. Cependant, cette hausse de l’emploi s’accompagne d’un niveau record d’informalité : 41,7% de la population occupée serait dans l’informalité et 50% des créations nettes d’emplois sur le dernier trimestre de 2019 sont des emplois sans carte de travail. Cette informalisation du travail participe à la croissance des inéga-lités dans le pays et fait pression à la baisse sur la consommation des ménages. Elle restera très importante dans les années à venir car l’offre de main-d’œuvre (importance du travail peu qualifié) sera de plus en plus décalée par rapport à la demande de l’éco-nomie formelle (exigences de qualifications adaptées à la révolution technologique en cours). La consommation du secteur public continue à enregistrer un tassement en raison de la discipline budgétaire pratiquée au niveau fédéral et des contraintes financières très sé-vères que connaissent plusieurs Etats fédérés au bord de la banqueroute. Cette austérité relative et ces difficultés associées à la poursuite de la croissance des dépenses cou-rantes (salaires des agents, prestations sociales) ont conduit les décideurs publics à faire de l'investissement une variable d'ajustement. L'investissement total des trois échelons de l'Etat est passé de 4% du PIB en 2013, à moins de 2% aujourd’hui. Les crédits ainsi réduits concernent principalement les infrastructures, lesquelles sont génératrices d’ex-ternalités positives pour l’ensemble de l’économie. La contraction de l’investissement public n’est pas compensée par une progression significative de l’investissement privé. Au total, la Formation Brute de Capital Fixe a augmenté depuis 2018 à un rythme très in-suffisant pour compenser l’énorme contraction enregistrée sur quatre années consé-cutives entre 2014 et 2017 (- 29,4% en cumul). Cet effondrement puis la reprise très timide doivent être analysés en considérant les difficultés auxquelles sont confrontées les entreprises privées, acteurs désormais centraux de l’évolution des capacités de produc-tion du pays. Croissance du PIB sur les années récentes et prévisions. Source : Institut Fiscal Indépendant, Sénat Fédéral. La première est la lente récupération de l’équilibre financier et de la rentabilité de nom-breuses entreprises. La crise sévère que l’économie brésilienne a traversé sur les années récentes a une dimension macroéconomique (la désorganisation des finances publiques et une complaisance irresponsable par rapport aux tensions inflationnistes). Elle a aussi une dimension microéconomique. La récession surgit après un long cycle d’investis-sement financé par le crédit public et à taux bonifiés. De nombreuses entreprises natio-nales ont développé des capacités de production nouvelles grâce aux facilités de finan-cement offertes. Les investissements réalisés ont souvent été de piètre qualité, définis non pas en fonction de perspectives effectives de rentabilité mais sur la base de l’effet d’aubaine que représentait un crédit public très peu onéreux. A partir de 2014, les "bénéficiaires" de ces crédits ont dû gérer un endettement élevé sans disposer de pers-pectives de développement de leurs activités. Un nouveau modèle de croissance. Sur les trois dernières années, le Brésil a commencé à changer de modèle de croissance. La récession marque la fin d’un modèle dominé par le crédit public subventionné et l’essor de la consommation. Peu à peu, l’assainissement financier des entreprises privées locales a permis une lente reprise de l’investissement, notamment dans le secteur de la construction civile[1]. Cette reprise est beaucoup plus modeste dans l’industrie : avec le manque de dynamisme économique qui a suivi la récession, les opérateurs industriels ont disposé et disposent encore de capacités de production inutilisées. L’émergence d’un nouveau modèle de croissance fondé sur le dynamisme de l’inves-tissement privé est encore une dynamique fragie, freinée par le climat d’incertitude poli-tique et juridique. Sur le terrain politique, le comportement du Président, ses attaques répétées contre les institutions, ses penchants populistes et les polémiques idéolo-giques inutiles créent un climat qui rend très difficile la définition de la trajectoire que suivra le gouvernement sur les trois prochaines années. La contradiction existante entre les réformes ambitieuses annoncées par le Ministre de l’économie et la faiblesse politique de l’exécutif (voir notre article Bolsonaro affronte un Congrès plus puissant, en rubrique Politique) contribue aussi à renforcer un climat instable, voire anxio-gène. Les investisseurs potentiels sont privés d’une vision de long terme[2]. "L’émergence d’un nouveau modèle de croissance fondé sur le dynamisme de l’investissement privé est encore une dynamique fragile, freinée par le climat d’incertitude politique et juridique". En 2020, selon les prévisions, la croissance du PIB devrait se situer entre 2,2 et 2,3%. L’investissement et la consommation intérieure devraient augmenter à un rythme plus soutenu qu’en 2019[3]. Ces perspectives ne signifient pas que le Brésil atteindra sur le début de la décennie qui s’ouvre un taux de croissance moyen supérieure à celui enre-gistré sur la décennie (perdue) qui s’achèvera en fin 2020[4]. Le Ministre de l’économie et son équipe ambitionnent précisément de faire sortir le pays de cette dynamique de croissance médiocre. Il s’agit de mettre en œuvre les réformes structurelles qui permettront d’élever le taux d’épargne (15% en 2019) et le taux d’in-vestissement (16% en 2019). Même avant la récession récente, la part de l’investissement dans le PIB était inférieure au Brésil à ce qu’elle est dans la plupart des pays émergents et en développement. Entre 2010 et 2014, le taux moyen national d’investissement aura été de 20,5%. Avec l’entrée en récession à la mi-2014 et jusqu’en 2016, cet indicateur a connu une nette détérioration (graphique ci-dessous). Pour l’année écoulée, il est estimé à 16% environ. Le niveau actuel de l’investissement au Brésil est le plus faible taux observé sur plus de 50 ans…Pour atteindre un rythme de croissance et croître de façon soutenable sur les dix années qui viennent et après une décennie perdue, pour réduire la pauvreté et le chômage, le pays a besoin de réformes structurelles, particulièrement dans le secteur public. Une croissance annuelle supérieure à 2,5% suppose que l’in-vestissement augmente à un rythme bien plus marqué que ce n’est le cas aujourd’hui. Taux d'investissement sur les années récentes. Source : IBRE FGV. Cet essor de l’investissement ne peut dorénavant qu’être lié à l’investissement privé. Pour de nombreuses années, le plafonnement des dépenses budgétaires et le poids des dépenses courantes limiteront les capacités du secteur public dans ce domaine. La relance de l’investissement privé n’est pas la conséquence mécanique de l’amélioration des conditions de financement grâce à la baisse des taux d’intérêt. Les entreprises pri-vées ne s’engagent que si elles peuvent opérer dans un environnement garantissant un minimum de sécurité juridique et de stabilité institutionnelle. A la fin 2019, les marchés croyaient à la poursuite des réformes. La confiance des in-vestisseurs s’est améliorée de façon significative depuis l'élection de 2018. L’indicateur EMBI est à un niveau extrêmement bas par rapport à sa trajectoire sur les 10 dernières années[5]. Les agences internationales de notation ont d’ailleurs amélioré en fin 2019 leur évaluation des perspectives économiques et financières du pays. Elles prennent ainsi en compte l’importante avancée qu’a été l’adoption de la réforme des retraites. Elles esti-ment aussi que les autres projets annoncés par le Ministre de l’économie vont dans le bon sens. Evolution de l'indicateur EMBI-Brazil (2010-2020). Source : IPEA. L'exemple de la réforme fiscale. Cet optimisme est sans doute excessif. Il sous-estime la complexité des négociations qui devront être menées entre les différents acteur du système politico-institutionnel pour que les ambitions de Paulo Guedes se transforment en mesures effectives. Dans le calendrier qui devrait s’imposer dès la rentrée parlementaire de février 2020, le chantier ardu de la réforme de la fiscalité est défini par l’exécutif comme par les présidents des deux chambres du Congrès comme un chantier prioritaire. La modernisation du système fiscal brésilien constitue effectivement une étape décisive pour réduire l’insécurité juri-dique qu’affrontent les entreprises, favoriser une progression significative de l’investis-sement privé et assurer la transition de l’économie de la convalescence à la croissance durable. La fiscalité brésilienne est connue pour sa complexité. Elle s’organise aux trois niveaux administratifs que sont l’Etat fédéral, les unités fédératives et les municipalités. Les impôts fédéraux qui représentent 60% de la charge fiscale sont l’IRPP, l’impôt sur les sociétés, les taxes sur les importations, une taxe sur les opérations financières, l’Impôt sur les produits industrialisés et divers prélèvements sociaux (PIS, COFINS, contribution sociale sur le bénéfice). Les prélèvements obligatoires réalisés à l’échelle des Etats fédé-rés et des communes ont un rôle central dans la fiscalité car ils sont à l’origine d’une guerre fiscale entre les gouvernements locaux[6]. Pour attirer les investisseurs, favoriser les entreprises déjà installées, ces échelons locaux consentent des avantages et des exonérations fiscaux[7]. "L’Etat brésilien a établi un système fiscal particulièrement efficace pour dissuader les investissements et contrarier la croissance". Ce système présente plusieurs défauts majeurs. Le premier est sans doute l’insécurité juridique créée pour tous les agents économiques. Cette insécurité est d’abord liée à la complexité d’une législation que les contribuables parviennent très difficilement à res-pecter. Selon le classement Doing Business de la Banque Mondiale, le Brésil est classé 184ème sur 190 pays sur base du critère de complexité pour les contribuables des formalités de paiement des impôts. Le système actuel est considéré comme un des plus contraignants du monde en termes de temps consacré par les entreprises à assumer leurs obligations fiscales. Les litiges entre l’administration fiscale et les entreprises sont légion et génèrent pour ces dernières des coûts considérables et difficilement prévi-sibles. La concurrence économique entre les États fédérés, les rivalités importantes entre ces derniers et l’État fédéral, créent un climat d’instabilité fiscale nuisible à l’activité éco-nomique. Les contentieux entre ces différents échelons sont généralement traités par la Justice et la jurisprudence générée renforce la complexité du dispositif et l’insécurité à laquelle sont confrontés les contribuables[8]. Toutes ces caractéristiques créent un environnement juridique très aléatoire pour les in-vestisseurs potentiels. Ils sont incapables de se projeter dans l’avenir et d’anticiper l’im-portance et les coûts des litiges fiscaux dans lesquels ils seront très probablement im-pliqués. Ils ne peuvent pas miser sur une législation stable puisque la guerre fiscale conduit les différents échelons de l’Etat à redéfinir incessamment les taux des impôts, les exemptions ou dérogations. Dans ces conditions, les entreprises ne peuvent pas déter-miner ce que sera la rentabilité de tel ou tel projet. Elles sont donc dans l’impossibilité de capter des fonds, de contracter des emprunts. L’Etat brésilien a établi un système fiscal particulièrement efficace pour dissuader les investissements et contrarier la croissance. Ce diagnostic est désormais partagé par une grande partie de la classe politique. Les projets discutés au Congrès depuis 2019 n’ont pas pour finalité principale la réduction de la pression fiscale ou la réalisation d’économies budgétaires. Il s’agit avant tout de simpli-fier le système actuel et de réduire les contraintes qu’il représente pour les entreprises. Trois propositions sont en débat. La première émane de la Chambre des députés. La se-conde provient du Sénat. A la fin janvier 2020, l’exécutif n’avait pas transmis de proposi-tion formelle au Congrès. Néanmoins, le gouvernement fédéral a plusieurs fois défendu l’idée de réformer le système fiscal[9]. La Chambre des députés, le Sénat et dans une moindre mesure le Ministère de l’écono-mie préconisent une simplification de la fiscalité indirecte. Les diverses propositions re-commandent un remplacement de divers impôts indirects par une sorte de TVA unique (désignée sous le sigle IBS), prélevée à la consommation finale plutôt qu’à l’origine du produit. Les projets des deux chambres intègrent également l’élimination progressive de plusieurs dispositifs d’exonérations ou de niches fiscales. De son côté, le gouvernement fédéral envisage également une réduction de certains taux d’imposition directe, avec pour but une baisse de la pression fiscale incitant à l’investissement. Les débats sur la nécessité d’une réorganisation de la fiscalité sont récurrents depuis trente ans et n’ont jamais débouché sur une réforme d’ampleur. Aujourd’hui, plusieurs données nouvelles permettent d’envisager un scénario plus optimiste. Les projets des deux chambres (sur lesquels l’exécutif pourrait finir par s’appuyer) ont été construits pour réduire au maximum les résistances. La substitution de nombreux impôts indirects par un impôt unique devrait être étalée dans le temps. Les dérogations et exonérations et fisca-les en vigueur ne seront éliminés qu’au terme d’une phase de transition. Des méca-nismes pour garantir des compensations aux Etats et aux communes qui pourraient connaître des pertes de recettes fiscales seront instaurés. Une règle de transition de 50 ans est prévue afin d’assurer une redistribution des ressources entre gouvernements. Il y aura aussi la création d’un fonds de développement régional[10]. Obstacles politiques. La réforme des impôts n’est qu’un exemple parmi les nombreux textes que devra dis-cuter le Congrès sur l’année 2020 ou au-delà. Trois raisons majeures conduisent à penser que l’adoption d’un nouveau régime fiscal et des autres projets (voir encadré ci-dessous) dans les prochains mois est un scénario peu réaliste, voire illusoire. La première est l’affaiblissement de l’exécutif face à un Congrès plus fort aujourd’hui qu’au début du mandat de Jair Bolsonaro. Les illustrations abondent. Sur les vingt der-nières années, aucun autre chef de l’Etat n’était parvenu à faire approuver par le Congrès un nombre aussi réduit de mesures provisoires. Le nombre total de vetos présidentiels à des projets de lois que les instances législatives ont rejeté l’an dernier est plus élevé que la somme de tous les refus enregistrés sous les sept mandats présidentiels antérieures. Ces déroutes sont les résultats d’une politique adoptée très tôt par le Chef de l’Etat : celle du refus des règles du Présidentialisme de coalition. Elles traduisent aussi l’incapa-cité de l’exécutif à maintenir la cohésion du groupe d’appui parlementaire formé par divers partis de droite et d’extrême-droite, cohésion que Jair Bolsonaro n’a cessé de fragiliser (voir dans la rubrique Politique, l’article intitulé : Bolsonaro affronte un Congrès plus puissant). Comme la réforme fiscale, la plupart des grands textes que le Ministre de l’économie a soumis ou va soumettre au Congrès entrainent des modifications de dispo-sitions constitutionnelles. Ils doivent donc faire l’objet de Propositions d’Amendements de la Loi Fondamentale. Les amendements définitifs ne sont adoptés que s’ils sont ac-ceptés par 60% des députés et des sénateurs. Le Président ne pourra plus tenter de constituer des majorités de circonstances en utilisant l’instrument de la libération des amendements parlementaires au budget…Il a désormais l’obligation d’exécuter les dépenses concernées (voir l'article : Bolsonaro affronte un Congrès puissant). Les projets d’amendements constitutionnels abondent. Le Ministère de l’économie prévoit d'autres réformes importantes, visant notamment à dé-graisser l'administration publique, à poursuivre l’ajustement des comptes de l’Etat et à relancer les investissements assurés par le gouvernement central et les unités fédératives. Les principaux projets doivent entraîner des modifications de la constitution. Trois textes de ce type, déjà transmis au Congrès, ont été regroupés et forment un plan (dénommé Mais Brasil, Brésil plus) qui vise à discipliner les dépenses et à mieux allouer les crédits publics aux trois échelons de gouvernement (Etat fédéral, unités fédératives -les 26 États et le District fédéral de Brasilia - et les 5570 communes). Le premier est une Proposition d’Amen-dement Constitutionnel de secours d’urgence. Lorsqu’un échelon gouvernemental se trouve-ra en situation d’urgence budgétaire[11], pendant une période maximale de deux ans, il lui sera interdit de créer de nouveaux postes, d’ouvrir des concours pour recruter, de relever les salaires des agents existants et de faire progresser les carrières. Le second projet dit de Pacte Fédératif confère plus d’autonomie aux échelons locaux dans la gestion de leurs pro-pres budgets. Etats fédérés et communes locales assurent une large part du financement de l’éducation et de la santé et disposeront de plus de flexibilité pour gérer les ressources affec-tées à ces services publics[12]. Le pacte prévoit également un accroissement des transferts de recettes assurés par l’Etat central (principal collecteur d’impôts). En contrepartie les échelons administratifs locaux ne pourront plus compter sur le soutien de l’Administration fédérale en cas de difficultés financières (aujourd’hui ce secours est assuré). Si elle est adop-tée, la troisième proposition d’amendements autoriserait le gouvernement central à utiliser les ressources disponibles (l’équivalent de 45 milliards d’euros au 1er janvier 2020) de fonds publics créés dans le passé et qui n’ont pas été utilisés. Ces avoirs seraient affectés à l’abat-tement de la dette publique, à des programmes d’éradication de la pauvreté et d’assainis-sement des finances locales. Les disciplines introduites grâce à des trois textes devraient permettre aux trois échelons gouvernementaux de retrouver la capacité d’investissement qu’ils ont perdue. Le gouvernement fédéral doit présenter en 2020 un texte essentiel (dit de Réforme Admi-nistrative) prévoyant de réduire dans l’avenir le recrutement de nouveaux fonctionnaires fé-déraux, de réduire les salaires des agents (actuellement très supérieurs aux rémunérations du secteur privé à compétences égales)[13], d’introduire des règles de rémunération au mérite. La stabilité définitive de l’emploi ne serait offerte qu’aux fonctionnaires ayant achevé une période probatoire de plusieurs années et seulement pour les agents relevant directe-ment de l’Administration Fédérale. Un second élément va compliquer les relations entre l’exécutif et les deux chambres. L’année qui commence est une année électorale. Les Brésiliens se rendront aux urnes le 4 octobre pour élire les maires et les membres des assemblées municipales. Cela signifie que l’année parlementaire va être plus courte qu’en période normale. Après le congé lé-gislatif de juillet 2020, la majorité des parlementaires seront directement (lorsqu’ils sont candidats à des postes de maire dans les grandes villes) ou indirectement (lorsqu’ils participeront à la campagne de leurs alliés politiques) impliqués dans la préparation du scrutin. Les députés et sénateurs fédéraux tiennent compte des résultats des élections municipales pour définir les alliances et des stratégies de soutien qui compteront pour le scrutin national de 2022. Dans ce contexte, ils se montrent en général peu disposés à adopter des propositions de réforme impopulaires. Ajoutons encore ici qu’une fois le scrutin municipal passé, les élus du Congrès vont être mobilisés par la préparation d’une élection interne. A la Chambre comme au Sénat, les groupes politiques et les leaders devront dès novembre 2020 définir leurs préférences dans la perspective de la dési-gnation des nouveaux présidents des deux assemblées (leurs mandats sont de deux ans en s’achèvent au début de 2021). En d’autres termes, le temps effectif de travail parle-mentaire en 2020 sera de 5 ou six mois. Le troisième facteur peut perturber singulièrement les plans du Ministre de l’économie. Plusieurs des textes qui seront soumis au Congrès pourraient susciter des protestations et déclencher (ou alimenter) un mouvement social important. On pense ici notamment à la Proposition d’Amendement Constitutionnel dite de réforme administrative ou à celle désignée sous l’appellation de Proposition de secours d’urgence. Depuis le dernier trimestre de 2019, le gouvernement n’a pas caché qu’il était préoccupé par les révoltes sociales et l’instabilité politique qu’ont connu alors les pays voisins. Le Chef de l’Etat et plusieurs ministres ont évoqué la possibilité d’un scénario similaire au Brésil, avec un mouvement de protestation qui pourrait émerger à l’annonce de mesures comme le réajustement du prix des carburants (avec ses conséquences pour les transporteurs routiers) ou la hausse des tarifs de transport public. Uune augmentation marquée des prix des produits alimentaires de base (comme les viandes) pourrait être également un déclencheur. Dans un contexte d’agitation sociale, le gouvernement ne prendrait pas le risque d’engager les débats sur des propositions qui concernent directement des grou-pes d’influence bien organisés comme les fonctionnaires. Il est donc très peu probable que les grands projets de Paulo Guedes se transforment en textes de lois ou en amendements au texte constitutionnel sur les prochains mois. En réalité, en se positionnant comme un chef de l’Etat populiste, adversaire résolu du systè-me politico-institutionnel, Jair Bolsonaro a considérablement réduit les marges de ma-nœuvre de son ministre de l’économie. L’enthousiasme réformiste du gouvernement n’aura sans doute duré que quelques mois. La réforme des retraites pourrait être la première et la dernière grande réforme mise en oeuvre par cette présidence hors-normes. Fin de la série de 5 articles consacrés au bilan de la politique économique du Ministre Paulo Guedes pour 2019. [1] Le mouvement de relance qui apparaît dans la construction civile est évidement soutenu par la baisse des taux d’intérêts engagée en 2018 et qui favorise la relance du cré-it pour les ménages et les entreprises. Des conditions d’emprunts plus favorables devraient être maintenues en 2020. [2] Jusqu’en novembre 2019, cette incertitude concernait la réforme de régimes de retraite. qui permettra de réduire le rythme de progression des dépenses publiques et d’améliorer les marges de manœuvre budgétaires. Les dépenses croissantes liées à ces prestations rendaient la soutenabilité des comptes publics très problématique. Désor-mais, un programme solide d’ajustement des régimes en question ayant été adopté par le Congrès, les investisseurs privés potentiels attendent que le gouvernement parvienne à faire adopter et à mettre en œuvre d’autres propositions de réforme. [3] Cette conjoncture intérieure plus favorable compensera en partie les difficultés que le Brésil devrait rencontrer sur le plan extérieur avec le probable tassement de ses exportations. La Chine, premier acheteur de produits agricoles brésiliens, devrait con-naître un tassement de sa croissance. En outre, elle devra importer plus de soja amé-ricain sur les prochains mois. L’Argentine est le premier pays importateur de produits industriels brésiliens. Avec la récession profonde que traverse ce pays, il est vain d’espé-rer une progression spectaculaire des exportations manufacturières. Les prévisionnistes anticipent aussi une diminution des ventes de produits brésiliens sur les Etats-Unis et l’Europe. [4] Sur la base d’une prévision d’expansion de 2,25% pour l’année qui vient de com-mencer, le Brésil aura connu une progression moyenne de son PIB de 1% par an, soit un taux beaucoup trop modeste pour réduire fortement la pauvreté et le chômage. [5] L’indice EMBI Brazil (Emerging Markets Bond Index) de la banque JP Morgan rend compte des rendements des titres négociables de la dette du pays. Le spread repré-sentant le risque du pays émetteur des titres est calculé en points. Chaque ensemble de 100 points correspond à un écart de 1% entre le taux d’une obligation émise par une entreprise brésilienne ou l’Etat brésilien et celui d’un emprunt de l’Etat américain (réputé sans risque) de même type. La variation du spread traduit une augmentation (élévation du nombre de points) ou une baisse (diminution) du risque perçu. [6] L’impôt principal à ce niveau est l’Impôt sur la Circulation des Marchandises et des Services (ICMS), prélèvement sur la circulation de marchandises et sur les services de transports nationaux, municipaux et communaux, qui constitue la principale source de revenu des Etats fédérés. Toute société effectuant régulièrement des opérations impli-quant un mouvement physique de biens (y compris des importations) ou fournissant des services de communication ou de transport entre États ou municipalités est soumise à l’ICMS. Les taux de l’ICMS varient de 7 à 12 %, selon un principe proche de la TVA en Europe. [7] Les municipalités utilisent également leurs prérogatives en matière de fiscalité (elles prélèvent un impôt sur les services et des taxes foncières) pour renforcer l’attractivité des communes qu’elles gèrent. [8] A la liste des nombreux défauts de la fiscalité en vigueur, il faut encore ajouter la ré-gressivité de plusieurs impôts majeurs qui pénalisent les ménages les plus modestes (qui dépensent une plus grande part du revenu dans les biens et services faisant l’objet d’impôts indirects), la fragmentation de la base d’imposition, les prélèvements à l’origine pour l’ICMS (qui favorisent les Etats producteurs), la lourdeur bureaucratique. [9] Jusqu’à la fin de l’année écoulée, Paulo Guedes et son équipe défendait l’idée de réformer en priorité les impôts fédéraux. Ils laissaient la possibilité aux États et aux muni-cipalités d’adhérer au nouveau système à leur convenance. Le Ministère de l’économie s’oppose aux secrétaires des Etats fédérés chargés des finances qui préconisent l’inclu-sion complète et immédiate du système ICMS (Impôt sur la circulation des marchandises et des services), dont ils ont la compétence, dans la réforme. Ils ne sont pas d’accord avec un régime d’adhésion volontaire. Comme de nombreux leaders politiques, ils esti-ment que réformer seulement les impôts fédéraux ne suffit pas, toute la complexité de la fiscalité brésilienne se trouvant dans l’ICMS. [10] Dans le passé, les échecs des tentatives de réformes ont été principalement dus à l’absence de consensus avec les Etats fédérés, notamment entre les plus riches et les moins développés. Ces derniers ont longtemps défendu l’octroi de dérogations et d’avantages fiscaux parce qu’ils considéraient qu’il s’agissait là des seuls atouts dispo-nibles pour attirer les investisseurs. Peu à peu, toutes les collectivités territoriales ont eu recours à des mécanismes de moins-disant fiscal pour renforcer leur attractivité. Cette surenchère a fini par éroder les effets d’attraction recherchés. [11] L’Etat fédéral entre en situation d’urgence lorsqu’il doit transgresser la règle qui prévoit que l’endettement ne peut pas servir à financer les dépenses courantes (salaires, prestations de retraites et pensions, fonctionnement de l’administration). Pour les Etats fédérés et les communes, l’urgence budgétaire est déclarée lorsque les dépenses cou-rantes dépassent 95% des recettes nettes inscrites aux budgets. [12] Aujourd’hui, les 27 Etats doivent obligatoirement consacrer 25% de leurs recettes à l’éducation et 12% à la santé. Pour les municipalités, la part des recettes qui doit être affectée à la santé est de 15% et celle dédiée à l’éducation de 25%. Aux deux niveaux, le pourcentage total des crédits affectés aux deux services publics essentiels restera res-pectivement de 37% et 40%. Avec le nouveau texte, à l’intérieur des enveloppes ainsi constituées, les gouvernements et les communes auront toute liberté pour assurer la répartition qui correspond aux besoins locaux. [13] En moyenne, à compétences équivalentes, un agent de la fonction publique fédérale coûte deux fois plus cher qu’un salarié du secteur privé. La rémunération moyenne du secteur public fédéral a augmenté de 53% sur les 15 dernières années. Les prévisions indiquent que sans modification des règles de recrutement, de création de postes, d’avancement de carrières et de réajustement des salaires, les charges salariales asso-ciées aux rémunérations des agents en activité représenteront l’équivalent de près de 15% du PIB au début de la prochaine décennie.

  • France 2 et l'agriculture du Mato Grosso.

    C’est un reportage de 4 minutes environ diffusé au cours du journal de 20 heures sur France 2, le 20 décembre dernier. Un excellent exemple des supports de communication que savent utiliser les grandes chaînes publiques françaises dans la guerre d’influence à laquelle elles participent. Le sujet ? L’utilisation de produits phytosanitaires (en l’occur-rence, les journalistes parlent de pesticides) sur une des communes du Mato Grosso productrices de soja : Lucas de Rio Verde, située au centre de l’Etat. La journaliste auteur de ce reportage commence par dire que la municipalité se trouve en Amazonie. Elle ou-blie de préciser qu’il s’agit de l’Amazonie légale, c’est-à-dire d’un périmètre administratif bien plus large que la fameuse forêt et qui englobe effectivement l’Etat du Mato Grosso. Le téléspectateur français qui ignore à peu près tout de la géographie et de la législation brésiliennes imagine évidemment (est-ce l’effet recherché ?) que les champs immenses qui apparaissent sur les premières images ont été récemment ouverts grâce à la des-truction de la forêt. En réalité, sur cette zone de plaine du centre de l’Etat, les terres sont cultivées depuis des décennies. Dans cette enquête furtive et partisane, à aucun moment ne sont évoquées les contraintes phytosanitaires que doit gérer l’agriculture en climat tropical humide. Aucune donnée chiffrée n’est fournie sur la consommation par hectare des produits de l’agrochimie (une comparaison avec les bassins céréaliers français serait pourtant intéressante). Le choix des interlocuteurs dont le rôle est valorisé (une équipe de chercheurs universitaires) ou caricaturé (un employé agricole manipulant des produits chimiques et qui passe pour un irresponsable absolu) permet de construire un message univoque : l’agriculture du Mato Grosso est une activité qui met systé-matiquement en péril la santé des habitants et l’environnement. Comble d’horreur, le soja qu’il s’agit de planter est…. transgénique…. Localisation de la commune de Lucas de Rio Verde. L’ancien ministre de l’agriculture Neri Geller, originaire de l’Etat du Mato Grosso, agriculteur et aujourd’hui député fédéral, a droit à quelques minutes d’interview. Geller cherche à expliquer que les nombreuses molécules dont la commercialisation a été récemment autorisée par les pouvoirs publics sont destinées à remplacer des formules agro-chimiques plus dangereuses pour la santé humaine et l’environnement, ce que tous les acteurs locaux informés savent. Sa parole est subtilement discréditée. Mr Geller n’est-il pas un élu membre du "puissant lobby agricole" qui opère au Congrès ? L’argument est moins important que la personnalité qui le formule….Le reportage ignore évidemment les recherches d’organismes publics et privés qui travaillent sur une utilisation mieux maîtrisée des produits de l’agrochimie. C’est le cas par exemple de la Fondation Rio Verde créée sur la commune de Lucas de Rio Verde il y a plus de 20 ans….Le clou de cette séquence de quatre minutes, c’est le message presqu’explicite envoyé aux téléspectateurs français. N’importe quel observateur informé sait que depuis des années l’essentiel du soja récolté dans le Mato Grosso est commercialisé sur la Chine. La reporter qui apparaît à l’écran ne s’encombre pas de statistiques d’exportation. Pour elle, le soja empoisonné du Mato Grosso est d’abord écoulé sur le marché européen et singulièrement vers l’hexagone….En outre, avec la mise en œuvre de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, ces flux devraient doubler…....La journaliste imagine sans doute qu’avec la levée des barrières commerciales (qui ne concerne pas le soja, importé depuis des lustres sans être taxé par l’Union européenne), les consommateurs européens vont se gaver de poulets ou de porcs nourris avec des ressources fourragères venues du Mato Grosso…Elle leur annonce à l'avance une invasion de leurs assiettes par un soja qui viendra ruiner leur santé... L'agriculture du Mato Grosso est l'un des grands greniers à grains de la planète. Sa tra-jectoire (le secteur a été développé depuis 50 ans) est la démonstration de ce savent faire les Brésiliens en combinant esprit d'entreprise, recours à la technologie et connais-sances agronomiques. Cette aventure a contribué à améliorer la couverture des besoins alimentaires de la population brésilienne et de nombreux pays étrangers. Elle a permis d'améliorer les revenus des habitants de la région (qui présente l'un des meilleurs indicateurs de développement humain du pays). Le reportage occulte totalement cette histoire, il ne retient que des pratiques agricoles qui sont excessives mais ne sont pas le fait de tous les agriculteurs du Mato Grosso. L’auteur de ces lignes n’est pas un défenseur acharné de l’agrochimie. Il critique volontiers l’usage parfois excessif qui est fait des pesticides, fongicides ou herbicides sur le Centre-Ouest du Brésil, notamment en cultures annuelles comme le soja. Il sait aussi que dans le contexte pédoclimatique de la région (fortes chaleurs diurnes, humidité, pro-fils des sols), il ne peut y avoir d'agriculture viable sans protection des plantes contre les innombrables attaques de parasites et d'insectes; Le recours à des molécules chimiques est difficilement évitable. L’utilisation de techniques de contrôle biologique est encore embryonnaire et ne donne pas de résultats satisfaisants sur le plan économique. Sur ces enjeux majeurs et complexes, on aimerait que les journalistes français ne soient pas les militants arrogants d’une guerre informationnelle qui les dépasse. On souhaiterait qu'ils commencent par acquérir eux-mêmes des connaissances de base sur la région évo-quée, les contraintes agricoles, les réalités économiques... Il s’agit là sans doute d’un voeux illusoire. Curieux métier que celui qui consiste à aborder le réel pour produire des images, des représentations biaisées, des visions partielles et orientées du monde. La journaliste auteur de cette séquence est basée à Rio de Janeiro, à 2252 km par la route de Lucas de Rio Verde…Elle est plus convaincante lorsqu’elle parle de la région où elle vit, celle des plages et du carnaval, riche de ces clichés sur le Brésil qu’aiment les européens….Consciemment ou non, elle a bien joué son rôle de petit soldat de la guerre informationnelle et commerciale ce soir du 20 décembre sur la chaîne publique française….. Les téléspectateurs qui veulent connaître l’agriculture du Mato Grosso (l’un des premiers greniers de la planète) devront aller chercher ailleurs….

  • L'Amérique du Sud entre en convulsion (1)

    Un printemps austral agité. En quelques semaines, à partir du mois d’août dernier, du Paraguay à l’Equateur en passant par le Chili, la Bolivie, la Colombie ou le Pérou, les populations du continent sont entrées en révolte, participant à des manifestations massives (et souvent violentes) contre la fraude électorale, l’arbitraire de dirigeants, la corruption, l’augmentation des prix des transports et des carburants, le sous-emploi ou la dégradation des conditions de vie. L’instabilité politique, l’exacerbation des tensions sociales et ethniques, une remise en cause radicale des gouvernements se sont propagés sur une large partie de l’Amérique du Sud, malmenant aussi bien des régimes de gauche que de droite. La dynamique ap-parente de contamination a évidemment favorisé la diffusion de théories conspiratoires. Selon la version la plus courante, Cuba et Caracas se seraient entendus pour déstabiliser les démocraties du continent. Les deux dictatures auraient agi de concert pour promou-voir des soulèvements dans tous les pays voisins, fragiliser des gouvernements libéraux ou conservateurs et soutenir ainsi leurs sympathisants sur l’ensemble de la région. Les régimes castriste et chaviste sont des boucs-émissaires faciles pour les gouvernements des pays où les soulèvements se succèdent. Aucune preuve n’a néanmoins pu être apportée d’un complot qui aurait été orchestré et mis en œuvre par les deux dictatures de la région. En revanche, depuis 2015, la catastrophe économique, sociale et politique que vit le Venezuela bouleverse effectivement en profondeur de nombreux Etats du con-tinent. Les vénézuéliens ont été les premiers à protester dans la rue contre la dictature chaviste. Ils ont aussi et de plus en plus cherché à fuir ce régime et le cortège de difficultés économiques qu’il a provoquées. La crise migratoire liée à l’effondrement du Venezuela est une des plus importante du 21e siècle à l’échelle du monde. Elle fragilise tous les Etats géographiquement proches de la République bolivarienne. Au-delà de l'impact que peut avoir le drame vénézuelien sur plusieurs Etats de la région, peut-on identifier une trame commune qui rendrait compte de la vigueur des mouvements de révolte récents et permettrait de comprendre pourquoi ils bousculent aussi bien des régimes dits libéraux que des gouvernements socialisants ou prétendu-ment révolutionnaires comme le pouvoir chaviste au Venezuela ? C'est à cette question qu'est consacrée une série de trois articles qui commence avec un rappel des évène-ments récents. Secousses de forte magnitude au Chili. Avant d’analyser les caractéristiques communes aux pays de la région qui constituent l’arrière-plan économique et social des insurrections récentes, il convient d’évoquer les circonstances nationales particulières de chaque pays en commençant par l’exemple sans doute le plus surprenant : le Chili. Depuis la fin octobre, le pays andin vit une convulsion sociale et une phase de violence comme il n’en avait pas connu depuis la fin de la dictature de Pinochet en 1990. Pourtant, au cours des dernières décennies, cet Etat de 19 millions d’habitants a connu une des plus fortes croissances de la région. Depuis le début de ce siècle, le revenu moyen par habitant est le plus élevé de toute l’Amérique du Sud. En 2018, il était supérieur de 42% à celui du Brésil et de 53% à celui de l’Argentine. Les mesures annoncées à partir de la fin septembre (augmentation des tarifs des transports urbains et de l’électricité) ont pour-tant provoqué une révolte des étudiants, des salariés et de toute une frange de la popu-lation de la capitale et des principales villes. Le chef de l’Etat a été contraint de décréter l’Etat d’urgence, de mobiliser l’armée et d’instaurer le couvre-feu à plusieurs reprises. L’annonce d’un relèvement du prix du métro à Santiago aura été l’étincelle d’un incendie qui couvait depuis des années dans un pays resté très inégal, où l’écart entre les plus riches et la masse des pauvres n’a cessé de se creuser au cours des années récentes. La pauvreté qui reculait entre 1990 et 2010 s’est accrue ensuite. Aujourd’hui, 190 000 chiliens (1% de la population) captent 26,5% de la richesse nationale, alors que 9,5 mil-lions d’habitants se partagent 2,1% de cette même richesse. Le salaire minimum chilien est de 301 000 pesos (l’équivalent de 380 euros) par mois mais la moitié des travailleurs (souvent contraints à survivre dans l’économie informelle) du pays disposent d’un revenu mensuel égal ou inférieur à 400 000 pesos (507 euros). Le transport public au Chili est un des plus cher au monde. Il peut représenter pour les familles à bas revenus jusqu’à 30% des dépenses budgétaires. Dans ces conditions, toute hausse envisagée par le gouver-nement se traduit par une amputation du pouvoir d’achat des plus modestes. La croissance des inégalités et l’effondrement du revenu réel d’une part importante de la population sont aussi liées au fonctionnement du système de retraite par capitalisation, instauré en 1981. Le pays vieillit (30% des chiliens ont plus de 50 ans et 12,2% plus de 65 ans). Des milliers de chiliens âgés n’ont pas pu accumuler une épargne suffisante, notam-ment lorsqu’ils ne disposaient pas d’emplois officiels déclarés. Quand ils ne sont pas con-damnés à devoir encore travailler à un âge avancé, ils survivent avec des pensions déri-soires. Manifestation massive à Santiago do Chile en novembre 2019. Le Chili a connu depuis trente ans une expansion de sa classe moyenne mais ce groupe intermédiaire continue à vivre dans la précarité en raison de salaires insuffisants, d’un taux d’endettement élevé et de retraites souvent insignifiantes. Depuis des années, la classe politique chilienne promet pourtant un avenir meilleur à sa population. Elle multiplie les annonces de réformes du système d’éducation (l’accès à l’enseignement supérieur est hors de prix), de la fiscalité et de la santé publique (très déficiente). Les mesures engagées n’ont jamais permis d’améliorer le sort d’une classe moyenne vulné-rable pour qui l’avenir est resté synonyme de grande incertitude. Dès les années 2000, la jeunesse chilienne s’est révoltée contre l’incurie des grandes familles qui se partagent traditionnellement le pouvoir. Cette fois-ci, ni la demande de pardon du Président, ni l’abandon des mesures de relèvement des tarifs de transport et d’énergie n’auront suffi à calmer la colère des étudiants et des chiliens de tous âges. La hausse annoncée de 50% du minimum vieillesse, le référendum prévu pour changer une constitution héritée de l’époque Pinochet ne sont pas parvenu à ramener le calme dans le pays. A la fin novem-bre, après des semaines de protestations violemment réprimées, on enregistrait 23 morts, des milliers de blessés, des destructions d’édifices publics et d’éléments du patrimoine historique par centaines. La campagne de trop d’Evo Morales. Sebastian Pinera et l’ancien Président bolivien Morales ont peu de choses en com-mun. L’actuel chef de l’Etat chilien est un entrepreneur millionnaire membre d’un parti de centre-droit. Le second est d’origine indienne. Longtemps, il été agriculteur producteur de coca. Il est un des leaders de la gauche sud-américaine et proche du régime chaviste. Elu pour la première fois à la Présidence en 2006, Evo Morales a dirigé son pays pendant trois mandats consécutifs. En 2016, ses partisans ont convoqué un référendum pour faire adopter un amendement constitutionnel destiné à permettre une quatrième candidature du chef de l’Etat au scrutin prévu pour octobre 2019. Bien que la proposition ait été reje-tée par les électeurs, Morales a obtenu après le plébiscite une décision de justice l’auto-risant à se présenter. Il a même devancé ses concurrents dès le premier tour et a été déclaré vainqueur. L’opposition et les observateurs étrangers ont alors immédiatement accusé le pouvoir de fraude électorale. Les partis conservateurs et toute une partie de la population des villes et de l’est du pays (la région la plus riche) ont appelé à la mobi-lisation et ont commencé à se heurter aux syndicats ouvriers et aux mouvements indiens, la base sociale du parti du Président. Les populations indigènes et le monde du travail ont longtemps apporté un soutien sans faille au gouvernement Morales qui a su faire reculer la pauvreté et garantir le maintien d’une croissance significative au-delà même de la fin du boom des matières premières. Manifestations à La Paz après le premier tour de l'élection d'octobre 2019. Après le premier tour contesté du scrutin présidentiel, l’affrontement entre ces forces pro-Morales et les partis d’opposition était inévitable. Sur les semaines qui ont suivi le scrutin, de nombreuses routes ont été fermées par des émeutiers dans tout le pays. Les soulèvements insurrectionnels et des grèves massives ont touché les principales villes. Dans un climat de pré-guerre civile, la Bolivie va rapidement dénombrer 30 morts et des centaines de blessés. Bien implantées dans les régions les plus riches du pays, béné-ficiant de la sympathie des couches de la population descendantes d’émigrés euro-péens, appuyées par des églises évangéliques de plus en plus influentes, les forces de droite vont dénoncer la menace de l’instauration d’une dictature socialiste de type cha-viste. Confronté à la paralysie de l’économie du pays, aux violences et à des protestations massives, Morales va finalement renoncer. Le 10 novembre, le leader indien accepte le verdict de l’Organisation des Etats Américains (OEA) qui avait observé que les résultats du scrutin d’octobre ne pouvaient être validés en raison de graves irrégularités. L’ancien Président quitte le pays et trouve refuge au Mexique. Le gouvernement intérimaire qui assume alors le pouvoir à la Paz devrait convoquer de nouvelles élections. Il a voté im-médiatement un décret qui autorise la police à tirer sur les manifestants qui continue-raient à fomenter des émeutes dans les rues du pays. Il suscite ainsi l’inquiétude de la communauté internationale qui soupçonne le nouvel exécutif civil d’être la façade d’un régime dirigé par les forces armées. Dans un pays polarisé à l’extrême, la gauche et les mouvements indiens accusent ces dernières de coup d’Etat. De leur côté, les conser-vateurs catholiques et évangéliques proclament qu’avec le départ de Morales "la Bible est revenue au palais présidentiel"…. Déchirures colombiennes. La fièvre insurrectionnelle n’était pas encore retombée en Bolivie qu’elle touchait la Colombie, pourtant considérée comme l’autre exemple de réussite économique du con-tinent. Le 30 mai 2018, ce pays de 51 millions d’habitants, quatrième économie de l’Amé-rique latine, était d’ailleurs devenu le 37e membre de l’OCDE. Cette adhésion récompen-sait le dynamisme d’un Etat qui est parvenu à doubler son PIB entre 2000 et 2017 en affichant une croissance moyenne de 3,9% (contre 2,6% pour l’ensemble du continent latino-américain). Au cours de ces 18 années, le revenu moyen par habitant a augmenté de 59%, passant de 4765 à 7589 dollars. En novembre 2016, la signature historique d’un accord de paix entre les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) et le gouvernement de Bogota avait marqué la fin de 53 ans de conflit armé. Ce pacte restau-rait la confiance et débouchait sur une reprise de l’investissement étranger. Dès l’adhé-sion du pays à l’OCDE, les experts de l’organisation avaient souligné les faiblesses d’une économie qui pâtissait d’une progression insuffisante de la productivité et restait trop dé-pendante des matières premières. Tous produits de base confondus (denrées agricoles, minerais, hydrocarbures), celles-ci représentaient 80% des exportations en 2018, soit un taux plus élevé qu’en début de décennie (76,1%). L’OCDE notait aussi que le secteur in-dustriel, déjà très ancien dans le pays, était de moins en moins compétitif. L’organisation reconnaissait cependant que la Colombie désormais pacifiée réunissait toutes les conditions pour diversifier son économie et réussir dans un délai de quelques années à développer son industrie pour poursuivre sa dynamique de croissance. Très curieusement, les experts de l’OCDE avaient alors fait l’impasse sur le contexte politique très difficile et tendu que traversait alors le pays. La population colombienne est profondément divisée depuis 2016 entre détracteurs et sympathisants d’un traité de paix avec les guérillas, accusées de favoriser l’expansion du trafic de la coca (matière pre-mière de la cocaïne) et d’une vague d’homicides visant des activistes des droits de l’homme. Cette division s’est accentuée en juin 2018, lorsque les électeurs ont assuré la victoire à l’élection présidentielle de l’avocat Ivan Duque, un novice en politique et candi-dat de la droite conservatrice. Le nouveau chef de l’Etat a annoncé un projet de diver-sification de l’économie (le Pétrole représente à lui-seul 30% des recettes d’exportation). Il a indiqué qu’il chercherait à favoriser les investissements industriels et les services. Enfin, son programme comportait un important volet agricole : le nouvel élu entendait relancer l’agriculture, encourager l’abandon des cultures de narco-produits et favoriser l’essor de nouveaux produits exportables. Ivan Duque n’a pas caché qu’il souhaitait reve-nir sur l’accord signé entre le gouvernement colombien et les Farc en 2016. Depuis, le principal mouvement de guérilla s’est transformé en force politique officielle. Le Prési-dent élu en juin 2018 s’oppose à ce que d’anciens guérilleros accusés de crimes graves participent à la vie politique sans passer préalablement par la prison. L’audit de l’OCDE ignorait aussi totalement l’impact sur la société et l’économie colombienne de l’afflux massif de migrants venus du Venezuela. La Colombie est la première destination des Vénézuéliens qui tentent d’échapper au régime. En fin 2018, ils étaient pourtant déjà plus de 1,5 million installés dans le pays voisin (sur un total de 4,5 millions), de loin la première destination des exilés. Ces migrants contribuent à accroître le taux de chômage et viennent gonfler les effectifs déjà très conséquents des travail-leurs du secteur informel. Aucun pays ne peut affronter seul un tel flux migratoire. La poursuite de ce mouvement peut provoquer désormais à court terme l’effondrement des structures locales de santé publique, d’éducation et une nouvelle dégradation du marché de l’emploi. Les autorités colombiennes sollicitent depuis 2015 un effort de coo-pération massif de la communauté internationale. Jusqu’à ce jour, les réponses sont timides. Pour relancer une dynamique de croissance qui s’essouffle (le PIB n’a progressé que de 1,4% en 2017), Duque ambitionne de déréguler l’économie, de réduire la pression fiscale sur les entreprises, de favoriser les investissements étrangers (notamment dans le secteur pétrolier et les mines), de moderniser le système bancaire et de flexibiliser le marché du travail. Dès le début de 2019, quelques mois après son entrée en fonction, ce jeune président privé de majorité parlementaire voit sa popularité s’effriter en raison notamment de son hostilité aux accords de paix. Aux élections locales de juin dernier, il subit de sérieux revers. En novembre, la Colombie va s’échauffer au nom d’une situation économique et sociale détériorée. Derrière la croissance solide des dernières décennies, la Colombie a peiné à réduire les énormes disparités de revenus, même si le taux de pauvreté a baissé. Le pays compte 5 millions de personnes déplacées du fait de la guerre civile et le secteur informel concerne encore 47% de la population active. Bogota dans la rue (fin novembre 2019). Les manifestations qui vont se multiplier à partir de novembre ont d’abord été lancées par les syndicats qui avaient appelé à la grève contre la volonté du gouvernement de flexibiliser le marché du travail, d'ouvrir le fonds de pension public au secteur privé et de reculer l'âge de la retraite. Aux syndicats, se sont vite joints les partis d’opposition, les étudiants, les indiens, les organisations de défense de l’environnement ou les artistes, chaque catégorie intervenant avec ses propres revendications (manque d’investissement dans la santé et l’éducation, chômage, corruption, insécurité). Aux premiers éléments de déclenchement de ce mouvement social sont venus s’ajouter d’autres motifs comme les retards dans l’application de l’accord de paix signé avec les Farc (depuis transformé en parti politique), la persistance d’autres mouvements de guérillas, la recrudescence de la violence financée par le narcotrafic. Des marches, d’abord majoritairement pacifiques, de centaines de milliers de personnes se sont tenues à travers tout le pays. Elles ont été suivies de face-à-face violents entre manifestants et forces de l’ordre. Des milliers de policiers et de militaires ont été déployés à Bogota, la capitale où le couvre-feu a été instauré. Pour désamorcer la crise, le président Ivan Duque a proposé un grand dialogue national et une réduction des prélèvements obligatoires pour les plus modestes. Ces propositions ont été accueillies avec un grand scepticisme. Elles émanent d’un chef de l’Etat qui n’a cessé d’accuser les manifestants de promouvoir le chaos, voire le ter-rorisme, d’être manipulés de l’étranger. Crises institutionnelles et politiques. A ces trois exemples, on pourrait encore ajouter ceux de l’Equateur, du Pérou et du Paraguay. Dans le premier pays, en octobre dernier, pour respecter un accord conclu avec le Fonds Monétaire International, le Président Lénin Moreno a retiré une subvention sur le carburant instaurée dans les années 1970. Les prix du diesel et de l’essence à la pompe ont immédiatement grimpé en flèche. A l’appel des camionneurs, d’autres couches de la population ont participé à des protestations massives qui ont paralysé plusieurs régions du pays. Les manifestations violentes ont fait 10 morts et des centaines de blessés. Le gouvernement a dû instaurer à plusieurs reprises le couvre-feu. Le prési-dent Moreno a même été contraint de transférer le siège de la Présidence de la capitale Quito vers Guayaquil, le port du littoral. Alors que les émeutes se poursuivaient après le retour de la subvention sur les combustibles, Moreno accusait son prédécesseur, Rafael Correa et le président vénézuélien Nicolás Maduro d’être derrière la crise sociale. Ailleurs, les facteurs déclenchants de l’agitation sont directement liés à au délitement des systèmes politico-institutionnels nationaux. Au Pérou, la crise a commencé le 30 septembre, le pouvoir et les forces d’opposition s’accusant alors mutuellement d’entor-ses aux règles du jeu démocratiques et déstabilisant un pays déjà secoué par des af-faires graves de corruption. Martin Vizcarra, le chef de l’Etat, a été le premier à frapper. Estimant ne pas être en mesure de gouverner avec un pouvoir législatif contrôlé par l’op-position le chef de l’État a dissous le Congrès afin de provoquer de nouvelles élections. Considérant la manœuvre illégale, les élus ont répliqué en votant la suspension du Président pour un an et son remplacement par la vice-Présidente qui démissionnait aussitôt de toutes ses fonctions. Cette période de conflit ouvert entre l’exécutif et le législatif fait suite aux scandales de corruption qui ont déchiré le pays depuis plusieurs années. Martin Vizcarra (alors vice-Président) a accédé au pouvoir en mars 2018, à la suite de la démission du Président Pedro Paulo Kuczynski, contraint d’abandonner son poste en raison de ses liens supposés avec une affaire de pot de vin impliquant l’entre-prise de construction brésilienne Odebrecht[1]. Vizcarra jouissait jusqu’en septembre d’une grande popularité en raison de sa fermeté contre la corruption. Ses adversaires étaient quant à eux en perte de vitesse, ce qui a encouragé le Président à agir. Fort du soutien des forces armées, il a fait de la lutte contre ce fléau son cheval de bataille et soutient un pouvoir judiciaire très actif. La décision prise de dissoudre le Congrès a entraîné plusieurs manifestations dans tout le pays. Des citoyens ont notamment bloqué l’accès à une mine de cuivre et interrompu la production. Au Paraguay, c’est un accord signé avec le Brésil sur la centrale hydroélectrique d’Itaipu, considéré comme préjudiciable pour le petit pays qui a mis le feu aux poudres dès juillet dernier[2]. Le projet de traité a provoqué la mobilisation des syndicats et des forces d’opposition qui accusaient le gouvernement de trahison. De son côté, l’exécutif soutient que l’accord visait à obtenir une part plus importante de l’énergie produite pour le pays, à limiter les dépenses inutiles et les pertes, à assurer une meilleure distribution qui ferait même baisser le coût social de l’énergie. La première quinzaine d’août a été scandée par des rassemblements et des marches au centre de la capitale, le blocage de routes et l’appel à une destitution du Président qui n’aura pas finalement lieu. L’accord avec le Brésil a été annulé le 14 août. Le ministre paraguayen des affaires étrangères a porté le chapeau de cette crise et a dû démissionner. Les autres Etats du continent semblent par comparaison plutôt calmes. Faut-il le rappeler ? Le Brésil s’est engagé dans une crise politique majeure plus tôt que ses voi-sins. En 2013, pendant plusieurs semaines, des manifestations massives ont dénoncé à São Paulo, à Rio et dans toutes les grandes villes du pays la corruption, la dégradation des conditions de vie de la classe moyenne, le comportement et l’irresponsabilité de la classe politique et les errements de la gauche alors au pouvoir depuis dix ans. Les élections présidentielles qui ont eu lieu en octobre 2014 (avec la victoire contestée de la candidate du Parti des Travailleurs Dilma Rousseff) ont révélé une profonde division chez les électeurs. En août 2016, la crise du système politique franchit une nouvelle étape avec la destitution de la Présidente. Les investigations conduites par la Justice depuis 2014 mettent à jour un gigantesque dispositif de financement parallèle des partis au pouvoir, de pots de vin et de détournement de fonds publics. Les procédures engagées aboutiront à la condamnation à de lourdes peines de dizaines de leaders politiques (dont l’ancien Président Lula) et de responsables d’entreprises. En octobre 2018, le Brésil a élu au poste de chef de l’Etat l’ancien capitaine de l’armée et député fédéral Jair Bolsonaro. Appuyé par un parti de droite, il a battu le candidat de gauche, ce qui a entraîné la première défaite du Parti des travailleurs depuis 1998. La crise politique brésilienne ne s’est pas atténuée pour autant, bien au contraire (voir notre série d’articles intitulée "Le pari risque des opposants à Bolsonaro"). A Brasilia, les autorités redoutent désormais à tout moment une contagion de la fièvre chilienne ou colombienne… En Argentine, le gouvernement de droite du Président Mauricio Macri n’a pas eu à affronter des manifestations et des émeutes violentes. La population a exprimé sa volonté de changement par les urnes. En octobre, une majorité d’électeurs a choisi de ne pas confier un second mandat à Macri et de désigner comme prochain Président Alberto Fernandez, un péroniste de centre-gauche qui a formé un ticket avec l’ex-Présidente Cristina Kirchner. Les argentins n’ont probablement plus aujourd’hui l’énergie suffisante pour envisager des démonstrations massives. Le pays est éreinté par une nouvelle crise économique. La pauvreté a progressé depuis quelques années à un rythme specta-culaire. En 2016, première année du gouvernement Macri, elle concernait trois argentins sur dix. Trois ans plus tard, le taux de pauvreté approche les 40%. Les protestations de rue sont remplacées à Buenos Aires par de grandes tables montées sur les avenues de la capitale et destinées à offrir des repas aux miséreux. L’impact continental du drame vénézuelien. La protestation d’une grande partie de la population vénézuelienne est sans doute la plus ancienne sur le continent. Les habitants de la République Bolivarienne ont manifesté en masse contre un régime dictatorial et responsable de l’effondrement économique du pays dès le milieu de la décennie. Ils ont aussi souvent choisi un mode de protestation plus radi-cal encore : l’exil. Cette fuite n’est plus aujourd’hui un problème exclusivement intérieur. Elle est devenu une question de dimension continentale. L’Amérique du Sud est en train de connaître la plus importante crise migratoire de son histoire. Cette situation fait partie des causes profondes qui permettent de rendre compte de la grande instabilité politique et des révoltes sociales qui touchent la région. Elle est radicalement nouvelle et présente une dimension inédite. Aucune des guerres d’indépendances menées au 19e siècle n’a provoqué un mouvement d’une telle ampleur. Aucun des nombreux cataclysmes naturels subis par les pays de la région sur le XXe siècle et depuis n’a suscité un exode comparable. Ni les mou-vements de guérillas qu’ont pu connaître et ont connu plusieurs sociétés du continent n’ont engendré de déplacements de population transnationaux de taille identique. Les pays d’exil sont parvenus en cette fin 2019 à saturation de leurs capacités financières et institution-nelles d’accueil. Les équilibres économiques, budgétaires nationaux sont mis à mal. Les politiques nationales de sécurité et d’emploi dont dramatiquement fragilisées. Les institu-tions internationales d’appui aux réfugiés soulignent déjà que l’ensemble du continent latino-américain ne sera plus jamais identique à ce qu’il était avant le drame vénézuélien qui n’est pas terminé. Tant qu’aucune solution politique nationale ne sera trouvée pour mettre fin au régime chaviste, les vénézuéliens qui affrontent des situations d’extrême pénurie continueront à choisir le départ (les flux de sortie variaient en 2019 entre 4000 et 5000 personnes par jour). Au début de cette crise migratoire qui ne fait guère la une des médias occidentaux, les partants étaient surtout des personnes qualifiées sur le plan profes-sionnel et qui pouvaient trouver rapidement à s’intégrer dans les pays d’accueil. En l’espace de quatre ans (2015-2018), l’Argentine a ainsi reçu 1000 ingénieurs de la compagnie natio-nale Petroleos da Venezuela qui ont rapidement été recruté par des entreprises locales. Désormais, les flots de réfugiés comptent de plus en plus de vénézuéliens peu formés, très pauvres et dont les possibilités d’adaptation et d’intégration sont bien plus limitées. Si ce mouvement se poursuit, on comptera près de 6,4 millions de personnes vivant hors de leur pays en fin 2020 (plus d’un habitant sur cinq). Cela signifie que le mouvement migratoire aura atteint une dimension plus importante que celui induit par la guerre de Syrie depuis 2010. Avec deux différences importantes cependant : les Vénézuéliens n’abandonnent pas un pays en guerre ; ils fuient une terre qui détient les plus importantes réserves de pétrole du globe. Au-delà des particularités de chaque pays de la région, peut-on identifier des éléments communs qui auraient favorisé l’éclosion de protestations et de révoltes sur plusieurs Etats voisins ? Pour de nombreux politologues et journalistes, il n’est pas pos-sible de recourir à une explication unique qui s’appliquerait à des situations nationales singulières. C’est l’histoire originale et la trajectoire politique de chaque Etat qui permet-tent de rendre compte des soulèvements et des révoltes qui ne sont pas connectées à un contexte économique. De leur côté, les économistes soutiennent qu’il existe une relation entre la volatilité des cycles économiques de tous les pays d’Amérique du Sud (cycles déterminés par des facteurs externes) et l’instabilité politique et institutionnelle qui a souvent pris une dimension spectaculaire au cours du second semestre de 2019. Du Pérou au Brésil, en passant par le Chili ou le Paraguay, il y aurait donc une trame de fond commune. A partir du début des années 2000, les économies du continent sont entrées dans une phase d’accélération de la croissance associée à une hausse spectaculaire des cours internationaux des matières premières et à une amélioration sensible des termes de l’échange. Ce "super-cycle des commodités" a coïncidé avec un recul de la pauvreté, une réduction des inégalités de revenus et l’essor d’une nouvelle classe moyenne. Sur l’ensemble de l’Amérique du Sud, pendant près de dix ans, les couches sociales les plus défavorisées ont pu croire que l’expansion économique allait enfin générer une plus grande mobilité sociale et permettre aux nouvelles générations d’améliorer durablement leur bien-être. Il y a probablement un lien solide entre les espérances nées au cours de la décennie passée et les révoltes qui se multiplient depuis quelques mois. Deux prochains articles seront consacrés à identifier ce lien. [1] Un autre président péruvien, Alan García, s’est suicidé en avril dernier lorsque la police est venue l’arrêter pour son implication dans la même affaire. [2] Le Brésil et le Paraguay ont construit ensemble (entre 1975 et 1982) sur le fleuve Paraná le barrage d’Itaipu depuis sa mise en fonctionnement. Les deux Etats sont copropriétaires de l’infrastructure située à la frontière. L’accord négocié avant août 2019 portait sur la répartition pour la période 2019-2022 de l’énergie issue de la centrale hydroélectrique, deuxième site au monde en termes de production, situé à la frontière du Brésil et du Paraguay qui en sont copropriétaires. Avec une puissance de 14.000 mégawatts, le barrage fournit en électricité les riches Etats du sud du Brésil, comme ceux de Sao Paulo, Rio de Janeiro, Paraná et Rio Grande do Sul. Pour sa part, le Paraguay ne consomme que 7% de l’énergie produite et vend le reste à Eletrobras, la compagnie brésilienne d’électricité. C’est le prix de cette énergie vendue au Brésil qui était au centre de la crise politique ouverte en août. Selon des experts, la mise en œuvre de cet accord aurait entraîné un préjudice supérieur à 200 millions de dollars par an pour le Paraguay.

  • Déforestation en Amazonie : les acteurs (4).

    4. L’exploitation du bois. Les ressources en bois de la forêt amazonienne. En Amazonie, la forêt équatoriale ou tropicale humide, dense, en général humide toute l’année (localisée sur une région très pluvieuse), sempervirente, forme le plus grand massif de la planète. Cet écosystème se caractérise par une végétation luxuriante, présente une composition floristique très hétérogène, même sur une surface très réduite. Sur ce domaine d’une très grande biodiversité, se côtoient des milliers d’espèces végé-tales. On peut distinguer en Amazonie trois types principaux de forêts. Celles qui sont situées sur des zones inondables à l’époque des crues des fleuves (de décembre à Juin chaque année) s’étendent sur une largeur qui peut atteindre jusqu’à 80 kilomètres de part et d’autre des rivières. Elles couvrent une surface de 7 millions d’hectares en Ama-zonie et se composent principalement d’essences dites "blanches", fournissant du bois tendre, et à croissance rapide. On trouve aussi sur ce domaine diverses espèces de palmiers. Dans l’histoire de l’Amazonie, ces forêts dites de varzéas (plaines sur les rives des fleuves) ont été les premières à être exploitées, bien avant la construction de routes sur la région. Elles étaient évidemment les plus accessibles. L’exploitation du bois concernait alors des bois légers, transportés par flottage après les crues et quelques bois précieux particuliers comme le Pau Brasil. L’industrie d’extraction du bois sur les varzéas a été longtemps limitée. Sur les zones d’exploitation traditionnelles, à partir des années 1970, se sont installées des activités de production de contreplaqué et des petites scieries mobiles qui utilisent une gamme plus vaste d’essences et ont donc provoqué une pression plus forte sur la ressource en bois. Forêt de varzéas en Amazonie. Le second type de forêt est formé par les domaines de terre ferme qui couvrent plus de 200 millions d’hectares et sont les plus vastes de l’Amazonie. Les massifs de terre ferme sont riches en essences dures, difficiles à travailler mais très utilisées en menuiserie et en construction. Les massifs sont en général composés de grands arbres, de peuplement hétérogène, en fonction de facteurs pédologiques, topographiques, climatiques et édaphiques. L’exploitation des domaines de ce second type a commencé en Amazonie brésilienne dans les années 1980, avec l’arrivée de nombreuses entreprises d’exploitation forestière et de scieries en provenance du Sud du pays, où la ressource forestière naturelle était en voie d’épuisement par suite des défrichements massifs (dans le Paraná en particulier). Forêt de terre ferme en Amazonie. Le troisième type de forêt est formé par les igapos, terres marécageuses toujours inondées, dont les sols sont hydromorphes (montrant des marques de saturation en eau régulière). Ces igapos possèdent une végétation dense mais qui ne présente pas ou peu d'intérêt commercial. C'est la forêt la plus basse, la plus pauvre et la plus inextricable possible. Elle est très peu utilisée car totalement enclavée. Forêt d'Igapo en Amazonie. Sur ces trois types de forêts, on recense environ 2000 essences différentes mais seules 200 ont une valeur commerciale pour le marché local. Sur ce dernier groupe, 40 essences à peine sont recherchées et demandées sur le marché international. La grande hétérogéneité de la forêt amazonienne n’est pas compensée par la présence massive d’arbres très réguliers, à diamètre important. Les massifs sont avant tout constitués de troncs de faible diamètre (50 à 70 cm). Du point de vue des exploitants, la forêt ama-zonienne est considérée comme une forêt pauvre. Les volumes de bois commer-cialisables sont de l’ordre de 45 m3 par hectare au maximum. Pour les entreprises forestières, sur un plan économique, c’est donc l’abondance et l’étendue qui compense cette relative pauvreté. Dans ce contexte, avec la mise en service de routes entre 1970 et la fin du XXe siècle, les forêts de terre ferme ont été de plus en plus touchées par l’exploitation et par la déforestation. L’exploitation du bois en forêt amazonienne brésilienne. En principe, les centaines d’entreprises d’exploitation forestière présentes en Amazo-nie légale doivent opérer selon les normes prévues par le code forestier et la législation en vigueur. Cela signifie qu’elles doivent pratiquer une exploitation rationnelle de la ressource et respecter un ensemble de règles qui tiennent compte du temps nécessaire pour assurer la génération de la forêt. Sur la région, la loi prévoit que le volume de bois qu’il est possible d’extraire est défini à partir d’un calcul numérique. En général, l’extrac-tion est limitée à 30 m3, soit de 4 à 6 arbres par hectare. La zone exploitée est ensuite laissée en l’état pendant une période de 35 ans. L’exploitant doit également obéir à des règles de choix des espaces pour éviter l’extinction des essences rares et préserver la faune. La méthode d’exploitation forestière autorisée est donc la coupe sélective, où seuls des arbres préalablement sélectionnés sont coupés. L’exploitation forestière légale évoquée ici se distingue de la déforestation, qui revient à raser une forêt, souvent pour la remplacer par une monoculture. Elle consiste en l’uti-lisation de la ressource en bois dans la durée. En Amazonie, cette exploitation légale peut être pratiquée dans deux contextes diffé-rents. L’entreprise forestière peut disposer d’une concession (obtenue après appel d’of-fres) lui permettant d’exploiter des forêts appartenant au domaine public. Elle peut encore exploiter un domaine privé dont elle est propriétaire ou dont est propriétaire son client. Dans tous les cas, l’exploitant doit soumettre aux pouvoirs publics un plan d’amé-nagement forestier et avoir obtenu l’autorisation d’exécuter ce plan. Sur les propriétés privées, le bois peut être extrait de la réserve légale, c’est-à-dire la forêt préservée à l’intérieur des exploitations agricoles et qui doit représenter 80% de la surface totale. Le plan d’aménagement est soumis à l’administration de l’Etat local en charge de la préser-vation de l’environnement. Il doit indiquer la parcelle sur laquelle auront lieu des coupes, le type de forêt concerné, les espères de flore et de faune qui s’y développent. Une fois ce plan approuvé, l’exploitant est autorisé à pratiquer la coupe et à commercialiser le bois extrait. En pratique, le recours à des plans d’aménagement forestier est demeuré lettre morte jusqu’au début du XXIe siècle. Pour soumettre de tels plans, les exploitants agricoles devaient démontrer qu’ils étaient propriétaires ou occupants légalisés de leurs terres. En pratique, le statut indéfini du foncier (occupation de terres devolutas, attentes de régu-larisation, utilisation de titres de valeur douteuse et souvent forgés de toutes pièces) rendait cette démarche très difficile. En outre, jusqu’au début des années 2000, il n’exis-tait pas en Amazonie brésilienne d’expérience concrète de gestion durable de la forêt qui puisse faire référence. Dans ces conditions, pour les exploitants forestiers et leurs clients, l’exigence imposée par l’administration d’un plan d’aménagement semblait arbitraire et incompréhensible. Jusqu’au début du siècle actuel, les entreprises forestières ont donc conduit une exploitation "minière" des ressources de la forêt. Les pouvoirs publics recon-naissaient d’ailleurs qu’en 2000 plus de 80% du bois produit en Amazonie était d’origine illégale. Les conditions d’exploitation forestière vont évoluer à la fin des années 1990. Sous la pression de l’opinion internationale, les choses changent quand sur les douze mois de 1995 est enregistré la destruction de 29059 km2 de forêt amazonienne – un record jusqu’à aujourd’hui. Le président Fernando Henrique Cardoso promulgue une mesure provisoire qui modifie le code forestier de 1965. Cette mesure sera renouvelée 67 fois puis intégrée à la loi de 2012 qui réforme ce code forestier. Elle porte de 50 % à 80 % la surface des propriétés en Amazonie qui doit être conservée en végétation naturelle (la réserve légale). Les autorisations de coupe sur les propriétés diminuent donc avec la mise en œuvre de cette nouvelle disposition. A partir de 1997, les premiers plans de gestion certifiés par le Forest Stewarship Council (FSC)[1] sont mis en place par quatre entreprises du secteur sur des surfaces relative-ment importantes (de l’ordre de 100 000 hectares pour chacune). Des forêts commu-nautaires de référence sont créées avec le soutien d’ONGs. A compter de 2001, plusieurs facteurs vont contribuer à améliorer les conditions d’exploitation des forêts privées. Cette année-là, l’IBAMA définit dans un décret les paramètres des plans de gestion durable des massifs forestiers. A partir d’efforts conduits par l’Embrapa et des ONGs spécialisées comme Imazon et la Fondation Floresta Tropical, des méthodes de gestion durable ada-ptées à la forêt amazonienne ont été mises en place sur des unités de démonstration. Enfin, déjà engagée sous le gouvernement FHC, la reprise en main de la gestion de l’IBAMA est renforcée par la Ministre de l’environnement Marina Silva (gouvernement Lula) et de hauts responsables de l’institution dans le Mato Grosso sont accusés de cor-ruption et arrêtés. A cette époque, l’opinion publique nationale commence à exiger un meilleur contrôle de l’Etat sur l’Amazonie et la mise en œuvre d’une politique de conser-vation de la forêt plus efficace. Le durcissement de la politique de gestion de la ressource forestière se heurte cependant à de fortes résistances des élus locaux et des gouvernements de la région amazonienne. En 2005, les exploitants de bois de la région vont contester violemment la politique fé-dérale. L’Etat central va répondre en élaborant une nouvelle loi qui va faciliter l’obtention de bois légal pour l’industrie forestière. Un texte créant un système de concession d’exploitation des forêts publiques est approuvé par le Congrès en février 2006 et sanctionné par le Président Lula en mars suivant. Cette loi est porteuse d’un changement majeur dans la gestion des forêts au Brésil et dans la gouvernance du secteur forestier. Auparavant, la seule modalité de concession forestière existante concernait les aires protégées destinées à l’exploitation forestière. La loi de 2006 règlemente l’attribution de concessions d’exploitation à titre onéreux sur l’ensemble du domaine public constitué par les terres "dévolutas". Les premières autorisations d’extraction de bois sur ce domaine ont été délivrées en 2008. Six forêts nationales des Etats du Rondônia et du Pará ont fait l’objet de concessions représentant au total 1 million d’hectares. Le programme de concessions forestières pourrait porter sur 7 millions d’hectares à l’horizon 2022. L’avancée des fronts d’exploitation forestière. A partir des années 1980, l’exploitation forestière va se développer en Amazonie (no-tamment sur les forêts de terre ferme). Se mettent en place des fronts d’exploitation fo-restière sur plusieurs zones du biome, fronts qui s’organisent en général en trois phases. Au cours d’une première étape, les exploitants cherchent à extraire les espèces de très haute valeur commerciale comme l’acajou ou le cèdre. Sur une seconde phase, l’exploi-tation se concentre sur des espèces nobles locales (comme l’ipé ou le massaranduba). Enfin, une troisième période est consacrée à l’extraction de toutes les espèces utilisables pour la construction, la fabrication de contreplaqué et d’aggloméré. Au fur et à mesure que les entreprises forestières ont épuisées les ressources facile-ment disponibles et accessibles sur une zone donnée, elles doivent ouvrir d’autres fronts sur d’autres régions. Par rapport à la situation qui prévalait à l’origine, les coûts de trans-port augmentent. Il faut alors envisager de créer de nouvelles implantations de stockage et de traitement du bois. Les charges de transport constituent un élément décisif de la viabilité économique de l’entreprise forestière. Le bois, même lorsqu’il a une haute valeur commerciale, est en effet un produit pondéreux. Aujourd’hui encore, en Amazonie, le transport du bois depuis les lieux de coupe jusqu’aux scieries et au-delà des scieries est souvent réalisé par camions sur des pistes en mauvais état. Le transport fluvial, trois à quatre fois moins coûteux, est encore limité et n’intervient que sur l’aval de la filière. Cet enjeu du transport est la raison pour laquelle, historiquement, les bords de fleuve et les abords des routes goudronnées et entretenues ont été beaucoup plus intensivement exploités que les zones les plus reculées. A partir de quelques centres historiques de démarrage de l’exploitation du bois, on observe l’apparition d’auréoles concentriques avec des fronts d’exploitation lourde prolongés par des fronts d’exploitation moyenne. Au fur et à mesure de la construction de voies d’accès, de travaux améliorant la navigabilité des fleuves, d’installation de ports, l’exploitation forestière a remonté les affluents de l’Amazone, pénétré des réserves indiennes ou des parcs naturels protégés (de façon illégale). Localisation des pôles d'exploitation forestière au début de la décennie. Les trois phases d’exploitation de la ressource en bois évoquées ici favorisent égale-ment l’avancée des fronts de colonisation agricole. Sur la première étape, ce sont en général de grandes entreprises forestières qui ouvrent des pistes relativement longues sur les forêts de terre ferme (plusieurs centaines de kilomètres). Elles financent cet inves-tissement grâce à l’extraction et à la commercialisation de quelques espèces de haute valeur commerciale. Une fois que ces investisseurs ont eu accès aux arbres les plus pré-cieux et réalisé l’extraction, ils cessent leur activité. Les pistes construites vont servir à l’entrée d’autres occupants de la forêt : des colons qui envisagent des activités agricoles ou des spéculateurs fonciers (grileiros). Dès l’installation, ces colons ou fraudeurs défo-restent et défrichent. Ils vendent le bois extrait (en général des espèces moins nobles) à des entreprises d’exploitation forestière locales qui disposent de scieries à proximité du front pionner agricole. Lorsque les infrastructures routières ont été développées et amé-liorées, les exploitants forestiers et les acteurs de la transformation du bois établissent des partenariats avec des commerçants nationaux ou des négociants internationaux. L’exploitation de la ressource en bois porte alors sur l’ensemble des espèces commer-cialisables. L’impact sur la forêt devient alors très important. En résumé, les exploitants forestiers ouvrent et maintiennent des pistes. Les colons agricoles et occupants de tous types facilitent ensuite l’accès à la ressource en défo-restant et en défrichant. Ces exploitants peuvent aussi négocier des contrats de presta-tion de service avec des agriculteurs qui vont financer le déboisement, le défrichage et l’ouverture de pâturages et de voies d’accès par la vente du bois commercialisable. Quel que soit le scénario, l’exploitation forestière est une composante essentielle de l’accélé-ration de l’occupation incontrôlée de nouvelles terres. Elle contribue à accélérer la défo-restation. Une extraction largement illégale. L’extraction et la commercialisation de bois à partir de l’exploitation illégale de la forêt s’appuie en Amazonie brésilienne sur toutes les brèches existantes dans les systèmes de contrôle. La pratique la plus courante consiste à surestimer le volume de bois qui existe sur une parcelle déterminée afin de d’utiliser les droits de coupe obtenus sur d’autres parcelles et de manière parfaitement illégale. Cette méthode est notamment utilisée pour augmenter l’extraction d’espèces de haute valeur commerciale comme l’Ipé, un bois très cher et très demandé sur le marché. Elle permet d’inclure dans les cargaisons légales de bois des troncs d’Ipé extraits illégalement depuis les terres indigènes, les aires naturelles protégées (parcs naturels) ou même les surfaces de réserve légale que les propriétaires privées maintiennent sur leurs exploitations. Opération de police sur un site d'exploitation illégale en Amazonie. Considérons les fraudes de ce type qui sont réalisées à partir de l’exploitation forestière réalisée sur les réserves légales de propriétés privées. L’exploitation de la ressource en bois est autorisée à condition de respecter des critères précis. Les propriétaires fonciers peuvent alors employer leurs propres buche-rons ou solliciter les services d’une entreprise forestière. Ils doivent dans tous les cas recourir à un ingénieur agronome qui va se charger d’établir le plan de récolte et suivra ensuite les opérations menées par les bucherons ou la compagnie forestière mobilisée. Cet agronome doit procéder au contage de tous les arbres de chaque espèce existante sur la parcelle où est envisagée une coupe. Il utilise pour ce faire un système d’iden-tification des troncs par pause de plaques métalliques (supports d'identification fournis par l'administration en charge de la préservation de l'environnement). Pour chaque espè-ce commercialisable, la réglementation définit un volume maximum qui peut être abattu sur une parcelle donnée. Les arbres concernés doivent avoir un tronc d’un diamètre supérieur à 60 cm. Cela signifie que la coupe doit porter sur les arbres les plus impo-rtants et les plus anciens. Des restrictions supplémentaires limitent encore les possi-bilités d’abattage. Ainsi, dans le cas des ipês, le propriétaire doit maintenir trois arbres par hectare pour garantir le repeuplement de la zone. A partir de ce travail de contage des arbres, l’agronome peut estimer la quantité en mètres cubes de bois de chaque espèce qui pourra être extraite sur chaque parcelle. Ces quantités doivent être indiquées dans le plan de récolte qui est soumis à l’approbation des autorités en charge de la préservation de l’environnement à l’échelle de l’Etat fédéré où se situe la propriété. Gestion du patrimoine forestier. Une fois que l’administration compétente a approuvé le plan de récolte, celle-ci déli-vre une licence appelée encore autorisation d’exploitation forestière. Ce n’est qu’après la réception de cette autorisation que le propriétaire peut procéder (ou faire procéder) à la coupe des arbres indiqués dans le plan et dans les limites des volumes de bois prévus. L’agronome doit suivre toutes les phases de la coupe et appliquer une plaque d’iden-tification (dont l’apparence varie d’une espèce à l’autre) sur chaque grume retirée. Une plaque doit également être apposée sur chaque souche et indiquer à quelle grume en-levée cette souche se rapporte. Seules les grumes porteuses de cette plaque peuvent circuler par la route depuis les sites d’extraction et jusqu’aux localités où elles seront utilisées ou stockées. Lorsque les services de répression identifient un camion trans-portant des grumes qui ne sont pas identifiées par une plaque, le véhicule est stoppé et appréhendé. L’extraction illégale utilise plusieurs stratagèmes. Une première méthode consiste à obtenir des agronomes qu’ils confirment que les dix grumes de bois de haute valeur inscrits dans le plan de récolte ont bien été extraites de la parcelle concernée alors que sur celle-ci les dix ou quinze arbres en question n’existent pas. Les bucherons ou l’ex-ploitant forestier sollicité abattent effectivement 10 arbres mais la moitié des grumes identifiées et chargées sur les camions sont effectivement des bois de haute valeur com-merciale. Les cinq autres arbres abattus appartiennent à des espèces de moindre valeur commerciale, voire sans valeur aucune. Les troncs sont abandonnés dans la forêt et pourrissent sur place. L’agronome appose une plaque sur chaque souche indiquant que ce sont bien des espèces de haute valeur commerciale qui ont été abattues. L’autre pla-que, celle qui doit être fixée sur les troncs d’arbres sans valeur, sera utilisée pour iden-tifier des espèces de haute valeur abattues de manière illégale hors de la zone officielle d’intervention de l’exploitant forestier. Celui-ci pourra utiliser ces plaques pour "légaliser" des grumes d’ipés, d’acajou ou d’autres espèces recherchées et extraites des forêts si-tuées en bordure des rivières (où l’extraction est interdite), localisées sur des réserves in-diennes ou sur des parcs naturels protégés. Les grumes peuvent alors être transportées normalement par les routes. Transport de grumes en Amazonie. Un autre stratagème utilisé consiste à porter sur le plan de récolte des tailles d’arbres à abattre plus importantes que les tailles réelles et à indiquer sur le plan un volume de bois à extraire plus élevé que le volume effectivement extrait. Les volumes manquant sont alors utilisés pour légaliser une ressource extraite illégalement. Quel que soit le stratagème utilisé, l’exploitation illégale même limitée à quelques arbres nobles entraîne une dégradation du massif concerné. L’abattage d’un ipé de 30 mètres de hauteur per-turbe ou anéantit la vie de toutes sortes de plantes qui entouraient cet arbre. Un massif où la canopée est plus ouverte sera plus exposé à la sécheresse. Les branches et les feuilles laissées sur place constituent des combustibles idéals pour les feux. L’exploi-tation illégale et irrationnelle de la forêt tropicale peut être comparée à une maladie du système immunologique qui favorise l’entrée de toutes sortes de bactéries… Le pourcentage varie d’une année à l’autre mais sur la période récente, les ONGs brésiliennes intervenant sur la région estimaient qu’au moins 50% du bois extrait et com-mercialisé en Amazonie soit le produit d’exploitations illégales. Cela ne signifie pas que l’autre moitié de la production soit totalement exempte d’irrégularité. [1] Le Forest Stewardship Council (FSC) est une organisation non gouvernementale créée pour promouvoir la gestion responsable et durable des forêts dans le monde. Fondée en 1993, l’organisation réunit des experts de tous les continents qui cherchent à définir des normes d’exploitation durable (sur les plans environnemental, social et économique) des forêts ainsi qu’à identifier les outils et les ressources qui permettent d’atteindre l’objectif d’une exploitation durable. Le FSC assure la certification d’activités d’exploitation forestière, garantir ainsi aux utilisateurs que les conditions d’extraction du bois sont conformes aux normes d’exploitation durable. L’organisation a son siège à Bonn en Allemagne. Elle est représentée dans 70 pays.

  • Déforestation en Amazonie : les acteurs (3).

    3. Le soja en accusation. "Le soja est une des principales cultures qui contribuent à la destruction de la forêt amazonienne. Cependant, depuis l’entrée en vigueur d’un moratoire en 2006, moins de 2% du soja planté en Amazonie vient de terres déforestées après 2008". Romulo Batista, chercheur de l’ONG Greenpeace. Les constats de spécialistes brésiliens représentants d’organismes de lutte pour la préservation de l’environnement sont ignorés en Europe. A la fin de l’été de 2019, alors que les incendies associés à la destruction de la forêt amazonienne semblaient connaître une expansion spectaculaire, de nombreuses voix se sont élevées dans les pays du vieux continent pour considérer que le développement de la culture du soja était un vec-teur majeur de la déforestation. Jouant sur la culpabilisation des éleveurs et des con-sommateurs, des militants exaltés sont parvenus à imposer une idée simple dans le monde médiatique et chez les décideurs publics : grande importatrice de soja brésilien, l’Union européenne serait la responsable indirecte des crimes commis contre l’environ-nement et la biodiversité en Amazonie. Il suffirait donc de cesser ces importations pour freiner – voire anéantir – les menées criminelles des responsables de la déforestation (ces derniers étant évidemment des acteurs de l’agrobusiness).…De nombreux program-mes de télévision ou de radio, des dizaines d’articles de presse ont repris sans hésitation cette thématique porteuse auprès d’une opinion européenne disposée à battre sa coul-pe et à s’attribuer la responsabilité de tous les maux dont souffre la planète[1]. Le Pré-sident français lui-même a cru bon, à l’issue du G7 de Biarritz, de rappeler que son gouvernement avait relancé l’idée d’un plan national de soutien aux cultures d’oléagi-neux destiné à rendre son pays moins dépendant d'un soja brésilien forcément coupa-ble… Le soja en Amazonie. L’identification de la culture du soja comme vecteur majeur de la déforestation de l’Amazonie semble effectivement s’appuyer sur des faits. Le soja est cultivé en Amazonie depuis deux décennies au moins. Jusqu’au début des années soixante-dix, l’oléagineux est une production très présente dans les Etats du Sud du Brésil. Pratiquée en culture d’été (semis en octobre-novembre, récolte en février-mars), la culture va gagner le Cen-tre-Ouest à partir des années 1980. Les agriculteurs commencent alors à disposer de variétés adaptées au contexte pédoclimatique de cette région. Le soja s’implante sur le Sud du Goiás, le Sud et le Centre du Mato Grosso, l’ouest du Minas Gerais. La demande croissante sur le marché international, la structuration progressive d’une filière nationale par les collecteurs et triturateurs locaux (d’origine étrangère ou nationale) garantissent aux producteurs des débouchés rémunérateurs. En amont des exploitations agricoles, des entreprises brésiliennes et multinationales assu-rent un approvisionnement des producteurs en semences, engrais et produits de traitement de la culture. Le soja monte peu à peu vers le Nord et s’installe sur des terres auparavant occupées par une agricul-ture traditionnelle et par les élevages bovins. L’expansion des surfaces occupées par l’oléagineux à l’échelle nationale progresse. Les emblavements couvraient un peu plus de 9,7 millions d’hectares en 1990/91. Ils portent sur près de 14 millions d’hectares au début du 21e siècle et approchent les 25 millions d’hectares à l’orée de la présente décennie. La dynamique d’expansion est très forte sur le Centre-Ouest entre 1990 et 2000. Elle se poursuit après 2000 et touche le Nord du Mato Grosso, l’ensemble du territoire du Goiás et une bonne partie du Minas Gerais. L'expansion du soja au Brésil sur les années récentes. Le soja atteint le biome Amazonie à partir de la fin des années 1990. Sur les vingt an-nées qui suivent, il connaît une progression spectaculaire. Les surfaces concernées étaient inférieures à 1 million d’hectares au début des années 2000. Elles atteignaient plus de 2 millions d’hectares en 2010 (soit 8,3% de la sole totale consacrée à l’oléagineux à l’échelle du pays). Les semis du soja sur le biome Amazonie ont porté sur 5,258 millions d’hectares au cours de la campagne 2018/19, soit 14,65% de la surface occupée par le soja au Brésil. Le biome Amazonie assurait sur cette dernière campagne 15,6% de la pro-duction nationale, contre 7,42% en 2008/09. L’expansion de cette culture annuelle sur la région a donc été remarquable. Cet essor ne signifie pas pour autant que le développe-ment du soja soit un vecteur direct de la déforestation en Amazonie. Cette expansion est manifeste depuis vingt ans sur 5 pôles géographiques de la région : le Nord de l’Etat du Mato Grosso, les Etats du Maranhão, du Tocantins, du Pará et le Rondônia. Sur les autres Etats de l’Amazonie légale, la culture reste marginale. En réalité, le soja se développe lorsque les conditions logistiques permettant sa commercialisation sont réunies. Il faut aussi que les exploitants agricoles engagés sur cette spéculation disposent dans leur environnement de centres de collecte et de capacités de stockage. Il convient encore que les conditions agronomiques propices au semis du soja existent et que le coût d’installation de la culture soit économiquement acceptable. Surface plantée en soja sur le biome Amazonie (en milliers d’hectares)*. *Pour le Mato Grosso, seules les surfaces plantées au nord de l'Etat sont prises en compte. Source : Conab. Soja et déforestation. Peut-on dire alors que les producteurs brésiliens de soja opérant sur la région amazonienne soient directement responsables de la destruction de la première forêt tro-picale de la planète ? Tous les travaux de recherche menés sur cette question depuis vingt ans aboutissent à deux conclusions majeures. La première est que l’influence de l’expansion de l’oléagineux sur la dynamique de déforestation est indirecte. Il est rare que des exploitants envisageant de semer du soja assurent eux-mêmes le déboisement, la coupe rase, le dessouchage et le défrichement d’un massif forestier. Ils achètent ou occupent des terres déjà déboisées, défrichées et où les souches ont été retirées. La seconde conclusion porte sur ce que les analystes désignent sous l’expression d’effet inducteur du soja. L’expansion de la culture est accompagnée d’un développement des infrastructures logistiques locales (routes, voies navigables, ports fluviaux) qui peut en-trainer l’installation sur les régions concernées d’activités qui sont directement à l’origine de la déforestation (exploitation forestière illégale, élevage bovin extensif, orpaillage, etc…). Production de soja sur le biome Amazonie (milliers de tonnes)*. Pour le Mato Grosso, seules les surfaces plantées au nord de l'Etat sont prises en compte. Source : Conab. Revenons sur la première conclusion. Considérons un exploitant agricole qui envisage d’implanter directement la culture du soja sur une zone de forêt. Il va devoir d’abord procéder ou faire procéder à l’abattage des arbres et à l’arrachage des racines en utili-sant des tracteurs de grande puissance et des câbles. Pour envisager un semis de soja, le dessouchage est indispensable. Les racines doivent être arrachées car leur présence empêcherait l’exploitant d’utiliser des semoirs et perturberait la croissance des racines de l’oléagineux lui-même. Ces différentes opérations de préparation des parcelles à semer sont relativement onéreuses. En outre, la fertilité naturelle des terres ainsi ouver-tes est en général relativement faible. Cela signifie qu’avant de semer, l’exploitant doit reconstruire la fertilité des sols, c’est-à-dire procéder à des apports substantiels en en-grais (application de phosphore, de potasse et d’azote). Ici encore, les dépenses à envisa-ger peuvent être élevées. Pour ces raisons, en général, l’installation d’une culture de soja intervient sur des terres antérieurement occupées par l’élevage bovin extensif, sur des pâturages dégradés qui ont été abandonnés par les premiers occupants. Lorsque ces derniers ont défriché des parcelles pour installer un cheptel bovin, ils n’ont pas enlevé l’ensemble du système ra-diculaire des arbres abattus. Les racines inférieures sont restées enfouies en dessous de la terre et n’ont pas empêché le développement des graminées fourragères plantées en surface. Passé un certain temps, les racines sous-terraines peuvent être facilement retirées en utilisant un engin de labour pour retourner les sols. C’est à cette opération que se livrent les exploitants agricoles qui récupèrent des pâturages dégradés et envisa-gent de semer du soja. Il existe certes des cas limités (principalement au Nord du Mato Grosso et sur certaines régions du Pará) où des agriculteurs ont pratiqué la déforestation afin d’ouvrir de nouvelles parcelles destinées à être directement semées en soja. Cette pratique intervient sur des zones généralement bien desservies sur le plan logistique et lorsque des prix élevés du soja garantissent une rentabilité même après avoir assumé des coûts élevés de préparation des terres avant semis. Elle est devenue plus rare avec la mise en œuvre et la pérennisation du moratoire sur le soja (voir plus loin). L’effet inducteur de l’introduction du soja est aussi un élément à prendre en considéra-tion. L’essor de la culture de l’oléagineux sur une région est généralement assuré par des acteurs économiques (négociants internationaux en grains, grands investisseurs agri-coles, industriels de la trituration) qui disposent de ressources financières leur permet-tant d’assurer les investissements logistiques nécessaires à l’écoulement du soja et à l’approvisionnement des exploitations en intrants agricoles. Lorsque ces opérateurs pri-vés ne prennent pas eux-mêmes en charge les travaux en question, ils disposent d’un poids politique suffisant pour convaincre les pouvoirs publics locaux et obtenir de ces derniers qu’ils mettent en œuvre les investissements attendus. Souvent, les couloirs lo-gistiques installés ont induit et induisent effet indirect nuisible sur les ressources fo-restières. Ils ont facilité l’arrivée et le développement sur des périmètres géographiques proches d’activités comme l’élevage bovin extensif ou l’exploitation forestière illégale. Cet effet d’induction a été vérifié par exemple avec la mise en service du transport fluvial sur les fleuves Teles-Pires-Tapajós, une opération logistique destinée à faciliter la commercialisation du soja ou avec l’asphaltage (non achevé à ce jour) de la route reliant Cuiaba (Mato Grosso) à Santarém (Pará). L’impact du moratoire sur le soja. Depuis maintenant plus de 13 ans, les entreprises de trituration de soja réunies au sein de l’ABIOVE (Association Brésilienne des Industrie d’Huiles Végétales) et les collecteurs membres de l’ANEC (Association des Exportateurs de grains) ont créé un moratoire sur le soja en Amazonie, un dispositif visant à empêcher la commercialisation des graines produites sur des terres récemment déforestées et donc à décourager la destruction de la forêt par des agriculteurs envisageant de planter l’oléagineux. En 2006, au moment du lancement de ce dispositif, il s’agissait de répondre aux préoccupations d’organismes de défense de l’environnement et d’importateurs de soja brésilien. Introduit dans un premier temps à titre provisoire, le moratoire a été pérennisé au fil des années. Après 2006, il a été appuyé par le gouvernement brésilien, par la Banque du Brésil (un des premiers établissements bancaires de financement de l’agriculture) et l’Institut National de Recherches Spatiales (INPE). Les fondateurs ont été rejoints par des ONGs comme Greenpeace, WWF, IPAM et TNC. Ensemble, ces acteurs ont constitué un groupe d’ex-perts (le Groupe de Travail sur le Soja ou GTS). Le GTS est responsable du contrôle de l’application des règles définies par le moratoire. Ces règles prévoient que le soja planté sur des terres qui ont été déforestées après 2008 ne sera pas commercialisé par les en-treprises adhérentes au moratoire, lesquelles assurent la collecte, la transformation et l’exportation de plus de 90% du soja produit au Brésil. Les membres du moratoire refusent également de financer l’installation de la culture sur des terres ouvertes après 2008. Le GTS est coordonné par l’ABIOVE et l’association Greenpeace. Près de 100% des terres plantées en soja sur le biome Amazonie sont observées, sui-vies et contrôlées via satellite par l’INPE qui reconnait la contribution du moratoire dans un effort plus large destiné à limiter la déforestation et les incendies associés qui contribuent à l’aggravation du réchauffement climatique. Les résultats annuels des observations réalisées par l’INPE montrent que depuis 2008 la participation directe du soja dans les opérations de déforestation a été infime. Le travail de surveillance prouve que, dans la région, l’expansion de la culture du soja s’est réalisée presqu’exclusivement sur des terres de pâturages dégradées ou abandonnées et qui avaient été ouvertes avant 2008, l’année de référence pour la mise en œuvre du moratoire. A partir du début de l’actuelle décennie, les exploitants se consacrant au soja sur la région ont pu disposer d’un stock considérable de terres déboisées sur la période antérieure. Le dernier rapport en date fourni par les experts du GTS couvre une période de douze années, allant de la campagne 2006/07 à celle de 2017/18. En Amazonie, les surfaces cultivées en soja au cours de la période se concentraient sur 95 communes réparties sur 7 Etats (Mato Grosso, Pará, Rondônia, Roraima, Amapá, Maranhão et Tocantins). Entre 2008 et 2018, la déforestation sur l’ensemble du biome Amazonie a porté sur 5,3 millions d’hectares, dont 1,35 million d’hectares sur les 95 communes où se concentre la production de soja. La destruction de la forêt directement liée à l’introduction du soja sur ces 95 communes et pendant la période est estimée par le GTS à 64 316 hectares, soit 4,6% du total des parcelles déforestées sur ce territoire, ou encore l’équivalent de 1,26% des emblave-ments en soja réalisés sur la campagne 2017/18. Cela signifie que sur cette période de dix ans, 95,4% de la déforestation réalisée pendant la période de mise en œuvre du moratoire du soja n’ont pas été associé directement à l’ouverture de nouvelles terres pour l’installation de cette culture. En conclusion. Au cours de l’été européen de 2019, alors que les médias du vieux continent bra-quaient leurs projecteurs sur la progression des incendies et de la déforestation en Amazonie, de nombreux formateurs d’opinion et représentants d’ONG ont exigé des pouvoirs publics l’instauration d’un boycott sur les importations de soja brésilien. A supposer que l’ensemble des pays membres de l’Union européenne s’entendent sur la mise en œuvre d’une telle opération, elle affecterait tous les bassins agricoles produc--teurs de soja au Brésil. Selon le dernier recensement agricole réalisé en 2017, le pays comptait 235 766 exploitations agricoles (dont la taille moyenne varie d’une trentaine d’hectares dans le Sud à 2500 hectares sur le Nord-Est) engagées dans la culture du soja. Les propriétés agricoles concernées par cette culture sont au nombre de 9635 dans les neuf Etats de l’Amazonie légale (dont 7061 pour le seul Etat du Mato Grosso). Un boycott européen pénaliserait donc une population de 226 131 exploitants qui n’ont stric-tement rien à voir avec la destruction de la forêt amazonienne. Il fragiliserait en outre la grande majorité des 9 635 exploitants producteurs de soja de l’Amazonie légale en tou-chant notamment tous ceux qui, sur le biome Amazonie, se sont pliés à la discipline engagée avec la mise en œuvre du moratoire sur le soja. Cette opération commerciale contribuerait sans doute à donner bonne conscience aux consommateurs européens. Elle n’aurait probablement aucun effet sur le rythme et l’ampleur de la déforestation en Amazonie. Les agriculteurs de la région les plus affectés pourraient même revenir à des pratiques agricoles et à des productions (élevage extensif, par exemple) beaucoup plus problématiques que le soja en ce qui concerne la préservation de la forêt…. [1] La thèse selon laquelle les consommateurs du vieux continent seraient complices ou responsables d’un crime environnemental majeur est aussi vieille que les idées tiers-mondistes des années soixante. Elle bénéficie encore d’un écho certain dans l’opinion bien que l’Europe ne soit plus le premier débouché à l’exportation de la filière brésilienne du soja. En 2018, l’Union européenne dans son ensemble a importé l’équivalent de 19,715 t. de soja en provenance du Brésil, ce qui représentait alors 17,6% des exportations totales de produits du soja (grains, tourteaux et huile) de ce pays. Depuis plusieurs années, le grand débouché de la production brésilienne de soja est la Chine. En 2018, ce pays a importé 68,84 millions de tonnes de graines de soja brésilien, ce qui représentait alors 61,6% des exportations totales de la filière du pays d’Amérique du Sud. La République Populaire n’importe pratiquement que du soja en grains afin d’assurer la couverture des besoins de son importante industrie de trituration.

  • Déforestation en Amazonie : les acteurs (2).

    2. Sous la patte du boeuf. En Amazonie, jusqu’aux années 1950, l’élevage bovin était une activité conduite sur les terres inondables (notamment l’île de Marajo dans l’Etat du Pará) et sur les plaines du cerrado. L’impact environnemental était faible et la productivité atteinte sur les élevages relativement modeste. A partir des années soixante, avec le soutien du gouvernement fédéral et dans le cadre de politiques d’occupation conçues par ce dernier, d’ambitieux projets de colonisation et de réforme agraire ont été lancés afin de combler le vide démographique de la région. Pouvoirs publics et organisations agricoles ont alors adopté une devise : "coloniser l’Amazonie par la patte du bœuf" ….De grands programmes d’im-plantation d’élevages sont lancés avec l’appui de la Superintendance de développe-ment de l’Amazonie (SUDAM, créée par le gouvernement fédéral). Les nouveaux éleva-ges contribueront de manière décisive à la spectaculaire augmentation du cheptel bovin national pendant plusieurs décennies. Alors que l’élevage diminue sur les terres inon-dables, il connaît un essor considérable sur des terres de pâturages ouvertes grâce à la déforestation de la forêt amazonienne. Les éleveurs en quête de bons pâturages seront responsables de l’avancée de la frontière agricole. Le déboisement permet d’ouvrir de nouvelles terres exploitables, de faire reculer la forêt pour dégager des surfaces arables. Lorsque la déforestation est initiée par des petits exploitants familiaux, les terres ouvertes peuvent être affectées à la culture du manioc, du riz ou du haricot noirs, productions autoconsommées par l’unité familiale. Le pâturage est ensuite semé pour installer un cheptel bovin. Quand la défo-restation est le fait d’agriculteurs capitalisés, de spéculateurs fonciers ou d’investisseurs agricoles, la première phase consacrée à des cultures vivrières est absente. Pendant les premières années après le brûlis initial, le sol est jonché de troncs et souches, qui rendent difficile toute activité agricole en dehors de l’élevage[1]. Dès que l’abattage des arbres a eu lieu, le pâturage est semé après le brulis, sur un sol encore fertile, donc avec de meilleurs résultats agronomiques. Le feu est ensuite pratiqué à intervalles réguliers pour lutter contre la repousse de jeunes arbres. Chez les petits agriculteurs comme chez les grands exploitants de l’Amazonie, l’implantation de l’élevage bovin extensif est liée à l’apparition sur le marché de graines de graminées fourragères pérennes, que l’on peut semer sur la terre fertilisée par le brulis. Avec la diffusion de ces graminées, il a suffi de brûler la végétation restante après enlèvement des grumes pour cultiver un pâturage, et faire paître les bovins. Les bovins élevés en Amazonie sont des zébus, ici de la race Nelore, importée d’inde dès le XIXe siècle. Trois vachers peuvent s’occuper sur toute l’année d’environ 1 000 têtes de bovins : ces races à viande demandent très peu d’inter-ventions humaines. Entre les étapes de naissage, d’élevage et d’engraissement, les trou-peaux de vaches, veaux, broutards circulent d’une ferme à l’autre, parfois sur des cen-taines de kilomètres. Dès la fin des années soixante, les pionniers et colons conquérants se tournent massi-vement vers le Nord du pays pour installer de nouveaux élevages de bovins. La pluvio-métrie élevée et constante, les sols apparemment fertiles, l’immensité du territoire sem-blent annoncer un développement presque sans limite de la production de fourrages, de viande et de produits laitiers. Avec les programmes de colonisation et de réforme agraire, la région connaît une expansion considérable des pâturages qui vont submerger l’enfer amazonien, la forêt fermée et hostile. Jusqu’aux années 1970, les prairies sont installées sur le flanc sud du massif amazonien. D’immenses fermes vont engraisser les veaux nés sur les zones de Cerrado. La qualité des nutritionnelle des pâturages cultivés et persis-tants est nettement supérieure à celle des parcours naturels, pauvres et secs plus de six mois par an. L’abondance de cette offre fourragère, le coût faible de la terre et de la main-d’œuvre permettent d’atteindre des coûts de production compétitifs par rapport aux autres régions d’élevage bovin du pays. Sur les trois dernières décennies, l’Amazonie est devenue la grande zone d’expansion de l’élevage bovin le plus traditionnel. L’activité qui se développe utilise une main d’œu-vre peu qualifiée et des techniques de conduite des troupeaux transmises de génération en génération. La gestion des cheptels induit une dégradation de la végétation native et des prairies ouvertes. Une fois les pâturages épuisés, les éleveurs achètent ou occupent d’autres terres, déboisent, défrichent et brulent pour installer leurs animaux. Soulignons-le : sur les premières décennies d’occupation (dans le cadre de programmes de coloni-sation organisés), les pouvoirs publics ont encouragé les arrivants à déforester, y compris sur les bordures de fleuves. Ces encouragements et le poids de la tradition ont contri-bué longtemps au maintien et à la propagation d’une conception "minière" de la conduite des élevages. Ajoutons à cela que sur le biome Amazonie, le choix de l’élevage bovin extensif pré-sente de nombreux avantages par rapport à d’autres activités agricoles. C’est d’abord une activité relativement facile à installer. C’est une production qui vient satisfaire un marché régional et national dynamique et en croissance. Avec l’essor de l’élevage sur l’Amazonie, les implantations de sites d’abattage et de découpe se sont multipliées (voir plus loin). Les éleveurs n’ont donc pas été confrontés à un problème de débouché. En établissant leurs pâturages, ils ont augmenté la valeur du foncier. Dans les zones mal desservies ou enclavées du bassin amazonien, les animaux engraissés peuvent se rendre jusqu’au marché le plus proche alors qu’il est souvent difficile d’écouler d’autres productions agricoles faute de logistique appropriée (transport, stockage). Le choix de l’élevage bovin est praticable par tous les types d’exploitants, qu’ils soient de type fami-lial ou qu’ils gèrent d’importants domaines[2]. Omniprésent sur la région, relativement facile à installer et à gérer, au fil du temps, l’élevage bovin n’est pas resté le monopole d’éleveurs vivant effectivement de cette activité. Sur un territoire où la présence de l’Etat est lacunaire, voire insignifiante, la production a aussi été parfois prise en charge par des groupes criminels organisés. Ceux-ci utilisent l’élevage comme outil de blanchiment de capitaux générés par des activités illégales comme le commerce local et international de drogues. Avec les ressources importantes en argent liquide dont ils disposent, ces gangs prennent en charge les dépenses d’installation des pâturages et des cheptels (re-cours à des entreprises chargées du déboisement, du défrichage, brulis, achats de gra-minées et de jeunes bovins). Le produit de la vente aux abattoirs des animaux engraissés permet de blanchir les capitaux initialement investis. La majorité des transactions se réa-lise en effet en argent liquide. A partir des années 1970, de nouveaux fronts pionniers s’enfoncent vers le cœur du massif sur plusieurs centaines de kilomètres, que ce soit de façon spontanée sous la houlette des réseaux d’éleveurs, ou de façon planifiée par le gouvernement fédéral comme sur la Transamazonienne. Attirés par l’aubaine d’une production bovine abondan-te et bon marché, les industries de la viande et du lait investissent en Amazonie pour s’y tailler des bassins d’approvisionnement. Des filières complètes, articulées autour d’indus-tries modernes, s’installent sur ces fronts pionniers, qu’elles structurent et dynamisent pour étendre encore les pâturages, produire à moindres coûts des bovins et du lait. Les arbres disparaissent des paysages, au profit des herbacées, formant des prairies conti-nues sur des centaines de kilomètres. Le pâturage est un rouleau compresseur qui dé-sintègre la forêt. Rien ne semble pouvoir le stopper, tant sont solides les chaînes d’intérêts entre acteurs locaux. En 1985, on recense 8,145 millions d’hectares de pâtura-ges sur le biome Amazonie. Sur ces terres paissait alors un cheptel équivalent à 7,2457 millions de bovins adultes. Dix ans plus tard, la mer de fourrages plantés couvrait 21,159 millions d’hectares et recevait un troupeau de 17,836 millions de bovins adultes. Elle augmente de 91,1% sur la décennie suivante pour atteindre 40,449 millions d’hectares. Elle couvrait 45,73 millions d’hectares en 2018 et constituait alors la plus grande mono-culture de la planète où paissaient alors l’équivalent de 45,8 millions de bovins adultes. Sur cette dernière année, le biome amazone représentait 28,9% du cheptel brésilien et 26,94% des terres en pâturages à l’échelle du pays. Un secteur économique majeur pour la région. L’élevage bovin est devenu sur les trente-cinq dernières années l’activité agricole la plus importante en Amazonie, alors qu’il y était totalement marginal au début des années 1970 et modeste en 1985. Les chiffres du tableau ci-dessous sont éloquents. Le Biome Amazonie représentait 7,4% du cheptel national en 1985. Cette part était de 18,55% quinze ans plus tard et de 28,9% en 2017. Alors que le Centre-Ouest du pays (et dans une moindre mesure le Sud) ont connu depuis 1985 une croissance rapide des grandes cul-tures et de la mécanisation, l’élevage bovin s’est déplacé vers le Nord et l’Amazonie où le foncier était beaucoup moins coûteux, voire accessible par la fraude. La "patte du bœuf" a été un moteur majeur de la déforestation sur le biome Amazonie dans la mesure où l’élevage a été presqu’exclusivement développé sur un mode extensif, après avoir ouvert des surfaces considérables de pâturages permettant de supporter un nombre croissant de bovins. Au cours de la période allant de 1985 à 2015, sur 10 hecta-res de forêt détruite, 6 ont été utilisés pour installer des pâturages, un hectare a été af-fecté à des cultures et 3 ont été abandonnés. Soulignons ici qu’outre les avantages que présente l’élevage bovin par rapport à d’autres activités agricoles dans le contexte amazonien, la structuration de filières de commercialisation et de transformation a aussi contribué à favoriser le développement de cette activité. Une étude conduite en 2017[3] a recensé alors 157 sites d’abattage et de découpe installés sur l’Amazonie Légale et enregistrés auprès des services vétérinaires fédéraux (SIF en Portugais) ou des Etats locaux (SIE en Portugais)[4]. Les 157 unités d’abattage recensées en 2017 assuraient alors 93% des abattages en Amazonie légale. Ces unités appartenaient à 110 entreprises locales, régionales ou nationales. A l’époque du recensement, sur ces 157 sites, 128 contrôlés par 99 entreprises étaient effectivement en activité. Expansion des pâturages et croissance du cheptel bovin sur le biome Amazonie. Source : Laboratório de Processamento de Imagens e Geoprocessamento (LAPIG), UFG, Goiânia (Goiás). Taille des cheptels et dimensions des pâturages. Source : Laboratório de Processamento de Imagens e Geoprocessamento (LAPIG), UFG, Goiânia (Goiás). Les 71 établissements actifs enregistrés auprès du SIF et appartenant à 42 entreprises disposaient alors d’une capacité d’abattage totale de 50 268 animaux par jour (moyenne de 708 animaux par jour et par site). Selon les auteurs de l’enquête, les camions attachés à ces sites parcourent en moyenne 360 km pour acquérir les animaux. En moyenne, ce type de site devait capter la production de 580 000 hectares de pâturages pour couvrir sa demande annuelle[5]. Les 57 établissements agréés SIE et en activité (appartenant à 57 entreprises locales différentes) représentaient ensemble une capacité d’abattage totale de 9064 animaux par jour (moyenne de 159 animaux/jour). Les véhicules qui as-surent l’approvisionnement en bovins parcouraient une distance moyenne maximale de 153 km et devaient capter une production correspondante à 145 000 hectares pour couvrir la demande annuelle des sites qu’ils desservaient. Sur la base de ces données, les auteurs de l’enquête ont conclu que 99 entreprises atteignaient alors des bassins d’élevage où étaient installés 390 000 exploitants qui détenaient ensemble 93% du cheptel bovin de l’Amazonie légale. Les zones d’achat des 128 unités d’abattage actives à l’époque de l’étude représentaient 91% des terres de pâturages. Les auteurs soulignent que les zones potentielles sur lesquelles ces unités s’approvisionnaient incluent les ré-gions où étaient alors concentrés les principaux problèmes associés à la déforestation en Amazonie légale. Ces territoires d’origine des bovins achetés pour l’abattage corres-pondaient à 88% du total des aires mises sous séquestre par l’IBAMA, à 88% des surfaces de forêts détruites entre 2010 et 2015 et qui n’avaient pas été placés sous séquestre (alors qu’une grande partie de ces occupations était illégale) et à près de 90% du couvert forestier menacé de destruction sur la période 2016-2018. Soulignons pour conclure que de nombreux acteurs de la filière amazonienne de l’éle-vage bovin ont pris conscience depuis vingt ans de l’impérieuse nécessité d’interrompre le cycle de la destruction de la forêt pour ouvrir de nouveaux espaces destinés à la pro-duction extensive. Deux orientations décisives pour l’avenir de la forêt ont été prises depuis le début du XXIe siècle. La première consiste à rendre plus difficile, voire impossi-ble l’abattage d’animaux élevés sur des surfaces déforestées. La seconde consiste à rompre avec la conception minière de la production bovine et à introduire de nouvelles techniques de conduite des cheptels et de gestion des ressources fourragères. Un pro-chain article sera consacré à ces efforts de modernisation qui marquent une rupture avec une tradition culturelle très ancrée et ouvrent des perspectives nouvelles en matière de préservation de l’environnement. [1] Le coût du dessouchage est un des principaux freins à la mécanisation des systèmes de production, qui permettrait pourtant de réduire la pression sur la forêt en viabilisant des activités moins consommatrices d’espaces. [2] Dans les régions de colonisation agricole, où la petite propriété domine, la tendance est à la conversion de l’élevage pour la viande à la production laitière, qui est plus rentable pour des petites exploitations. De véritables bassins laitiers apparaissent donc, notamment en Rondônia. La grande propriété, elle, mise plus souvent sur l’élevage pour la viande. [3] Imazon et Instituto Centro da Vida, Os Frigoríficos vão ajudar a zerar o desmatamento na Amazônia? Paulo Barreto et al. Belém (Pará) et Cuiabá (Mato Grosso), 2017. [4] Les établissements bénéficiant d’un enregistrement fédéral peuvent commercialiser leurs produits sur l’ensemble du marché national. De plus, s’ils sont agréés par les services sanitaires des pays importateurs, ils peuvent exporter. Les sites bénéficiant d’un enregistrement auprès du service sanitaire de l’Etat fédéré où ils sont implantés ne peuvent vendre que dans les limites territoriales de cet Etat. [5] Si l’on considère que la capacité moyenne quotidienne est utilisée et la productivité moyenne des pâturages dans la région.

  • L’Amérique du Sud entre en convulsion (2).

    Les deux faces du "super-cycle des commodités" en Amérique du Sud. A partir de 2003, un scénario international exceptionnellement favorable pour les éco-nomies sud-américaines a induit une accélération des rythmes de croissance accom-pagnée d’une réduction généralisée de la pauvreté et de l’inégalité de distribution des revenus. Cette dynamique a été observé dans des pays dirigés par des gouvernements d’orientations politiques très diverses. La Banque Mondiale a conduit une étude sur 17 nations du continent et la période allant de 2000 à 2012. Cette étude montre que dans 12 de ces 17 Etats, on a assisté à une amélioration significative de la distribution des revenus et à une réduction des inégalités. Dans ces 17 pays, un groupe de 100 millions de personnes seraient sorties de la pauvreté et parvenues à intégrer la classe moyenne. De son côté, le FMI estime qu’entre 2000 et 2014 le taux de pauvreté aurait chuté fortement en Amérique latine, passant de 27% à 12%. Pour expliquer une telle évolution, divers facteurs ont été mis en avant par les obser-vateurs. Dans plusieurs pays du continent, les politiques de transferts sociaux mises en œuvre (par exemple le système de revenu garanti conditionnel dit bolsa-familia, au Brésil) ont pu contribuer à réduire la grande pauvreté. Les mesures de relèvement des salaires de base ont aussi permis d’accroître le pouvoir d’achat des travailleurs les plus modestes. Les analystes se réfèrent plus rarement à la démographie et à des mutations sociologiques importantes. Entre la fin du XXe siècle et le début du XXIe, les sociétés d’Amérique du Sud ont enregistré une forte réduction de la natalité, y compris dans les catégories les plus modestes de la population. Alors que le nombre moyen d’enfants par famille chutait, les revenus augmentaient en raison de l’entrée massive des femmes sur le marché du travail. Une des causes majeures de la contraction du taux de pauvreté et du tassement des inégalités de revenus semble cependant être liée au boom des cours des matières pre-mières entre 2002-03 et 2010-11. Sur cette phase particulièrement longue (souvent désignée sous le terme de "super-cycle des commodités"), les prix des produits de base (énergie, denrées agricoles, minerais et métaux) ont atteint des niveaux particulièrement élevés. Les économies latino-américaines ont alors tiré parti de l’essor de la consomma-tion en Chine et sur d’autres pays émergents asiatiques. C’est précisément à compter des années 2002 et 2003 que l’inégalité de distribution des revenus commence à se ré-duire en Amérique latine. Par quel mécanisme les gains que les économies du continent réalisent par le biais du commerce international se transforment alors en leviers de réduction des inégalités et de diminution de la pauvreté ? Précisons ici que l’élévation des prix internationaux des commodités exportées par l’Amérique latine s’est produite sur une période pendant laquelle les prix des produits de haute technologie importés par la région chutaient de manière significative (en raison de la forte progression de l’offre chinoise, notamment). Dans ces conditions, les pays du continent ont connu une forte hausse de leur pouvoir d’achat international. Une illustration spectaculaire de cette évolution est fournie par une comparaison statistique désormais connue. En 2005, la cargaison de minerai de fer d’un navire avait une valeur commerciale équivalente à celle de 2200 télévisions à écran plat. Cinq ans plus tard, la même cargaison transportée sur le même type de bateau valait 22000 appareils de télévision à écran plat. Comment cette amélioration sensible du pouvoir d’achat est-elle passée des acteurs économiques intervenant directement sur les filières d’exportation et d’importation vers le reste de la population ? Comment a-t-elle généré une réduction de l’inégalité de revenus ? Indice des prix internationaux des matières premières (2010 = 100). Source : Banque Mondiale. La hausse des revenus obtenus sur les marchés d’exportation de commodités va irri-guer l’ensemble de l’économie nationale. Les pays de la région voient leurs disponibilités en devises augmenter, les taux de change des monnaies nationales se valorisent. Les entreprises peuvent importer davantage de machines et de biens d’équipement. De leur côté, les consommateurs peuvent consommer des biens importés pour un coût moindre. Les acteurs économiques qui exportent des minerais, des produits agricoles ou du pé-trole déposent leurs excédents financiers sur des comptes bancaires. Les banques finan-cent ainsi d’autres secteurs de l’économie, ce qui favorisent la hausse de l’investissement et une plus forte croissance. L’élévation des cours mondiaux des commodités réduit par ailleurs la perception du risque des pays de la région, ce qui les rend plus attractifs aux yeux des investisseurs étrangers, augmente la liquidité et le crédit. Enfin, la croissance accélérée génère un accroissement des recettes fiscales et élargit les marges de manœuvre des Etats en matière d’investissements publics (infrastructures, logement, communications) et de programmes sociaux. Plus généralement, La progression de l’investissement stimule l’activité et dynamise la demande sur le marché de l’emploi. Taux annuel de variation du PIB en Amérique latine (en %)*. Source : CEPAL.*Ne comprend pas les Etats de la Caraïbe. Les gains obtenus par le biais du commerce international ont donc été une grande opportunité. Néanmoins, même s’ils ont entraîné une hausse du revenu et de l’épargne disponible pour financer des investissements, ils n’ont pas été suffisants pour susciter le développement de tous les secteurs de l’économie. Dans la plupart des pays de la région, les activités industrielles qui peuvent être stimulées par la croissance de la demande intérieure sont confrontées à des obstacles qui limitent ou affaiblissent leur compétitivité. Ces handicaps sont d’origines diverses. Fréquemment, les infrastructures de transport et de communication sont médiocres, insuffisantes et souvent mal-entre-tenues. L’importation d’équipements modernes, de services et d’intrants de qualité est souvent difficile, impossible ou très onéreuse en raison du maintien de barrières tarifaires et non-tarifaires. Le niveau de formation et de qualification de la main-d’œuvre est fable. Le système fiscal est très contraignant et induit des distorsions dans le système de prix. La régulation économique et de la concurrence sont précaires. La sécurité juridique des investisseurs est limitée. L’investissement public et privé en recherche-innovation est modeste. Pour toutes ces raisons, sur leurs propres marchés intérieurs, les industries ma-nufacturières sud-américaines résistent très difficilement à la concurrence des industries d’autres pays émergents ou des nations occidentales. Quand intervient un puissant stimulant extérieur comme le super-cycle des commo-dités des années 2003-2011, les secteurs des économies sud-américaines qui con-naissent une forte croissance sont ceux qui fournissent des biens et services qui ne sont échangés internationalement et sont en général de faible intensité technologique : construction civile, transport, commerce de gros et de détail, services de proximité, télécommunications, call centers, etc…). Dans tous ces secteurs, pour répondre à un surcroît de demande, les entreprises concernées vont accroître l’embauche de travail-leurs relativement peu qualifiés. La demande augmentant pour ces emplois, les salaires des travailleurs correspondant aux profils recherchés s’élèvent par rapport aux rému-nérations des autres catégories de travailleurs. Cette dynamique est à la base de la ré-duction des inégalités salariales. Part des matières premières dans les exportations. Source : CEPAL (en % de la valeur totale des exportations, moyenne 2010-2018). Le boom des commodités a provoqué aussi une valorisation des monnaies des pays sud-américains par rapport aux grandes devises. La hausse des revenus ainsi générée entraîne une progression de la consommation intérieure. Avec l’appréciation du taux de change, la consommation de biens industrialisés échangés au plan international est satisfaite par des produits importés (comme les TVs à écrans plats en provenance d’Asie). Ces biens importés sont en général moins chers et de meilleure qualité que les produits manufacturés fournis par l’industrie nationale qui, en raison des problèmes structurels évoqués plus haut, ne parvient pas aux niveaux de productivité et de compétitivité qui lui permettraient de rivaliser avec ses concurrents étrangers. De l’autre côté, la consommation en hausse de biens et de services qui ne sont pas échangés sur le marché international doit être satisfaite par une offre domestique limitée qui ne parvient pas à répondre à l’expansion de la demande. Les prix de ces biens et services non exposés à la concurrence extérieure augmentent par rapport aux prix des biens importés qui n’ont pas augmenté parce que la demande peut être couverte par des importations croissantes. Les branches locales fournissant des biens et services non échangés internationalement utilisent principalement une main d’œuvre moins qualifiée et moins longtemps scolarisée que les travailleurs mobilisés par l’industrie. En d’autres termes, avec le boom des matières premières, la demande pour des actifs peu qualifiés s’élève alors que celle concernant des travailleurs plus formés et qualifiés baisse ou augmente plus faiblement. En outre, les filières produisant et commercialisant les ma-tières premières (notamment le secteur agricole) sont des filières intensives en main d’œuvre de faible qualification. Dans ce contexte, on assiste à une élévation des rému-nérations des travailleurs peu ou pas qualifiés par rapport aux rémunérations des travail-leurs qualifiés. Entre le début du super-cycle des commodités et les premières années de l’actuelle décennie, les pays d’Amérique latine ont créé davantage d’emplois de vendeurs de magasins ou de shopping centres, de coiffeurs, d’ouvriers agricoles, d’agents de call centers ou de travailleurs du bâtiment que d’opérateurs de robots indus-triels, de designers ou de spécialistes en télécommunications. Pour de nombreux obser-vateurs, cette dynamique particulière du marché de l’emploi serait à l’origine de la réduction des inégalités de salaires et de celle des revenus en général[1]. L’autre face du super-cycle. Cette histoire a cependant deux faces. La réduction des inégalités est en soi plutôt positive. Elle est cependant un indicateur de l’incapacité des économies latino-améri-caines à développer des secteurs à plus forte intensité technologique et plus sophis-tiqués. Avec le super-cycle des commodités, les pays de la région ont perdu des emplois dans les secteurs les plus productifs. Ces pertes ont été totalement compensées par une création très importante d’emplois dans les secteurs à faible productivité intrinsèque : la construction civile, le commerce de détail, la restauration, les services aux personnes (soins, santé), les call centers, les métiers du transport, entre autres. Les comparaisons internationales montrent que les écarts de productivité existant entre les pays ont leur origine dans le secteur des biens échangés internationalement, notamment dans les filières industrielles et les activités de services sophistiqués. La productivité d’un garçon de café, d’un chauffeur de taxi, d’un employé du commerce ou d’un camionneur est la même que l’on se trouve en Europe, aux Etats-Unis en Asie ou en Amérique latine. Elle est mesurée par la quantité de plats acheminés vers les tables des clients, par le nombre de passagers transportés, par le nombre de produits vendus par employé. De New-York à Sao Paulo en passant par Le Caire, les niveaux de productivité sont très proches voire identique. Même dans le secteur du BTP où les entreprises peuvent recourir à des engins plus sophistiqués, les écarts de productivité d’un pays à l’autre restent faibles. Si les pays industrialisés et plusieurs économies émergentes d’Asie parviennent à atteindre des indicateurs de productivité supérieurs à ceux des autres nations, c’est parce qu'ils se distinguent dans les branches industrielles et celles des services sophis-tiqués[2]. En Amérique latine, le super-cycle des commodités (accompagné souvent d’un essor massif du crédit) a stimulé le développement des secteurs où les gains potentiels de productivité sont très faibles et fragilisé les secteurs susceptibles de générer des économies d’échelle et une forte rentabilité : les activités manufacturières. Les années 2000-2010 ont été marquées par une désindustrialisation et une "reprimarisation" des ex-portations avec l’élévation des cours. Dans ces conditions, la productivité a stagné ou n’a pas suivi les rythmes de progression observés dans des pays où le dynamisme industriel est puissant[3]. Au début des années 1990, un travailleur d’Amérique latine fournissait une production annuelle d’une valeur très proche de celle d’un travailleur coréen (gra-phique ci-dessous). En 2018, la valeur de la production du Coréen était 2,2 fois supérieure à celle de son homologue latino-américain. Au Brésil, en Argentine ou au Chili, même le secteur des services sophistiqués comme le marketing, la finance, le conseil juridique ont souffert car ce sont des activités fortement dépendantes de l’industrie manufac-turière ou de l’agro-industrie. En résumé, les pays de la région ont emprunté depuis le début du XXe siècle la voie de la régression technologique et de la réduction de la complexité des économies, ce qui a fini par induire une stagnation du niveau général de productivité. Evolution de la productivité (production annuelle par travailleur en dollars de 2011)* *En parité de pouvoir d’achat. Source : Organisation Internationale du Travail. Pendant le super-cycle des commodités, on assiste dans la plupart des pays de la région à une progression vers le plein emploi qui entraîne une élévation des salaires (surtout des travailleurs peu ou pas qualifiés) sans que le processus soit accompagné par une amélioration de la productivité. Les coûts unitaires de production ont donc aug-menté, réduisant la rentabilité des productions industrielles, freinant l’essor des secteurs concernés et les investissements. Soulignons encore que le taux de change nominal et réel s’est fortement apprécié pendant plusieurs années, contribuant à la dégradation de la compétitivité extérieure des économies de la région. Avec le repli des cours mondiaux des matières premières, les économies de la région ont été confrontés aux consé-quences de cette perte de compétitivité : dégradation des paiements courants, chute de l’investissement et stagnation du PIB. Désormais, comme les salaires nominaux ne seront pas revus à la baisse, le retour à une croissance significative passe par une dépréciation significative des monnaies locales et une hausse de la productivité. La dévalorisation des monnaies a déjà été très marquée depuis 2013-14. L’amélioration de la productivité peut être générée par une élévation des investissements en infrastructures et par la sophistication du tissu productif afin de développer de nouveaux produits et d’atteindre de nouveaux marchés, notamment dans le domaine industriel. Dans le monde ultra-concurrentiel d’aujourd’hui cette ambition ne sera pas facile à mettre en œuvre. A moyen terme, un mouvement puissant d’investissements en infrastructures et le maintien de monnaies faibles peuvent ouvrir une perspective. Si ces deux conditions ne sont pas réunies, en l’absence d’un nouveau super-cycle des commodités, il est vain d’espérer une croissance forte dans l’avenir pour l’Amérique du Sud. La fin du super-cycle conduit à un affaiblissement de l’activité dans tous les secteurs de production de biens et de services non échangés internationalement. La construction, les services de proximité, le commerce de détail connaissent des difficultés et vont perdre des emplois. Aux handicaps de développement que rencontraient déjà les industries manufacturières et les services sophistiqués vient s’ajouter un sérieux freinage dans les activités de production de biens et de services peu sophistiqués, générant de faibles gains de productivité. La fin du super-cycle signifie un ralentissement des économies sud-américaines, la progression du sous-emploi, l’aggravation des inégalités et le renforcement de la pauvreté. [1] La distorsion évoquée ici n’est pas provoquée par le secteur de production des produits de base. En réalité, celui-ci est compétitif et génère des revenus pour le pays. Le problème est lié à la faible compétitivité de l’industrie nationale induite par les infrastructures déficientes, le manque d’innovations, le protectionnisme commercial, le système fiscal, la régulation insuffisante de la concurrence (secteurs oligopolistiques), les défaillances de l’éducation et de la formation. Les pays avancés qui sont de grands fournisseurs de matières premières comme le Canada, les Etats-Unis ou l’Australie, ne souffrent pas des mêmes problèmes de compétitivité que les Etats d’Amérique latine car ce sont des économies ouvertes, mieux régulées, disposant de bonnes infrastructures, de politiques d’éducation adaptées et investissant fortement dans l’innovation. [2] La productivité moyenne d'une économie est très liée à la composition sectorielle des activités. Les pays riches sont ceux qui garantissent la compétitivité de leurs secteurs de biens et services internationalement échangés. [3] Les gains de productivité d’une économie dépendent fondamentalement de la structure de production. L’amélioration de la productivité ne repose pas seulement de l’éducation et de la formation des actifs. Elle est aussi liée aux choix qui sont faits en matière de spécialisation. Une économie est plus ou moins productive selon qu’elle est spécialisée dans la production de noix de cajou, de chips d’ordinateurs, de véhicules ou de chaussures, de bananes ou d’équipements informatiques. Le processus d’amélioration de la productivité n’est pas indépendant de la structure de production en termes de secteurs (poids de l’agriculture et des activités primaires, parts des services et de l’industrie dans le PIB) et des types de production que le pays est capable de développer. En d’autres termes, la productivité ne dépend pas des individus, elle possède une dimension systémique. Des travailleurs insérés dans des secteurs d’activités sophistiqués sur le plan technologique seront productifs parce que bien formés (et donc adaptés aux activités en question) mais aussi et surtout en raison des caractéristiques intrinsèques de ces secteurs.

  • Les marchés lâchent Jair Bolsonaro.

    Le dollar avait enregistré un repli par rapport au real entre mai et juillet dernier, lorsque les marchés ont été convaincus que la réforme des régimes des retraite en discussion au Congrès depuis mars allait effectivement être adoptée. Le billet vert a pourtant recom-mencé à s’apprécier dès la mi-juillet pour passer au-dessus de la barre symbolique des 4 réais à la fin août et ne plus revenir ensuite en dessous de ce niveau, sauf pendant un court intervalle sur les derniers jours d’octobre. Ce mouvement d’appréciation obéit évidemment à un ensemble de causes : l’accumulation récente de soldes commerciaux négatifs, la baisse des taux d’intérêts réels brésiliens, la désaffection des investisseurs étrangers par rapport à la bourse, la vigueur de l’économie américaine, le conflit commercial entre les Etats-Unis et la Chine. La liste pourrait être prolongée. Un facteur doit cependant être mis en évidence. Il est particulièrement préoccupant en cette fin d’année : les investisseurs ne croient plus au gouvernement de Jair Bolsonaro. Pendant les cent premiers jours, cette administration a bénéficié d’un état de grâce et de la sympathie des marchés. Le succès qu’a représenté le vote de la réforme des retrai-tes a entraîné un prolongement au-delà des délais normaux de cette lune de miel. Sur quelques mois, le gouvernement fédéral est parvenu à multiplier les bons résultats en matière de gestion budgétaire. L’objectif d’excédent primaire a été facilement atteint. L’inflation est restée sous contrôle et la Banque Centrale a pu assouplir sa politique monétaire, suivant en cela le mouvement de baisse des taux directeurs observé dans de nombreux pays. Tout cela constituait une entrée en matière facile pour le nouveau gou-vernement. L’Administration de Michel Temer avait déjà largement préparé le terrain entre août 2016 et fin 2018. Néanmoins, dès la fin du premier semestre de 2019, analystes et investisseurs se sont interrogés : une fois l’étape des retraites franchie, les autres pro-jets du Ministre de l’économie Paulo Guedes seront-ils rapidement mis en œuvre ? Pour tenter d'étouffer ce scepticisme, l’exécutif a lancé dès le premier semestre de 2019 un ensemble de propositions ambitieuses, séduisantes et répondant aux attentes des mar-chés (privatisations massives, concessions de services publics, réduction des privilèges de la haute fonction publique, ouverture de l'économie, etc..). Cette profusion de projets mirobolants n’a pas suffi à rassurer. Les observateurs savent qu’ils émanent d’un gouver-nement qui a refusé de constituer une majorité parlementaire stable et large, qui se récuse à négocier avec le pouvoir législatif. Les projets de l’exécutif forment un cata-logue de bonnes intentions, de vœux sincères mais politiquement irréalistes. Les in-vestisseurs anticipent que les grands chantiers envisagés par Paulo Guedes seront certainement dénaturés ou limités à des ajustements insignifiants par un Congrès qui entend défendre ses prérogatives et ne partage pas les convictions libérales radicales du ministre. Ces investisseurs connaissent aussi le calendrier électoral brésilien. Ils estiment qu’à l’approche des élections municipales d’octobre 2020, les parlementaires ne seront guère disposés à rogner les avantages des fonctionnaires, à refonder la fiscalité ou à abaisser les protections commerciales. Le programme audacieux de Paulo Guedes sera donc remis à plus tard ou tout simplement abandonné. Evolution du taux de change du dollar par rapport au réal depuis l'élection de Jair Bolsonaro (1 USD = BRL). Source : CEPEA. Les observateurs savent encore que le réajustement des régimes de retraites adopté en octobre sera insuffisant pour permettre une réduction rapide du déficit budgétaire et une stabilisation de la dette publique. Equivalente à 80 % du PIB en cette fin d’année, celle-ci devrait continuer à augmenter au moins jusqu’en 2022 selon le scénario le plus probable. Les premiers débats parlementaires sur une éventuelle refonte de la fiscalité (destinée à réduire les charges des entreprises) ont montré qu’aucun consensus n’existait sur la question au Congrès. La réforme des administrations publiques (visant à réduire les salaires et autres avantages des agents) va rester lettre morte. Les appels d’offre pour la mise en exploitation de nouveaux sites off-shore de production de pétrole ont été déce-vants (seuls des opérateurs chinois ont rejoints la firme nationale Petrobras pour acquérir des concessions). Les Etats fédérés sont presque tous au bord de la faillite. Pour assom-brir ce tableau, à peine sorti de prison, l’ancien président Lula cherche à rassembler tous les opposants au pouvoir, mobilise toutes les victimes de la crise économique récente et prône un retour à la politique qui a largement contribué à la récession historique dont le pays sort très lentement. L’équipe gouvernementale est désormais convaincue que le leader de la gauche peut plonger le Brésil dans un climat de convulsions sociales sem-blable à celui que connaissent depuis octobre les pays voisins. La patience qu’ont manifesté les marchés pendant dix mois à l’égard de l’Admi-nistration Bolsonaro est épuisée. L’exécutif apparaît comme incohérent, désordonné, occupé à des polémiques idéologiques inutiles, mal préparé pour affronter une crise politique dont il favorise l’aggravation. Le Président proclame et répète qu’il n’entend pas grand-chose à l’économie. Le ministre en charge de ce portefeuille n’entend pas grand-chose à la politique. Longtemps perçu comme une personnalité modérée au sein d’une Administration où les militants d’extrême-droite admirateurs de la dictature militaire (1964-1984) donnaient le ton, Paulo Guedes semble lui-même avoir rejoint le camp des radicaux. Face au risque anticipé d’une explosion sociale qui serait encouragée par le parti de Lula et placerait le Brésil au diapason de ses voisins, le ministre dérape. Il n’hésite plus à évoquer une rupture de l’ordre constitutionnel. Lors d’un interview donné à l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, il est allé récemment jusqu’à envisager le re-cours à des mesures comparables à celles prises pendant le régime militaire (fermeture du Congrès, suspension de l’Etat de droit) pour affronter la mobilisation que susciteraient les partisans de Lula. Tenu sur un ton badin devant des investisseurs interloqués, éma-nant d’une figure du gouvernement qui devrait afficher la plus grande retenue, le propos a suscité l’inquiétude. Il a encouragé les marchés à envisager le pire scénario. L’avenir économique immédiat est en effet plein d’incertitudes. Certes, le chômage recule. Longtemps plongé dans une profonde léthargie, l’industrie donne des signes de reprise. C’est aussi le cas de la construction et des services. On annonce une croissance de plus de 2% sur l’année 2020 (après un rythme timide de 1% en 2019). Ces prophéties suscitent cependant un grand scepticisme. Depuis plusieurs saisons, en début d’année, les prévisionnistes annoncent une progression sensible du PIB pour revoir ensuite systé-matiquement à la baisse leurs pronostics au fil des mois. Qui peut garantir que 2020 ne sera pas une répétition de ce scénario désormais récurrent ? Au lieu de chercher à susciter la confiance, le ministre de l’économie annonce dans la même interview qu’il convient de s’habituer dorénavant à un dollar élevé… Elevé jusqu’à quel niveau ? Face à une telle résignation, la réaction de tous les investisseurs est une réaction de prudence… Les opérateurs étrangers observent que la plus grande confusion s’est emparée de la politique nationale, que l’environnement régional est des plus instables, que le gouver-nement de Brasilia sera probablement paralysé sur les prochains mois, voire au-delà. Séduits dans un premier temps par cette Administration, les marchés sont saisis depuis octobre par une grande irritation. Les investisseurs "gringos" n’ont plus qu’une idée en tête : bye, bye, Brazil…

  • Déforestation en Amazonie : l'histoire (4).

    4. Les années 90 et le début du XXIe siècle. A partir de la fin des années 1980, les pressions nationales et internationales con-duisent le gouvernement fédéral à prendre des mesures de préservation de la forêt amazonienne. En 1988, une première tentative de contrôle de la déforestation voit le jour avec le lancement du programme Nossa Natureza (Notre Nature). Avec ce programme est instauré un dispositif de surveillance de la forêt amazonienne par satellite, le PRODES (Projet de suivi de la déforestation en Amazonie Légale par satellite). Le dispositif est placé sous la responsabilité de l’Institut de Recherches Spatiales (INPE). Il fournit un inventaire annuel des zones déboisées et calcule un taux de déforestation, indicateurs qui permettent de définir des tendances. A partir de 2002, ces données et la localisation des polygones de déforestation géoréférencés seront publiés en ligne[1]. En 1989, le gouvernement fédéral créée l’Institut Brésilien de l’Environnement et de gestion des ressources naturelles non renouvelables, l’IBAMA. Cet organe fédéral est responsable de l’application de la politique nationale de protection et de préservation définie par le Ministère de l’environnement. Il est chargé de la préservation et de la conservation du patrimoine naturel, du contrôle et de la surveillance de l’utilisation des ressources naturelles (notamment de l’eau, de la flore, de la faune et des sols). Il lui appartient également d’évaluer l’impact environnemental des projets de développement économique et de délivrer des licences environnementales aux acteurs responsables. Les missions de l’IBAMA sont menées à l’échelle fédérale. Compte tenu de l’importance croissante des enjeux écologiques concernant l’avenir de la forêt amazonienne, l’inter-vention de l’organisme dans cette région est devenue depuis 1989 de plus en plus visible et décisive[2]. Il faudra cependant atteindre 1998 pour qu’une loi sur les crimes environ-nementaux soit votée et que les pouvoirs publics disposent d’instruments juridiques permettant de condamner et de punir les déboisements illégaux. La loi en question instaure des amendes importantes[3]. En 1999, l’Administration Fernando Henrique Cardoso lance le plan Avança Brasil, destiné à être mis en œuvre sur les quatre années allant de 2000 à 2003. Visant à lutter contre la marginalisation sociale et la pauvreté, le plan entend aussi renforcer la stabi-lisation de l’économie. La politique des grands investissements n’est plus du seul ressort du gouvernement fédéral et d’opérateurs étrangers. Il s’agit d’introduire des partenariats entre l’Etat fédéral, les Etats fédérés, les communes, les organisations internationales, les ONGs et les entreprises privées. En Amazonie, le plan Avança Brasil prévoit d’encou-rager les productions de matières premières (minerais, énergie, bois) et de denrées agricoles. Pour soutenir les activités concernées et faciliter la commercialisation des minerais, des grains, des animaux et des viandes, les partenaires intervenant sur la région privilégient le développement des infrastructures logistiques. Le bassin amazonien est traversé par de très nombreux fleuves navigables, sous réserve d’aménagements. Avec Avança-Brasil, ce réseau fluvial est doté de ports et de systèmes d’écluses permettant le lancement ou le renforcement du transport par barges sur plusieurs affluents de l’Amazone. Citons ici l’axe Teles Pires/ Tapajós/Amazonas et le terminal de Santarém sur l’Amazone, l’axe fluvial du Rio Xingu, débouchant sur la ville d’Altamira dans le Para et connecté sur cette localité à la Transamazonienne, l’axe fluvial Araguaia/Tocantins lié aux terminaux portuaires sur Barcarena, sur le littoral du Pará. Bassin hydrographique de l’Amazone. Avança Brasil inclut également la mise en œuvre de nouveaux programmes de coloni-sation au long des routes. Des lots de terre de 50 hectares sont attribués aux paysans sans terre bénéficiaires de la réforme agraire. Au total, les droits d’occupation délivrés vont porter sur une surface équivalente à la moitié de celle de toutes les concessions octroyées au titre des PICs dans les années soixante-dix. La politique de réforme agraire conduite sur les périodes précédentes prévoyait l’installation des bénéficiaires sur des terres où les propriétaires privés avaient été expulsés. Le dispositif consacrait d’importan-tes ressources financières à l’indemnisation des anciens propriétaires. Dans le cadre de la nouvelle politique d’installation du gouvernement Cardoso, ces procédures d’expropria-tion sont moins fréquentes. L’Etat fédéral réalloue les moyens budgétaires disponibles et crée une banque dont la mission sera de fournir des crédits aux agriculteurs installés en Amazonie, pour l’essentiel sur des terres publiques jusqu’alors non affectées. Pour accélérer le décloisonnement de la région, Brasilia va au-delà des investisse-ments nécessaires à la viabilisation du transport fluvial. Les pouvoirs publics organisent l’installation de centrales hydro-électriques et de gazoducs. Ils lancent la modernisation de plusieurs routes déjà ouvertes et l’achèvement du projet de ligne de chemin de fer Nord-Sud, reliant le sud du Maranhão au Sud-Est du pays. Ces travaux d’amélioration et d’expansion des infrastructures logistiques visent à créer de véritables corridors d’expor-tation des grains. Le soja a commencé à être cultivé dans le Roraima en 1988 puis l’année suivante dans l’Etat du Tocantins. En 1998, les premiers semis sont réalisés dans l’Etat du Pará. En 2001, les emblavements commencent dans l’Etat du Rondônia. En 2003, le négo-ciant international Cargill construit un terminal portuaire spécialisé dans le traitement de grains sur le port de Santarém. 2005-2012 : un recul marqué de la déforestation. Depuis la fin des années 1980, la préservation des ressources naturelles et la protec-tion de la forêt amazonienne sont présentées comme des domaines de compétence majeurs de la puissance publique. Pourtant, jusqu’au début du 21e siècle, les dispositifs mis en place entre la fin des années 1980 et les dernières années du XXe siècle n’ont guère d’effets. Le taux annuel de déboisement connaît même une nette augmentation entre 1999 et 2004, passant de 17300 km2 sur la première année à 27 800 km2 sur la seconde. Sur cette période de six années consécutives, la forêt amazonienne recule sur 313 456 km2, l’équivalent de la superficie de la Pologne. A partir de 2005 et jusqu’en 2012, la baisse est cependant constante et drastique (malgré une légère reprise en 2013). En 2012, le taux de déboisement (4600 km2) est réduit à moins de 17% de son pic de 2004. L’accélération du phénomène de déforestation observée avant 2004 est à mettre au compte de la réforme agraire des années du gou-vernement Cardoso, de la croissance de l’agriculture sur la période (développement de l’élevage bovin extensif et de la culture du soja sur l’Amazonie). Les raisons de la baisse qui intervient après 2004 sont liées à la fois à l’action des pouvoirs publics et à des initiatives nouvelles impliquant des acteurs privés du monde agricole et de la société civile. Cet infléchissement du déboisement intervient après la mise en œuvre du Plan d’ac-tion pour la prévention et le contrôle de la déforestation en Amazonie (PPCDAm) lancé en 2004. Coordonné au départ par Marina Silva, ministre de l’environnement (de 2003 à 2008) très impliquée, le plan va permettre d’engager une politique de contrôle effective sur la région. Des interventions répétées sur l’arc de déforestation du Sud et de l’Est du biome Amazonie permettent de resserrer l’étau autour des coupables. En 2007, le Minis-tère de l’Environnement publie une « liste noire » des municipalités enregistrant le plus de déforestation et restreint l’accès aux crédits agricoles sur ces territoires, dans l'attente d’une régularisation[4]. L’année suivante, en 2008, la Banque Centrale adopte une résolution conditionnant l’accès au crédit rural à la présentation de preuves de la confor-mité des producteurs à la législation environnementale. Près de 2,9 milliards de reais auraient ainsi été retenus entre 2008 et 2011 (à 90 % pour des opérations d’élevage bovin), contribuant de manière efficace à limiter la capacité des grands et moyens pro-priétaires à déboiser. Taux annuels de déforestation (en Km2). Un second axe de la politique lancée dans le cadre du PPCDAm a été de tenter de mieux contrôler le foncier. L’absence de cadastre rend particulièrement difficile l’identifi-cation des responsables de la déforestation. La possibilité pour les occupants de s’ap-proprier les terres publiques non destinées (devolutas) rend la situation foncière très confuse. Pour réduire l’informalité et l’incertitude concernant la détention du foncier, l’Etat fédéral a pris plusieurs initiatives. La première a été de renforcer et d’élargir les aires protégées, qu’il s’agisse des unités de conservation de l’environnement ou des territoires réservés aux populations autochtones. Ainsi, plus de 500 000 km2 d’aires protégées fédérales nouvelles ont été créées sur la région entre 2005 et 2009. Les gouvernements des Etats Amazoniens ont suivi ce mouvement[5]. Cette politique est efficace contre le déboisement car elle casse le mécanisme de spéculation foncière. Les acquéreurs po-tentiels de terres en Amazonie sont découragés car les titres provisoires qu’ils pour-raient acheter peuvent être invalidés dans la mesure où ils concerneraient des zones protégées. La valeur du foncier concerné s’effondre donc. Il n’est alors plus rentable de déboiser. Une autre initiative importante du gouvernement fédéral prise afin de tenter de clarifier la situation foncière a été de pousser les Etats fédérés de la région à adopter des plans d’aménagement du territoire prévoyant la destination de chaque zone, dont l’ensemble une fois réuni a permis l’établissement du "macro-zonage de l’Amazonie légale", destiné à orienter les politiques locales. Pour la première fois, le Brésil a défini ainsi le futur à long terme du bassin amazonien en définissant les zones sur lesquelles un développement agricole peut être poursuivi et les zones sur lesquelles il devrait être en principe interdit. Une troisième ligne d’action destinée à clarifier la situation foncière a consister à régu-lariser les droits d’occupation détenus par des agriculteurs. Lancé en 2009, jusqu’en 2015, le programme intitulé "Terre Légale" (Terra Legal) avait permis de délivrer des titres de propriété à 150 000 occupants sans titres installés sur des terres fédérales et repré-sentant plus 15 millions d’hectares. Parallèlement, le gouvernement central incitait les Etats fédérés à accélérer les régularisations sur les territoires qu’ils contrôlent. La mobilisation des pouvoirs publics a eu pour effet de déclencher des mobilisations au sein de la société civile. En 2006, sous l’égide du gouvernement fédéral, des organisa-tions agricoles, des ONGs, des firmes de négoce de grains (contrôlant 94% des achats de soja au Brésil) vont négocier et signer un accord volontaire contre la commercialisation du soja associé à la déforestation de l’Amazonie : le moratoire du soja. L’accord vise à contenir la culture du soja dans les régions qui la pratiquent déjà et à interdire son expansion dans la région amazonienne en dehors des zones déjà déboisées (la conver-sion de celles-ci n’étant pas interdite). Renouvelé plusieurs fois et contrôlé par des moyens satellitaires, ce pacte a dans l’ensemble été bien respecté par les producteurs. Il constitue désormais un mécanisme pérenne. Le soja couvrait une surface de 5,2 millions d’hectares sur le biome Amazonie en 2018/19 (sur un total de 420 millions d’hectares), contre 1,5 million d’hectares 10 années auparavant. En 2018, les semis réalisés sur des terres déboisées après 2008 représentaient à peine 65 000 hectares. En 2004, près de 30% du soja semé en Amazonie légale provenait de terres récemment déforestées. En 2018, ce taux n’était plus que de 1,5%. Avec le moratoire du soja, les agriculteurs se sont trouvés sous forte pression des col-lecteurs. Ils ont donc été contraints de modifier leurs politiques d’emblavement. C’est en s’inspirant de l’exemple du moratoire qu’en 2009 le Ministère Public Fédéral a organisé un dispositif similaire dans le secteur de l’élevage bovin. Confronté à l’impossibilité d’identifier des milliers d’éleveurs pratiquant l’élevage extensif après la déforestation, le Parquet brésilien a menacé les entreprises d’abattage et les distributeurs de pénalités financières au cas où des animaux provenant de zones déboisées seraient abattus sur leurs sites et des carcasses issues de ces abattages seraient vendues sur leurs réseaux. Par la suite, cette approche punitive a été remplacée par un programme dit de "viande légale" : les entreprises de la filière ont été invitées à signer des accords de bonne con-duite. Les accords ont été progressivement étendus à toute l’Amazonie et concernent aujourd’hui près d’une centaine d’abattoirs. Le dispositif connaît cependant de sérieuses limites dans la mesure où les animaux achetés par un abattoir à un engraisseur qui res-pecte l’engagement de non-déforestation peuvent avoir été livrés à ce dernier par un naisseur qui opère sur une propriété illégale et déboise. Avant de clore cette évocation historique, il faut encore mentionner la création en 2012 d’un cadastre rural unifié (cadastre environnemental rural – CAR) est en cours de consti-tution à l’échelle nationale. Ce dispositif a été adopté en même qu’un nouveau code fo-restier. Il doit permettre terme de suivre le respect des normes environnementales sur toutes les propriétés et d’exiger des agriculteurs (dorénavant dûment identifiés) des ac-tions réparatrices en cas de manquement aux règles. L’ensemble des mesures prises à partir du début des années 2000 semble avoir eu une certaine efficacité si l’on se fie à l’évolution des taux de déforestation entre 2004 et 2012. Pourtant, à partir de cette dernière année la tendance semble être à la reprise. Plusieurs facteurs interviennent ici qui seront analysés dans des articles à venir. Dans les prochaines éditions, on reviendra également sur le cadastre rural unifié (CAR) et sur les perspectives qu’il ouvre en matière de préservation des ressources forestières. (1] Cet instrument a longtemps souffert d’un manque d’efficacité pour plusieurs raisons. Il ne fournit que des données sur une base annuelle et ne permet pas de détecter systé-matique les déboisements en cours. Reposant sur une logique binaire (déforesté/non déforesté), il n’enregistre que les coupes à blancs (opération consistant en une défo-restation suivie d'un défrichement total, avec dessouchage, pour rendre des terres uti-lisables en agriculture ou d'autres fins anthropiques. S'il s'agit d'un simple taillis ou d'une futaie, il y a plutôt défrichage). Pour compléter le PRODES, l’INPE a donc développé deux instruments. Le premier est le DETER, basé sur des images de résolution spatiale moins fines mais de plus grande fréquence. Il permet de détecter sur une base quotidienne les déboisements en cours. Le DEGRAD est un nouveau modèle de traitement des images utilisées dans le PRODES afin de mettre en valeur les coupes de bois sélectives et les atteintes à la forêt qui n’ont pas encore résulté en une coupe à blanc. Enfin, pendant plusieurs années, le Brésil n’a pas disposé de son propre satellite d’observation. Les sources de données étaient maintenues par la NASA. Depuis 2017, il utilise un système entièrement national pour le contrôle de l’Amazonie. [2] Depuis 2007, avec la création de l’Institut Chico Mendes de Conservation de la Biodiversité (ICMBIO), l’IBAMA a été délesté d’une partie de ses compétences. L’IBAMA a la responsabilité d’assurer la préservation des ressources naturelles et de l’environ-nement lorsque cette mission concerne des projets, des sites et des patrimoines recouvrant au moins deux Etats fédérés. Cette mission revient à l’ICMBIO lorsque la protection concerne des unités de conservation délimitées et gérées par l’Etat fédéral. Sur la région de l’Amazonie légale, la protection de l’environnement relève donc depuis 2007 de la compétence de deux organismes fédéraux : l’IBAMA et l’Institut Chico Mendes de Conservation de la Biodiversité (ICMBIO). [3] L’efficacité du dispositif est relative. Le contrôle de la déforestation est en effet devenu en partie en partie une prérogative des États fédérés en 2012. Ces derniers ont souvent une appréciation du phénomène assez différente de celle de l’organe fédéral. [4] Pour sortir de cette liste, les municipalités devront présenter une réduction signi-ficative de leur déforestation (dans la limite des 40 km²/an) et fournir un cadastre à jour qui comprenne au minimum 80 % des propriétés de la commune. [5] Ainsi, l’état du Pará a par exemple créé plus de 150 000 km² d’aires protégées dans la même période.

  • Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (4).

    L’effondrement de Bolsonaro n’est pas inéluctable. (dernier article de la série). Plusieurs considérations devraient pourtant conduire ces partis à plus de circonspection. Ils devraient d’abord observer que le chef de l’Etat et son clan sont en permanence à la manœuvre. Les "artilleurs" qui interviennent sur les réseaux sociaux, la foule des suiveurs et des militants qui continuent à soutenir l’ancien capitaine occupent l’espace virtuel. L’objectif n’est pas seulement de consolider la base des affidés. Il s’agit d’élargir celle-ci et de convaincre une portion plus grande de l’électorat de la pertinence des thèses de l’extrême-droite. Face à cette offensive soutenue et insistante, les forces politiques traditionnelles demeurent timides, voire effacées. Il semble qu’elles adhèrent encore à cette thèse selon laquelle la population brésilienne serait par nature peu portée à soutenir les extrêmes dans les disputes électorales et qu’elle resterait profondément centriste. Une seconde considération devrait conduire les représentants du système politique traditionnel à faire preuve de prudence. Le camp bolsonariste est en train de reprendre une tactique qui avait été utilisée par Donald Trump pour vaincre le scrutin présidentiel et pour limiter les pertes du parti républicain lors des élections législatives de mi-mandat en 2018. Cette tactique consiste à caricaturer les adversaires lors de disputes électorales, à les transformer en ennemis suffisamment repoussants et haïssables pour que les indécis finissent par rejoindre votre camp. En juin dernier, soit six mois à peine après son investiture, Jair Bolsonaro a annoncé qu’il serait candidat pour un second mandat en 2022[1]. Cette annonce permet d’ailleurs au chef de l’Etat de ne marquer aucune pause entre la campagne de 2018 qui n’a jamais vraiment été conclue et celle de 2022 qui a déjà commencé. Il s’agit pour Jair Bolsonaro d’obtenir suffisamment de voix au premier tour afin de pouvoir disputer le second et d’utiliser alors tous les moyens pour battre son l’adversaire. Pour que le chef de l’Etat parvienne à participer à ce scrutin encore lointain, il faut évidemment qu’il réussisse à conserver ou à accroître son capital de sympathie dans l’opinion sur les prochaines années et qu’aucun accident politique majeur ne vienne mettre fin à son mandat actuel. Le projet révélé en juin sera aussi facilité si la croissance économique est de retour à compter de 2020. Les certitudes en la matière sont fragiles et il est probable que le candidat précoce ait déjà pris en compte un rythme de progression de l’activité médiocre pour les deux années à venir. La campagne électorale qui se poursuit donc connaîtra en octobre 2020 une étape décisive avec le prochain scrutin municipal qui doit désigner des milliers de maires et les membres des assemblées législatives qui siègent dans les 5570 communes. Pour continuer à mener cette politique antisystème et de confrontation, le Président a besoin de contrôler totalement les réseaux et les groupes militants qui animeront la campagne bolsonariste pour cette échéance électorale. Il faut que les moyens financiers considérables dont disposera le Parti Social-Libéral (auquel Bolsonaro est affilié) pour mener cette bataille soient entièrement contrôlés et gérés par des bolsonaristes de pure obédience. Cette manne doit en effet servir à propulser sur le devant de la scène électorale les milliers de candidats aux postes de maires et de membres des assemblées municipales qui sont déjà mobilisés. Ces néophytes séduits sur les réseaux sociaux vont être recrutés pour représenter la relève à l’échelle locale, la nouvelle génération qui prendra la suite des élus traditionnels, représentants usés du système politique honni. Bolsonaro a aujourd’hui à sa disposition une armée de réserve de candidats hyperactifs, motivés, prêts à passer de l’agitation sur les réseaux sociaux à la prise de contrôle du pouvoir municipal. Une victoire significative des candidats du mouvement fournirait à ce dernier une véritable assise territoriale, élément décisif pour mener la campagne de 2022 et ac-croître les chances de succès. Après les élections municipales, le candidat Bolsonaro investira sur la mobilisation d’un véritable mouvement désormais composé du clan des bolsonaristes de la première heure, des réseaux des militants virtuels et d’élus locaux. Il s’agira alors de préparer le prochain scrutin en radicalisant le discours antisystème et en avançant des propositions concrètes de rupture avec la démo-cratie représentative et l’Etat de droit. Cette dynamique de rupture peut intervenir avant le démarrage de la campagne préparant les élections générales prévues pour octobre 2022. Deux types d’évè-nements sont en effet susceptibles de précipiter le calendrier envisagé par le mouvement bolsonariste et de le conduire à remettre en cause le fonctionnement normal des institutions et l’ordre constitutionnel. Le premier serait une série de conflits ouverts survenant entre le Président et ses proches et le pouvoir législatif. Le second serait une agitation sociale accompagnant des décisions de justice capi-tales. Sur les prochains mois, après avoir adopté la réforme des régimes de retraite et de pensions, le Congrès peut s’opposer à des mesures proposées par l’exécutif concernant l’éducation, les questions de sécurité publique, de lutte contre la criminalité, les droits des minorités ou les mœurs. Le "package anticrime" proposé par le Ministre Sergio Moro est examiné par la Chambre des députés depuis mars 2019. Les parlementaires ont déjà profondément altéré le contenu de la proposition initiale. Ils peuvent freiner encore sur plusieurs mois le rythme de leurs travaux et être relayés par un Sénat qui adopterait la même posture. La stratégie de la paralysation ou de torpillage du processus législatif est aussi envisageable lorsqu’il s’agira de débattre du projet déjà annoncé de réforme administrative qui entraînera une révision des conditions de recrutement et de rémunération de la fonction publique fédérale. Elle peut être appliquée pour rendre très difficile le débat portant sur une réforme du système des impôts. Confronté à un Congrès qui renâcle, multiple les atermoiements ou s’oppose à l’exécutif, le Président et son mouvement tenteront de mobiliser la rue et les réseaux sociaux pour dénoncer une institution qui fait obstacle à un projet politique pourtant ratifié par une majorité d’électeurs. Les tensions entre le gouvernement et les deux autres pouvoirs s’exacerberont à l’extrême si à l’immobilisme du Congrès viennent s’ajouter des décisions de la Cour Suprême[2] considérées comme inacceptables par le mouvement bolsonariste et une part importante de la population. En novembre 2019, les 11 haut-magistrats de la plus haute juridiction du pays doivent conclure un jugement qui pourrait affecter directement le sort de l’ancien Président Luis Ignacio Lula da Silva. Ces juges doivent décider si un justiciable peut être emprisonné dès sa condamnation en seconde instance, même s’il n’a pas encore épuisé tous ses recours auprès de tribunaux supérieurs. Si la Cour suprême vient à considérer que tout condamné a le droit de rester en liberté après le jugement de seconde instance, elle rompra avec la jurisprudence qui a conduit à l’incarcération de Lula (en avril 2018) et des dizaines de personnalités politiques et du monde des affaires placées sous les verrous pour participation à des réseaux de détournement de fonds publics, de corruption et de versements de pots de vin. Le STF doit aussi juger dans les mois à venir un recours des avocats de l’ex-Président réclamant l’annulation de sa condamnation au motif que le Juge d’instruction Sergio Moro aurait alors fait preuve de partialité. Lula ne cesse de répéter qu’il entend être totalement blanchi et non pas libéré à la faveur d’un vice de forme ou d’un aménagement de peine. Quoiqu’il en soit, la sortie de prison du leader historique de la gauche et figure tutélaire du Parti des Travailleurs à l’horizon de la fin 2019 ne relève plus de la pure élucubration. Que fera le condamné une fois libéré ? Il est probable que l’ancien Président fasse alors tout pour laver son honneur et utilise cette résurrection politique pour remobiliser les formations de gauche et, plus largement, l’ensemble des secteurs de la société qui ne se reconnaissent pas dans le mouvement impulsé par Bolsonaro. Se référant à la croissance de la seconde moitié des années 2000, le vieux leader cherchera à rappeler aux chômeurs, sous-employés et marginalisés de toutes sortes qu’il a été reconnu comme un "père des pauvres" et qu’il est une nouvelle fois capable de remettre en marche un ascenseur social bloqué. La libération de l’ancien chef de l’Etat aura certainement pour conséquence de pousser au paroxysme la polarisation du système politique. Elle peut représenter pour le bolsonarisme une grande oppor-tunité. S’ils aboutissent à la remise en liberté de dizaines de condamnés de l’opération "lavage-express", les jugements que rendra prochainement le STF ne laisseront pas impassibles tous les secteurs de la population qui ne sont pas des soutiens enthou-siastes du Président d’extrême-droite mais craignent avant tout un retour de la gauche et du PT au pouvoir. La vague protestataire sera aussi gonflée par tous les Brésiliens indignés par la décision des Juges, désemparés et choqués par leurs tergiversations. Il suffira pour le camp bolsonariste d’exploiter le retour de Lula dans le jeu politique, d’annoncer une menace de "venezuelisation" imminente, de dénoncer une fois de plus la déroute des institutions en place. Un large pan de l’opinion ralliera alors bon gré mal gré Jair Bolsonaro perçu comme le dernier rem-part dans un pays dérivant vers l’anomie. Le climat d’affrontement ouvert ainsi créé se dégradera avec la probable éclosion de grèves et de mouvements revendicatifs divers que les forces "lulistes" cherche-ront à susciter et à exploiter. Dans une telle situation, le Président Bolsonaro peut tenter de débloquer la paralysie institutionnelle et contourner l’obstacle du Congrès en recourant à l’arme du plébiscite. Si cela ne suffit pas, l’étape suivante pourrait être de suivre à la lettre les vaticinations d’Olavo de Carvalho, ce gourou qui inspire le noyau radical qui entoure le chef de l’Etat. En octobre dernier, celui-ci postait un twitt soulignant que désormais seule une alliance indissociable entre le peuple, le chef de l’Etat et les forces armées pouvait sauver le pays. Cette diatribe définissait les bases d’une rupture institutionnelle. Après avoir contribué à faire expulser du gouvernement Bolsonaro des officiers supérieurs modérés, de Carvalho en appelle aux militaires en activité. Le mentor du Président exprime souvent tout haut ce que son disciple ne peut pas dire clairement : l’armée doit intervenir si le Congrès fait obstacle aux réformes et paralyse le pays et surtout si Lula vient à sortir de prison. Depuis plusieurs années, l’ancien capitaine Jair Bolsonaro a fait campagne auprès des sous-officiers, des soldats, de la troupe. Plusieurs secteurs de l’armée de terre sont aujourd’hui très réceptifs au discours bolsonariste. Demain, dans quelques mois ou un peu plus, ces secteurs peuvent appuyer un gouvernement qui prendrait l’initiative de suspendre le pouvoir législatif ou de remettre en cause les plus hautes instances judiciaires, au nom de la rupture avec le système, l’élite, l’establishment. Si les forces politiques modérées ne prennent pas rapidement conscience que l’extrême polarisation idéologique du pays ne peut mener qu’au désastre, ce scénario n’est pas improbable. On peut imaginer que les forces armées continueront dans l’avenir à agir comme garants de la démocratie. On peut aussi penser qu’à l’apogée d’une crise poli-tique qui empire chaque jour, elles finiront par faciliter la rupture avec l’ordre démo-cratique qui est le projet des bolsonaristes [1] Jamais un Président en fonction n’a annoncé trois ans et demi avant la fin de son mandat qu’il en envisageait un second. Cette décision nourrit un climat d’instabilité permanente. Antérieurement, la population pouvait considérer que pendant trois ans ou trois ans et demi, le Président une fois en fonction se consacrait au gouvernement et qu’une fois écoulée cette phase de relative stabilité le pays entrerait à nouveau dans une période de campagne. Ce que nous avons désormais est un état de campagne permanente. [2] Désigné en Portugais par le signe STF (Supremo Tribunal Federal), instance la plus élevée du système judiciaire.

Qui sommes nous?

Jean-Yves Carfantan, économiste, consultant en économie agricole. Analyse et suit l’évolution de l’économie et de la politique au Brésil depuis 30 ans. Vit entre São Paulo et Paris.  Il anime ce site avec une équipe brésilienne formée de journalistes, d’économistes et de spécialistes de la vie politique nationale.

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