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- L’offensive populiste de Bolsonaro (1).
Un président anti-libéral. Dans un article publié le 4 novembre 2019 dans le journal carioca O Globo, le sociologue Demitrio Magnoli, commentariste de la vie politique nationale, affirmait sans détour que le renversement de la démocratie par un soulèvement militaire était le seul programme de gouvernement de Jair Bolsonaro. A l’époque, de nombreux observateurs avaient ex-primé leur désaccord avec cette lecture du comportement et de l’action du Président. Ils estimaient alors que le chef de l’Etat brésilien continuerait à suivre une voie comparable à celle qu’a emprunté depuis des années le Président Hongrois Victor Orban : une des-truction lente des règles de l’Etat de droit en utilisant tous les moyens disponibles dans le cadre du système politique et institutionnel en place. En ce premier semestre de 2020, il est encore difficile de choisir entre ces deux approches. Quatorze mois de gouvernement Bolsonaro ont montré que le chef de l’exécutif consa-cre l’essentiel de son temps et de son énergie à une seule tâche. Avec la contribution active de ses fils et d’un groupe d’auxiliaires très proche, il teste en permanence la soli-dité et la résistance de l’Etat de droit et des institutions démocratiques. Les attaques contre le pouvoir judiciaire ont commencé pendant la campagne électorale de 2018 lorsque Eduardo Bolsonaro, un des fils du candidat (devenu depuis député) annonçait sans ambages qu’il suffirait de mobiliser un caporal et un soldat pour fermer la Cour Su-prême. Depuis, la plus haute instance judiciaire du pays et un grand nombre de magis-trats sont harcelés en permanence par les bolsonaristes les plus radicaux. Ces derniers vont même jusqu’à menacer de mort les Juges de la Cour. La presse indépendante est l’objet d’agressions répétées. Le chef de l’Etat lui-même ou les factions qui le relaient sur les réseaux sociaux s’en prennent personnellement à des journalistes qui sont offensés, discrédités puis écartés des échanges officiels de l’exécutif avec les médias. L’attitude de ce clan par rapport au Congrès n’est pas différente. Régulièrement, les élus des deux chambres sont vilipendés par les fils de Jair Bolsonaro, les militants bolsonaristes les plus engagés, les groupes d’extrême-droite ralliés. Pour ces ennemis résolus de la dé-mocratie, tous les membres de la représentation nationale sont des individus corrompus, préoccupés par leurs seuls intérêts de privilégiés, n’agissant que pour faire obstacle au chef de l’Etat. Il faut donc dénoncer et détruire cette caste qui empêcherait le seul leader légitime de répondre aux attentes de son peuple. Escalade récente. Avant le récent congé de Carnaval (fin février 2020), cette offensive contre les Congrès a connu une montée en puissance. Les attaques ne proviennent plus seulement de grou-pes organisés sur les réseaux sociaux. Elles sont engagées au plus haut niveau de l’Etat. Alors que le gouvernement et le Congrès s'affrontaient sur des questions budgétaires (encadré ci-dessous), le général Augusto Heleno, chef de cabinet de sécurité institution-nelle de la Présidence (GSI) a accusé les parlementaires de chantage et exhorté l’exé-cutif à remettre en cause les compétences et attributions des élus. Quelques jours plus tard, c’est le chef de l’exécutif fédéral lui-même qui a montré qu’il faisait peu de cas des autres institutions républicaines. Utilisant l’application WhatsApp, le Président a envoyé à plusieurs personnes une vidéo appelant le "peuple" à participer à une manifestation dont les objectifs sont à la fois de soutenir le chef de l’Etat et d’attaquer le Congrès. Pro-grammée pour le 15 mars et prenant comme prétexte le contentieux entre l’exécutif et le pouvoir législatif relatif aux amendements parlementaires au budget, la protestation est organisée par des groupes et mouvements de la droite et de l’extrême-droite. Les appels à manifester diffusés sur les réseaux sociaux faisaient explicitement référence à l’ambi-tion qu’auraient plusieurs officiers supérieurs de l’armée d’organiser un soulèvement mili-taire dès que le peuple en manifesterait clairement la demande. Tract appelant aux manifestations pour le 15 mars. "Allons tous dans la rue en masse, les généraux attendent les ordres du peuple, dehors Maia et Alcolumbre (les présidents de la chambre des députés et du Sénat fédéral). La vidéo transmise par Bolsonaro à des proches (et produite par des responsables de la manifestation) rappelle l’attentat dont a été victime le président pendant sa campa-gne. Elle mentionne la lutte que le chef de l’Etat mènerait contre la "gauche corrompue" et affirme que l’heure est venue pour la population de le remercier pour son engagement au service du pays. Le problème ne se limite pas au contenu de ce film. Il tient aussi au message que le Président a rédigé pour accompagner sa distribution. Ce dernier fait ex-plicitement référence aux comparses que seraient le général Heleno et le capitaine Bolsonaro, montrant ainsi qu’il endosse les critiques de son ministre aux "maîtres-chan-teurs" du Congrès. Il achève ensuite son commentaire et affirmant : "le Brésil est à nous et n’appartient pas aux politiciens de toujours…" La provocation du chef de l’Etat a immédiatement suscité une vive réaction du doyen des magistrats de la Cour Suprême. Ce dernier a publié un communiqué soulignant que l’initiative de Bolsonaro faisait apparaître "la face sombre d’un Président de la République qui ignore les principes constitutionnels, la notion de séparation des pouvoirs". Le doyen ajoutait encore que ce comportement montrait que le personnage n’était pas digne de la charge élevée qu’il exerce[1]. Les conséquences politiques de cet épisode ont été limitées en raison de la réaction des présidents des deux chambres, Rodrigo Maia (chambre des députés) et David Alco-lumbre (Sénat fédéral), tous deux membres du Parti Démocrate (DEM), une formation de droite modérée. Le premier avait réagi avec fermeté aux propos du général Heleno (en qualifiant ce dernier d’idéologue radicalisé). Il a choisi ensuite la modération après l’affaire de la vidéo, se contentant de souligner sur son compte twitter que les tensions crées entre les institutions de la République n’aident pas le pays à avancer. Maia s’est même permis d’ajouter que le Brésil avait besoin de paix et de responsabilité pour progresser. Le Président du Sénat ne s’est pas prononcé. Les responsables du Congrès savent que les attaques du Président et de membres de l’exécutif contre les parlementaires ne sur-viennent pas au hasard. Le gouvernement est entré au début de 2020 dans une phase difficile. Les résultats économiques de la première année de mandat ne sont pas bons. Les perspectives dans ce domaine sont des plus médiocres, notamment depuis l'appa-rition de la pandémie de coronavirus et la crise qui sévit sur les marchés pétroliers. Pour reprendre l'initiative, le gouvernement doit faire adopter par les chambres des réformes économiques majeures et décisives pour le développement du pays. Les textes pro-posés ou que l’exécutif doit soumettre sont loin d’être consensuels au sein des assem-blées. Last but not least, le Président Bolsonaro a lui-même créé et continue à renforcer les tensions existantes avec le pouvoir législatif. D’abord en refusant de construire une majoritaire parlementaire appuyant le gouvernement, associée à l’élaboration de sa politique et représentée au niveau de l’exécutif. Ensuite en faisant preuve d’incompé-tence et de maladresse lorsqu’il a fallu négocier le soutien ponctuel de parle-mentaires pour obtenir l’adoption de textes législatifs. Jair Bolsonaro n’a jamais fourni à ses ministres le soutien qu’ils attendaient lorsque des projets de loi décisifs ont été publiés et soumis au Congrès. Le Président se comporte depuis janvier 2019 comme si les réformes majeures envisagées par les membres de son gouvernement n’étaient pas son affaire. Pire : le chef de l’Etat torpille les efforts de ses ministres qui veulent avancer et proosent des réformes. Ainsi, en agressant les parlementaires avec l'envoi de la fameuse vidéo alors que les élus ont engagé le débat sur une possible réforme de la fiscalité et en abordent un autre sur l’évolution des règles encadrant la fonction publique fédérale, Bolsonaro adopte la posture la plus efficace pour faire échouer ces projets. Le projet d'une "démocratie autoritaire". La plupart des analystes considèrent aujourd’hui que la priorité du chef de l’Etat est ail-leurs. C’est une attitude délibérée et irresponsable : Jair Bolsonaro provoque de manière récurrente les institutions de la République. Il entretient un climat de tensions au sein du système politique. Il s’agit ainsi de galvaniser ses partisans sur les réseaux sociaux et de favoriser un niveau élevé de mobilisation de sa base électorale. A chaque fois, les sym-pathisants multiplient les éloges, les flatteries, voire les compliments dithyrambiques. Après l’attaque, les bénéfices attendus ayant été engrangés, le chef de l’Etat amorce un repli, distribue les propos conciliateurs. En février 2019, en début de mandat, après un épisode comparable à celui de la vidéo, Jair Bolsonaro posait souriant pour une photo de circonstance aux côtés du Président de la Cour Suprême et des responsables des deux chambres. Après cette scène factice de réconciliation, il avait multiplié les déclarations exhortant les hauts responsables de l’Etat à rechercher l’harmonie entre les pouvoirs et un esprit de partenariat. La manoeuvre présidentielle est désormais parfaitement déco-dée par les observateurs. L’agresseur rentre ses griffes, amadoue un temps les autres acteurs majeurs du système politique avant de repartir à l’attaque. La tension est suivie par la détente puis vient une autre phase de crise provoquée, souvent plus grave que la précédente. Après l’affaire de la vidéo, le Président a rapidement cherché à minimiser son initiative en affirmant qu’il s’agissait d’une communication privée. En réalité, l’ancien capitaine savait parfaitement que cette initiative susciterait de nombreux commentaires, une effer-vescence médiatique maximale, les réactions de la classe politique et de l’opinion publi-que. En diffusant cette vidéo sur WhatsApp, le chef de l’Etat a considérablement amplifié l’impact de l’appel à la mobilisation de ses partisans pour la journée de protestation du 15 mars. Limité jusqu’alors aux plateformes numériques animées par des fidèles, cet appel aura été pendant quelques jours au cœur de toutes les analyses et commentaires poli-tiques. Un seul twitte du Président a permis de relancer le climat de polarisation qui déchire la société civile brésilienne. Après quinze mois d’exercice du pouvoir, l’objectif réel de Bolsonaro apparaît claire-ment. Il s’agit de détruire la démocratie. Pour parvenir à leurs fins, le Président et son clan familial s’accrochent à un scénario en deux phases : poursuite du mandat en cours jus-qu’à son terme et réélection de Bolsonaro au prochain scrutin présidentiel d’octobre 2022. Le mouvement animé par le Chef de l’Etat estime que les conditions ne sont pas actuellement réunies pour envisager une rupture institutionnelle brutale avant les pro-chaines élections nationales. Il s’agit donc d’affaiblir progressivement les fondements du système démocratique en respectant les formes et les rites de la politique électorale. Cette stratégie d’érosion lente mais ferme de la vie démocratique aurait aux yeux des factions bolsonaristes plusieurs avantages. Elle nourrit d’abord les illusions de nombreux commentateurs et adversaires politiques. Pour certains, les initiatives et les déclarations du Président remettant en cause l’équilibre des pouvoirs, l’Etat de droit et la repré-sentation nationale ne seraient que des maladresses, des bévues d’un homme politique obtus et grossier qui ne parviendrait pas à prendre la mesure des responsabilités de sa charge. D’autres analystes persistent à croire que les institutions démocratiques sont suffisamment solides et qu’elles finiront par contraindre ce Président hors-norme à se conformer aux règles établies du jeu politique. Ceux-là soulignent d’ailleurs qu’au-delà des errements spectaculaires des derniers mois, le chef de l’Etat manifesterait à sa manière un respect pour le mandat qu’il exerce et pour la constitution. Il a répété depuis avril 2019 qu’il n’envisageait pas de se perpétuer au pouvoir sans être à nouveau candidat au scrutin de 2022. En outre, il cherche à mettre en œuvre une politique qu’il avait clairement annoncée au cours de la campagne de 2018. A l’époque, le candidat Bolsonaro promettait la destruction des institutions politiques en place. Prudent, l’ancien capitaine n’annonçait évidemment pas une la suppression de la démocratie mais parlait abondamment de la nécessité de mettre fin au "système". La cause libérale qu’il a épousé sur les mois précédant le scrutin se limite strictement aux questions économiques. La culture de Bolsonaro est totalement opposée au libéralisme politique. En début de mandat, on a présenté son Administration comme étant "libérale sur le plan économique et conservatrice sur le terrain des mœurs". En réalité, le Brésil est dirigé depuis 15 mois par un gouvernement libéral en économie et antilibéral en politique. A l’échelle mondiale, depuis quelques années, des mouvements autoritaires cherchent à détruire la démocratie en utilisant la voie électorale. Après avoir conquis le pouvoir au terme d’une élection régulière, ils font adopter des lois qui réduisent le systè-me démocratique à la simple réalisation de consultations populaires (élections et plé-biscites). Ils prétendent que l’existence de la démocratie ne dépend pas des institutions représentatives, du maintien d’un Etat de droit et de la prévalence d’une culture démo-cratique. La "vraie" démocratie reposerait deux piliers. Le premier serait l’exercice du droit de vote par le peuple qui confierait ainsi son destin à un leader éclairé. Le second serait la concentration de tous les pouvoirs aux mains de ce leader seul capable d’exprimer et de défendre l’intérêt du peuple en question. Ce "libéralisme autoritaire" est un phénomène politique hybride. Pour que chaque indi-vidu puisse concentrer ses efforts sur la seule gestion de sa vie privée, il importe que son existence de citoyen soit réduite au simple exercice du droit de vote. Une démocratie ainsi réduite à la consultation du peuple par voie électorale n’a pas besoin pour fonction-ner d’une presse libre, d’une Justice indépendante, d’une école qui éduque à la toléran-ce et éveille la conscience civique, d’un pouvoir législatif qui contrôle le gouvernement, de mouvements sociaux qui contestent, d’un contrôle démocratique de la bureaucratie étatique. Les contrepouvoirs sont inutiles, ils parasitent la relation paternelle que le lea-der entretient avec son peuple. Cette vision d’une démocratie émaciée est partagée par la majorité des partisans de l’an-cien capitaine. Le clan Bolsonaro envisage clairement d’altérer ou de suspendre la constitution et les dispositions de l’Etat de droit en utilisant les consultations populaires. La loi fondamentale peut être appauvrie des dispositions qui forment les bases du systè-me démocratique en recourant au suffrage universel. En novembre 2019, le député Eduardo Bolsonaro a jeté le trouble en évoquant la possibilité de remettre en vigueur l’Acte institutionnel numéro 5 (AI-5, par lequel le régime militaire a fermé le Congrès en 1968 et suspendu les libertés constitutionnelles) si l’opposition de gauche au gouver-nement de son père se radicalisait. Selon le député, des modifications radicales de la Loi fondamentale pourraient être introduites après un plébiscite, voire par un simple décret présidentiel. La première méthode sera probablement privilégiée. Lorsque la démocratie est identifiée aux seules consultations électorales, la multiplication de plébiscites ou de référendums donne l’illusion aux citoyens de participer à un processus démocratique puisqu’ils sont appelés fréquemment aux urnes. Pour réaliser ce projet autoritaire, Bolsonaro doit engager l’offensive sur deux fronts si-multanément. Il doit d’abord maintenir les institutions démocratiques existantes dans l’état de délabrement et de crise qu’elles ont connu depuis les manifestations de juin 2013. Pour ce faire, il convient de s’assurer du concours des administrations centrales en plaçant à leurs têtes des adeptes d’un régime autoritaire, civils ou militaires. Le gou-vernement dirigé par l’ancien capitaine s’appuie aussi sur un noyau de jeunes idéologues radicalisés, très présents sur les plateformes numériques qui sont chargés de trans-former l’Etat en outil de propagande et de communication dans la perspective des élections municipales de 2020 et du scrutin national de 2022. L’autre front sur lequel le chef de l’Etat doit se battre est précisément celui de la politique électorale. Il s’agit de structurer, d’organiser sa base d’appui, sa clientèle électorale. La première étape de ce travail consiste à convaincre l’électorat bolsonariste que l’instauration d’un régime auto-ritaire est indispensable et nécessaire. Il faut aussi persuader ce secteur de l’opinion que la "révolution conservatrice" ne fait que commencer, qu’il faudra du temps pour parvenir à démonter le "système politique" en place. La seconde étape est d’encourager les mili-tants du bolsonarisme à s’engager dans les batailles électorales à venir en se portant candidats. D’abord en 2020, lors du scrutin municipal. Ensuite en 2022, lorsque les élections nationales ouvriront la voie à la rénovation espérée du personnel politique. Lula, un allié utile ? Cette offensive menée sur deux fronts peut se poursuivre dans les mois et les années à venir. Elle est facilitée par plusieurs facteurs. La majorité des citoyens éprouvent de gran-des difficultés à comprendre la démarche du clan Bolsonaro, ses objectifs et l’issue pro-bable de l’offensive constamment menée contre les institutions républicaines. Les forces politiques de la droite traditionnelle, du centre et de la gauche ne réagissent pas. Cette relative passivité a plusieurs explications. De nombreux secteurs de l’opinion considèrent que le combat contre la corruption est plus important que la préservation de la démo-cratie. Ils estiment encore que l’autoritarisme affiché par Bolsonaro est le prix à payer pour que les réformes libérales nécessaires à la relance économique soient promues par le Ministre Paulo Guedes. Dans ces couches de la population, on n’hésite plus à critiquer la politique et l’attitude de Bolsonaro. Les remarques sont pourtant aussitôt relativisées par d’autres considérations. On fait ainsi référence à au Ministre de la Justice Sergio Moro qui commanderait une croisade destinée à instaurer le primat de l’éthique dans la vie politique. On mentionne encore le super-ministre libéral Guedes qui serait en train de remettre l’économie sur le bon chemin. Rares sont les observateurs de la vie politique nationale qui appellent à stopper l’offensive de Bolsonaro parce qu’elle pourrait annon-cer une prochaine rupture de l’ordre constitutionnel. Aux yeux de nombreux Brésiliens qui ont voté pour Bolsonaro afin d’exprimer un clair rejet du Parti des Travailleurs de Lula, l’ancien capitaine est encore un précieux rempart contre une éventuelle reconquête du pouvoir par la gauche. Entre le Président d'ex-trême-droite et une partie du PT (dont l’ancien prisonnier Lula), il existe aujourd’hui une complicité de facto. Pour n’avoir pas engagé ne serait-ce qu’une esquisse de bilan de sa trajectoire au pouvoir (qui n’a rien de commun avec la vision idyllique que les médias européens n’ont cessé de divulguer dans leur majorité depuis 15 ans), le PT reste une force-repoussoir pour les électeurs de droite et une bonne partie des électeurs du centre qui n’ont pas la mémoire courte. Ces deux secteurs de l’opinion (qui représentent environ un tiers du corps électoral) savent que les gouvernements du Parti des Travail-leurs ont été marquées par une progression inédite de la corruption, des détournements de fonds publics et de la prise de contrôle par des forces partisanes de l’appareil d’Etat. Cet électorat numériquement important sait aussi que la politique économique conduite à partir du second gouvernement Lula (après 2005), poursuivie et systématisée par la Présidente Dilma Rousseff est à l’origine d’une des plus grandes récessions de l’histoire du Brésil. Il sait enfin que la gauche brésilienne maintient un rapport pour le moins ambi-gu avec les institutions démocratiques, avec l’Etat de droit et les mécanismes de représentation inscrits dans la constitution. Quoiqu’il en soit, depuis 2019, Lula et ses fidèles ont eu à maintes reprises souligné qu’ils souhaitaient que Jair Bolsonaro reste au pouvoir jusqu’en 2022. Après l’affaire récente de la vidéo, l’ancien Président a plusieurs fois indiqué qu’il n’était pas favorable à l’enclen-chement d’une procédure de destitution. Peu importe pour Lula que Bolsonaro puisse continuer à harceler les institutions républicaines, à perpétuer la crise politique engagée il y a sept ans. Ce qui compte, c’est la possibilité d’exploiter les supposés dérapages du leader d’extrême-droite pour élargie progressivement les rangs de l’électorat de gauche qui sera prêt à voter en 2022 pour le grand leader populiste de gauche. Bolsonaro et Lula : la scène politique est occupée par deux populistes. Interrompre la démarche de harcèlement des institutions républicaines mise en œuvre par Bolsonaro par des moyens légaux, pacifiques et démocratiques n’a rien à voir avec la réalisation d’un coup d’Etat. Ce n’est pas non plus souhaiter qu’une fois de plus un individu déséquilibré cherche à porter atteinte à l’intégrité physique du Président. Pour interrompre le jeu de Bolsonaro, il n’y a même pas besoin d’envisager une procédure de destitution. Il suffirait que les forces du centre et de gauche assument enfin leur rôle d’opposition, dénoncent systématiquement les déclarations du chef de l’Etat de son clan, utilisent les institutions telles qu’elles existent pour contraindre l’ancien capitaine à changer de stratégie et de comportement. Pourtant, la gauche semble jusqu’à présent incapable de conduire cette riposte. Lula et ses partisans ne veulent absolument pas remettre en cause le mandat en cours de Bolsonaro. Ils veulent convaincre leur électorat et les franges de la population choquées par le comportement du chef de l’Etat qu’il n’y a qu’une seule alternative à ce gouvernement dangereux : le retour au pouvoir de Lula après une victoire du vieux leader messianique à l’élection de 2022. Cette passivité de la gauche a plusieurs explications. Ce camp politique est aujourd’hui divisé et incapable de susciter d’importantes mobilisations au sein de la société bré-silienne. Sur les derniers mois, plusieurs responsables et intellectuels dits "progressistes" ont régulièrement dénoncé le danger bolsonariste. Ils ont aussi commencé à établir un bilan des 15 dernières années de l’histoire du pays, remettant en cause un parti (et ses leaders) qui a mis en œuvre un système de captation de ressources publiques et de corruption probablement sans égal depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, un système qui a profondément ébranlé l’adhésion de la société brésilienne aux valeurs et aux règles de la démocratie. Un système et un détournement du système politico-institutionnel qui ont précisément ouvert la voie à la candidature puis à la victoire à la dernière présidentielle de l’ancien militaire Bolsonaro. Cette lecture de la séquence historique récente est rejetée par la majorité des forces de gauche qui refuse toute idée d’inventaire, de lecture critique des années de pouvoir. Encore soudée derrière Lula, toute une frange du Parti des travailleurs reste attachée à une pratique ancienne de la politique, autoritaire, messianique, sectaire, sûre de ses dogmes et de sa vision du monde. A la division interne de la formation luliste, il faut ajouter la fragmentation de la gauche elle-même. Les anciens alliés du PT ont pris leur indépendance et veulent con-server leur liberté de manœuvre. Une opposition forte au Président ne pourrait avoir de crédibilité pour la majorité des brésiliens que si elle prenait de sérieuses distances par rapport au parti de Lula, tel qu’il a continué à fonctionner depuis son départ du pouvoir. Les populismes de droite et de gauche sont aujourd’hui dans le monde et au Brésil les principaux adversaires de la démocratie. En refusant de se réinventer, en ne rompant pas avec Lula et sa vieille clique de dirigeants qui ont presque tous trempé dans les scandales des années 2005-2015, le PT a perdu toute crédibilité pour devenir l’aile marchante d’une opposition démocratique à Bolsonaro. Ce parti continue à être l’organisation que l’électorat brésilien connaît : néopopuliste, antilibérale sur le plan politique comme sur le plan économique et hégé-monique. Sur le simple plan électoral, une formation centriste ou de droite modérée qui s’allierait au PT de Lula désormais serait assuré d’un désastre. Le sentiment "anti-pétiste" reste (non sans raison) très puissant au sein de la société brésilienne. La gauche actuelle encore dominée par le "lulisme" est-elle alors l’adversaire idéal que souhaite Bolsonaro pour poursuivre son offensive contre la démocratie ? En réalité, le néopopulisme de Lula et de ses fidèles ne constitue pas une véritable opposition au pouvoir du clan Bolsonaro. Il lui donne la réplique mais ne change pas le scénario de la pièce. Cette réplique est trop modeste pour que la gauche affaiblie soit le complice parfait dont aurait besoin aujourd’hui Bolsonaro. L’opposition rêvée par le pouvoir serait une opposition capable de mobiliser de larges secteurs de la société brésilienne, de mettre dans la rue toutes les catégories dramatiquement touchées par la crise écono-mique. L’opposition rêvée serait une opposition capable d’inquiéter, de rendre crédible la menace d’un "soulèvement communiste" si souvent évoquée sur les plateformes numé-riques bolsonaristes. Un Parti des travailleurs capable de déclencher une révolte compa-rable aux émeutes qui ont secoué les pays voisins à la fin 2019 : voilà l’épouvantail parfait dont rêvent les factions d’extrême-droite au pouvoir. L'épouvantail en question n'existe aujourd'hui que dans leurs élucubrations... A suivre : Un capitaine perdu face au cyclone [1] A ces critiques, Celso de Mello ajoutait même une menace en indiquant que si le Pré-sident de la République dispose de pouvoirs étendus, ceux-ci sont limités par la Consti-tution. A moins de s’exposer à un jugement pour crime de responsabilité, le titulaire de la charge ne peut pas transgresser la Loi fondamentale. Selon la constitution brésilienne, la condamnation pour crime de responsabilité est un pré-requis pour que le Congrès puis-se engager une procédure de destitution. Le terme même de destitution est d’ailleurs revenu dans les commentaires de la presse à l’occasion de cette nouvelle provocation du chef de l’Etat.
- L'offensive populiste de Bolsonaro (3)
2020 et 2021 : Deux scénarios improbables. Depuis Janvier 2019, le Congrès n’a pas fait obstacle aux principales initiatives écono-miques du gouvernement fédéral. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le com-portement adopté par les députés et les sénateurs au cours de 252 votes importants réalisés à la Chambre et de 28 conclus au Sénat. L’analyse montre que dans un contexte très particulier (absence de leadership et d’engagement de l’exécutif, négociation réduite entre les deux pouvoirs, tensions entre les institutions suscitées par le Président) 73% des députés et 50% des sénateurs ont appuyé les projets du gouvernement dans une majo-rité de cas. Ce soutien effectif et cette absence d’obstruction sont liés à la composition des chambres dominée par des partis de droite et du centre, naturellement enclins à soutenir l’exécutif sur ses projets de réforme économique. Ce constat montre que le gouvernement Bolsonaro aurait pu encore sur les derniers mois organiser avec une rela-tive facilité une majorité d’appui au sein des assemblées législatives s’il en avait eu la volonté et la capacité. Une intervention militaire ? L’attitude du Président à l’approche du cyclone sanitaire et économique en cours ne per-met plus d’envisager un changement de posture et de comportement. Le chef de l’Etat n’a jamais gouverné dans l’intérêt du pays. Il ne s’est préoccupé que de son clan de fidèles fanatisés. Il continue d'accorder plus d’importance à cette paroisse agitée qu’à la population dans son ensemble. Il est donc probable qu’il persistera dans cette gym-nastique perverse qui consiste à provoquer des tensions avec les autres institutions de la république. On peut même d’ores et déjà anticiper qu’il mobilisera ses affidés en transfor-mant les membres du Congrès, les Juges de la Cour suprême et les Gouverneurs des Etats en boucs-émis-saires de la saison d’ouragans qui vient de commencer. Plus que jamais, le "système", "l’establishment politique" pourraient être accusés non seulement de la crise économique et sociale, mais de la progression de la pandémie dans le pays, voire de l’accroissement du nombre des victimes du virus. Alors que l’action publique serait freinée par l’absence de leadership de l’exécutif et la résistance des autres institutions, le mouvement bolnariste profiterait de cette situation délétère pour encou-rager les militaires à précipiter une rupture de l’état de droit, une suspension de la constitution, des prérogatives et de l’activité parlementaire, des attributions de la Cour suprême. Dans ce scénario, un groupe influent d’officiers supérieurs de l’active parvien-drait à convaincre l’ensemble des états majors de la nécessité d’une action conjointe destinée à confier à Jair Bolsonaro tous les pouvoirs. Pour qu’un tel scénario soit envisageable, deux conditions doivent être réunies. La pre-mière est une importante mobilisation populaire. Le Président doit être capable de rallier à sa lutte contre les institutions une large majorité de citoyens résolus à accepter et à soutenir une offensive menée par les diverses composantes de l’institution militaire. Les premières manifestations de rue organisées le 15 mars dernier pour soutenir l’exécutif, exiger la fermeture du Congrès et de la Cour suprême n’ont pas été un franc succès. Quelques centaines de personnes rassemblées à Brasilia sur l’esplanade en face du pa-lais présidentiel : on est loin des foules agglutinées au même endroit en 2013 ou à la veil-le de la destitution de Dilma Rousseff. Il faudrait des manifestations de rue répétées sur quelques mois, réunissant sur tout le pays des foules nombreuses et répondant aux mêmes mots d’ordre pour convaincre les états-majors de l’opportunité d’une rupture ins-titutionnelle et de la suspension de l’ordre constitutionnel. La seconde condition est une mobilisation effective des trois armes (terre, marine, aviation) et d’un engagement résolu et convergent des Etats-majors. Manifestants du 15 mars à Sao Paulo. L'avenue Paulista (artère majeure de la ville) est loin d'être remplie. Ce scénario combinant mobilisation de la rue et soulèvement des forces armées afin de transformer le gouvernement Bolsonaro en un pouvoir autoritaire est-il désormais plausi-ble ? Plusieurs analystes d’opposition paraissaient encore y croire il y a quelques semai-nes. Ils considéraient alors que la présence accrue de militaires au sein de l’équipe de conseillers présidentiels ne signifie pas que les bolsonaristes les plus radicaux aient été marginalisés. Ils estimaient même qu’après avoir multiplié les bravades inutiles contre la dictature de Juan Maduro, Jair Bolsonaro serait en train de s’inspirer du chavisme pour engager la rupture institutionnelle qu’il entend réaliser. "Le Peuple et l’Armée", cette for-mule chaviste inspirerait les deux offensives lancées parallèlement par le Président contre la démocratie, une stratégie qui serait facilitée par l’inertie et l’inquiétude des lea-ders politiques et de la hiérarchie militaire. Ces deux offensives menées très activement sur les réseaux sociaux visent à la fois à transformer la militance bolsonariste en avant-garde de grandes démonstrations populaires et à maintenir le capital de sympathie acquis par le chef de l’Etat auprès des officiers subalternes et de la troupe. Pour élargir les rangs des militaires acquis à la cause, le camp bolsonariste exploiterait toutes les révoltes et mouvement sociaux qui apparaissent au sein des forces de police des Etats fédérés. Dans tous les cas, des factions d’extrême droite proches du Président cherche-raient à coopter des officiers d’active, quitte à fragiliser la discipline militaire. Ce sont ces opérations qui auraient conduit le Général Santos Cruz (démis de ses fonctions de mi-nistre responsable du cabinet présidentiel en juin 2019) à déclarer que mêler l’armée à des enjeux politiques, des conflits de personnes ou des questions gouver-nementales était très risqué. Selon les analystes qui croient à un scénario de rupture de l’ordre constitutionnel sur les prochains mois, les militaires du gouvernement qui devaient jouer à l’origine un rôle de modérateurs au sein de l’exécutif ont été démis de leurs fonctions ou ont fini par s’incli-ner. Les déclarations récentes du Général Augusto Heleno, chargé des questions d’intel-ligence et de sécurité à la Présidence, ayant rang de ministre, seraient l’illustration de ce rééquilibrage. En qualifiant les responsables parlementaires de maîtres-chanteurs dont il faudrait se débarrasser, il a légitimé la convocation des marches contre le Congrès le 15 mars, manifestations qui ont la sympathie du chef de l’Etat. Les commentaires évasifs publiés après ces déclarations par le Général Hamilton Mourão peuvent effectivement susciter la perplexité. Le Vice-Président s’est contenté de dire que les protestations con-tre les élus du Congrès font partie du jeu démocratique, ce qui ne serait pas le cas d’un mouvement convoqué par le Président lui-même… Les analystes qui croient à la thèse d’une rupture prochaine de l’ordre constitutionnel avec l’appui de l’armée n’hésitent plus à comparer les manifestations convoquées par l’extrême-droite sur les dernières semai-nes à la marche sur Rome de Mussolini ou à l’encerclement de l’Assemblée Nationale vénézuelienne organisé sur les années passées par Nicolas Maduro et ses milices. L'ancien capitaine de l'armée de terre et la troupe d'aujourd'hui. Le Président Bolsonaro semble encore être convaincu qu’il est capable de mobiliser dans la rue des millions de Brésiliens. Il imagine en effet que les nombreux adeptes fana-tisés qui le suivent sur les réseaux sociaux sont les représentants fidèles d’un peuple bien plus large. Selon les analystes qui croient à la probabilité d’un coup de force, cette illusion serait partagée aussi par plusieurs officiers supérieurs des trois armes et les lea-ders du Congrès. Tous seraient inquiets et se trouveraient incapables de stopper l’offen-sive bolsonariste. Soucieux d’assurer la cohésion des forces armées, les chefs militaires auraient renoncé à réprimer la politisation croissante de la troupe, très réceptive aux déli-res paranoïaques et agressifs qui envahissent les plateformes numériques d’extrême-droite. Un Victor Orban brésilien ? Le chef de l’Etat peut-il compter sur l’appui résolu des militaires s’il envisageait une rupture par la force de l’ordre constitutionnel ? Les hypothèses retenues par des ana-lystes proches de l’opposition sont sujettes à caution. Les officiers d’états-majors les plus lucides savent que la fameuse "menace communiste" que les bolsonaristes ne cessent d’agiter est un fantasme. Les formations de gauche et les organisations proches (syn-dicats, ONG) sont aujourd’hui incapables d’organiser ou d’exploiter un vaste mouvement social qui pourrait servir de prétexte. D’abord parce que leur crédibilité est considé-rablement affaiblie auprès d’une majorité de Brésiliens qui continuent à rejeter le parti de Lula. Ensuite en raison de la situation sociale. Dans un pays où un quart de la population active est victime du sous-emploi, s’appauvrit depuis plusieurs années, il est difficile d’orchestrer et de contrôler des protestations et des émeutes comparables à celles qu’a connu le Chili à la fin 2019. Le Président brésilien bénéficie (encore) de l’appui de plusieurs officiers supérieurs (en retraite, de la réserve ou de l’active). Pourtant, la récente offensive menée contre le Con-grès et la Cour suprême a provoqué une réaction surprenante au sein des cercles militaires. Les spécialistes des trois armes soulignent qu’une majorité d’officiers de l’ar-mée de terre (qui ne sont pas connus du grand public et ne se manifestent que rare-ment) ont fait comprendre qu’ils ne seraient pas disposés à s’engager dans un coup de force. Si des secteurs de l’armée envisageaient un soulèvement, l’opération ne susciterait pas le soutien unanime de toute l’institution. Il est même probable qu’une majorité de gradés refuserait de participer à une telle aventure. Les commandements de la Marine et l’Armée de l’air se sont bien gardés depuis des mois de prendre position sur la situation politique, d’émettre des critiques ou des appréciations. L’Etat-Major de l’Armée de Terre commence à percevoir qu’à ne pas respecter cette règle il y a bien plus à perdre qu’à ga-gner. La crise politique des dernières années a renforcé l’image positive dont bénéficie l’ins-titution militaire auprès de la population. Selon une recherche effectuée en 2019, l’armée est une des rares institutions qui bénéficient d’un appréciable capital de confiance auprès des Brésiliens : 80 % des citoyens apprécient leurs militaires et ce prestige élevé est précisément dû au fait qu’ils ont su rester à l’écart des enjeux de politique intérieure depuis la fin de la dictature[1]. Les généraux qui ont accepté de soutenir le gouver-nement Bolsonaro et de constituer un de ses pôles les plus solides et compétents ont pris le risque d’affaiblir cette image. Ils prendraient un risque encore plus grand s’ils allaient demain au-delà de la simple participation à un gouvernement légitime. Au-delà de l’image, c’est aussi la cohésion de l’institution qui serait mise à mal si elle s’associait aux desseins autoritaires du Président et y contribuait par un coup de force. L’intervention de l’armée se heurterait à la résistance des institutions en place, de la presse, d’une large part de l’opinion publique. Il est probable qu’une telle résistance créerait au sein de la troupe et des états-majors de sérieux conflits. Face à la stratégie de mise sous tension des institutions républicaines, les officiers supérieurs des trois armes assurant effectivement un commandement seront probable-ment enclins à persister dans un rôle de force modératrice. Pour exercer cette mission, ils seraient alors enclins à tolérer le comportement erratique du Président, son incapacité à suivre scrupuleusement la constitution et les devoirs qui lui incombent. Cette tolérance et la passivité de l’opposition permettraient alors aux factions d’extrême-droite de pour-suivre leur double offensive. Ce sont les conditions que mentionnent plusieurs analystes pour envisager un second scénario qui transformerait le Brésil en une démocratie auto-ritaire à l’image de ce qui s’est passé ces dernières années en Europe ou en Turquie. Répétons-le : pour que cette évolution soit envisageable, il faudrait que Jair Bolsonaro parvienne sur les prochains mois à mobiliser la rue, à orchestrer de vastes mouvements spontanés et à transformer ses "suiveurs" sur les réseaux sociaux en militants aguerris. Le scénario de rupture graduelle avec l’Etat de droit et la démocratie pourrait comporter alors trois étapes. La première serait une ample victoire aux prochaines élections muni-cipales (octobre 2020) des bataillons de militants acquis à la cause du Président, qu’ils soient ou non membres de son parti. Sur un second temps, au cours de 2021 et du début de 2022, le rôle de ce mouvement serait de préparer les élections législatives et pré-sidentielles. Il aurait deux missions. D’abord organiser très tôt la campagne pour la réélection de Jair Bolsonaro. Ensuite faire élire une majorité de parlementaires bien décidés à autoriser le Président à multiplier le recours aux plébiscites après 2022. La troisième étape serait précisément consacrée à mettre en œuvre les amendements à la constitution adoptés par référendums. Ces amendements réduiraient les compétences et les marges de manœuvre du Congrès et de l’Institution Judiciaire. Ils amplifieraient les attributions et les pouvoirs de l’exécutif. Dès 2022, le Président réélu pourrait enfin mettre en œuvre une politique autoritaire, multiplier les atteintes à l’Etat de droit et réduire la démocratie à un jeu d’apparences. Depuis quelques semaines, avec la crise sanitaire, la dégradation rapide de la conjonc-ture économique et sociale et le comportement adopté par l’ancien-capitaine, ces deux scénarios paraissent de moins en moins vraisemblables... A suivre : Du confinement virtuel au confinement réel. [1] Les forces armées ont certes été sollicitées depuis 35 ans par les autorités civiles pour intervenir dans des opérations de maintien de l’ordre. Ce fut le cas durant le gouver-nement Dilma Roussef, lorsque la Présidente a demandé à l’armée de réprimer des mou-vements de rue qui exigeaient sa démission. Les militaires ont toujours indiqué qu’ils étaient favorables à la liberté d’expression, opposés à la répression et prêts à défendre les institutions démocratiques, y compris le pouvoir judiciaire. C’est aussi cette posture qui explique le prestige de l’institution. L’enquête mentionnée a été réalisée par le Fon-dation française Fondapol. Résultats disponibles sur le site : , consulté en mars 2020.
- L'offensive populiste de Bolsonaro (2)
Un capitaine perdu face au cyclone. Comment se déroulera la Présidence de Jair Bolsonaro dans les temps à venir ? L’ancien capitaine parviendra-t-il à affaiblir la démocratie et à imposer un nouveau régime auto-ritaire ? Les marges de manœuvre du bolsonarisme sur la période qui court jusqu’en 2022 vont dépendre de nombreuses variables : l’évolution de l’économie et de la situa-tion sociale, la capacité de résistance du Congrès, du Pouvoir judiciaire, des gouver-nements locaux soumis au harcèlement des responsables de l’Etat fédéral, l’attitude des forces armées, et, surtout, la réaction de la population, le comportement de l’opinion. Cette dernière variable sera probablement décisive. Un appui clair et prolongé de la rue peut conduire le chef de l’Etat à envisager de rompre avec l’ordre constitutionnel, soit en s’appuyant sur un mouvement militaire, soit en utilisant (éventuellement par étapes suc-cessives) le recours à des plébiscites. Dans le premier cas, les forces armées seraient uti-lisées pour imposer un pouvoir personnel, la suspension du Congrès et la mise au pas de l’appareil judiciaire. Dans le second cas, le Président chercherait à faire adopter par référendums des mesures réduisant les prérogatives et attributions des institutions par-lementaires et du système judiciaire. Une faible mobilisation de la rue conjuguée à des résultats économiques probablement médiocres, la fermeté du Congrès face aux pro-vocations répétées du chef de l’Etat, le refus des forces armées de contribuer à une rupture institutionnelle : tous ces éléments peuvent conduire à un scénario radicalement opposé. Le chef de l’Etat poursuivrait alors son mandat (il a plusieurs fois annoncé qu’il ne démis-sionerait pas) mais disposerait de marges de manœuvre quasi-nulles. La première vraie crise pour Bolsonaro. Avec la pandémie de covid-19, le gouvernement fédéral et le Président viennent d’a-border leur première crise sanitaire, économique et politique majeure depuis le début de mandat. D’origine externe, ce séisme de très grande amplitude surprend un pays mal préparé et peut se transformer en catastrophe historique si la réponse des pouvoirs publics brésiliens et de la population n’est pas à la hauteur. Jusqu’à présent (mars 2020), les réactions des autorités sanitaires et du Ministre fédéral de la santé traduisent une bonne perception des enjeux liés à la propagation du coronavirus. Si ces responsables disposent dans l’avenir de moyens financiers complémentaires et que des mesures de discipline collective sont mises en œuvre, la diffusion du virus pourrait être relativement contenue. La situation est assez différente en ce qui concerne la réaction aux effets de l’épidémie sur la vie économique. Déjà confronté à un déficit préoccupant des comptes publics, le Brésil peut difficilement adopter une politique d’expansion des dépenses comparable à celle qu’engagent les nations avancées. C’est néanmoins un autre déficit qui rend très difficile une riposte adéquate de l’Etat à la grave récession qui s’annonce : un déficit de leadership politique. La stratégie de tension permanente engagée par Jair Bolsonaro depuis 15 mois, la dénonciation régulière des institutions démocratiques et de "l’establishment politique" ont considérablement émoussé la disponibilité que le Congrès manifestait encore il y a quelques mois pour as-surer l’adoption de réforme importantes comme celle des retraites. Les parlementaires ont d’abord riposté timidement en refusant de voter des propositions sécuritaires. Depuis le début de cette année, ils réagissent en rejetant des vétos présidentiels et en adoptant des lois qui pourraient avoir un impact délétère sur les finances de l’Etat fédéral. Le super-ministre de l’économie ne semble pas avoir perçu à temps l’ampleur du choc qu’allait subir une économie qui tardait déjà depuis 2017 à retrouver une croissance significative. Dans une premier phase, il a semblé croire que l’adoption rapide des réformes structurelles envisagées suffirait à éviter une grande tempête. Il a ensuite dû convenir que des mesures d’urgences ambitieuses s’imposaient. C’est sans doute la combinaison d’une thérapie intensive de court terme et d’un traitement de moyen et long terme qui devrait être retenue aujourd’hui. Pour coordonner ce véritable plan de guerre, il faudrait une coordination gouvernementale animée et pilotée par un chef de l’Etat conscient de la dimension historique de la catastrophe qui s’annonce. Seul un dispositif de ce type permettrait d’instiller ce qui manque le plus aujourd’hui dans un Brésil menacé de récession : la confiance. Evoquons d’abord les perspectives économiques pour 2020 et au-delà. Depuis la fin février, banques, instituts spécialisés, fonds d’investissements et universités réajustent à la hâte leurs projections. En un mot, alors qu’ils anticipaient une croissance de 2,3 à 2,6% pour l’année 2020, les prévisionnistes conviennent aujourd’hui que le pays connaîtra une contraction de l’activité sur l’année. Le Brésil va plonger une nouvelle fois dans la réces-sion. Il est évidemment touché par le ralentissement de l’économie en Chine qui a représenté un débouché de plus en plus important pour les exportations brésiliennes sur les dix dernières années (28% du total des recettes en 2019, contre 19% en 2016). La filière nationale du pétrole et l’opérateur principal Petrobras sont aussi affectés par la baisse des cours du baril. L’agriculture et le secteur minier sont aussi concernés. Pour les trois produits-phares des exportations brésiliennes (soja, pétrole et minerai de fer), le débou-ché chinois représentait en 2019 77% des ventes extérieures en moyenne. Les autres moteurs de l’activité que sont la consommation et l’investissement sont ou seront aussi concernés. Les premières mesures de discipline collective prises (fermetures de com-merces, de shopping-centers, réduction de l’offre de transport intérieur et extérieur) vont évidemment peser sur la demande des ménages. La perte de confiance des inves-tisseurs conduit déjà à une révision à la baisse des projets d’investissements. Depuis le début du mois de mars, sur la bourse de São Paulo, l’indicateur Ibovespa a connu une très forte dégradation avec la succession de mini-crashs. Les sorties de capitaux étran-gers se sont accélérées au cours des dernières semaines. Dans ces conditions, la monnaie nationale a enregistré une forte dépréciation par rapport aux grandes devises. Le billet vert a franchi la barre symbolique des 5 réais à la mi-mars, un record qui n’avait jamais été observé depuis la création de la nouvelle unité brésilienne en 1994. L’appréciation de la monnaie américaine aura été de 25% depuis les premiers jours de l’année. Evolution du taux de change dollar US/réal brésilien depuis le début du mandat de Jair Bolsonaro (1 USD = BRL). Source : Banco Central. Ce mouvement monétaire est aussi lié au fonctionnement chaotique du gouvernement Bolsonaro depuis qu’il affronte sa première grande crise. Le paquebot brésilien aborde un zone de cyclone. Pourtant, celui qui devrait tenir la barre consacre son énergie à dénoncer les bulletins de météo (jusqu’au 15 mars, Bolsonaro affirmait que la crise sanitaire globale relevait de l’hystérie) et à cajoler par des déclarations et des attitudes ir-responsables la clientèle de ses supporters les plus fanatiques. Jair Bolsonaro a été élu par une majorité de Brésiliens pour lutter contre la corruption, améliorer les services publics et tirer l’économie "hors du freezer". Ce dernier objectif ne sera vraisemblablement pas atteint avant 2021 ou 2022. Même s’il ne semble préoccupé que par ses intérêts personnels, le Président Bolsonaro ne peut pas ignorer les consé-quences sociales de la récession qui va réapparaître. La plongée dramatique de l’activité en 2015 et 2016, puis la remontée fragile ensuite ont entraîné une contraction du revenu moyen par habitant. Il a chuté de plus de 9% sur les trois années 2014-2016. En 2017 et en 2018, la hausse a été de 0,5% par an, une fois l’économie sortie de la phase de récession. Cette progression n’a été que de 0,3% sur l’an 1 du gouvernement Bolsonaro. La signifi-cation concrète de ces données pour les catégories sociales les plus défavorisées (ma-joritaires) aura été un déclassement et un appauvrissement souvent brutal. Pour les po-pulations des périphéries des grandes métropoles qui ont subi une telle évolution, l’élection de Jair Bolsonaro annonçait la fin d’un cycle de paupérisation et de précarisa-tion. Appuyée par les églises pentecôtistes (très présentes sur ces banlieues), il avait su capter le vote de cet électorat. Le miracle attendu ne se produira pas à brève échéance, bien au contraire. Sur le terrain social, l’année 2019 n’a pas été très différente des années antérieures. A la quasi-stagnation de l’activité vient s’ajouter une précarisation croissante sur le marché du travail. Le chômage touche encore 11,9 millions de Brésiliens. On recense 4,7 millions de personnes qui ont abandonné toute recherche active d’un emploi. Les actifs qui doivent se résoudre à travailler à temps partiel sont au nombre de 6,5 millions. Sur 10 Brésiliens employés ou en activité, quatre sont des salariés non déclarés, des micro-entrepreneurs informels ou des aides familiaux. L’économie informelle n’a jamais employé autant de personnes. Elle n’a jamais été aussi importante. Si la récession désormais annoncée s’im-pose, les dynamiques d’appauvrissement et de précarisation s’amplifieront. Il est alors peu probable que les exhortations et les prêches des pasteurs pentecôtistes suffisent à rassurer les populations périurbaines qui fournissent encore une partie des bataillons sur lesquels mise le bolsonarisme. Ni pilotage cohérent, ni feuille de route. Face à l’avis de grande tempête, le ministre de l’économie s’est d’abord contenté de ré-péter que la mise en œuvre des réformes prévues allait permettre au Brésil de ne pas ressentir l’impact de la crise sanitaire globale…Rapidement, Paulo Guedes a cependant concédé que des mesures de court terme s’imposaient. La première thérapie engagée n’a guère pêché par originalité. La Banque centrale est intervenue (sans grand succès) sur le marché des changes. Les Banques publiques ont été sollicitées pour ouvrir des li-gnes de financement destinées à soulager les entreprises et secteurs confrontés au ra-lentissement de l’activité. Plusieurs économistes ont alors adjuré les autorités fédérales d’abandonner ou de suspendre le fameux plafond de dépenses budgétaires adopté en 2016 et qui prévaut une stabilisation en termes réels pendant 20 ans. Ces experts pres-saient les pouvoirs publics de relancer les investissements publics, une mesure qui aurait un effet immédiat sur la croissance et permettrait à terme d’améliorer le potentiel de croissance du pays. Ces injonctions ont été reprises par les leaders des formations parle-mentaires elles-mêmes. Le Ministre de l’économie a dû alors envisager des mesures d’urgence pour soutenir l’économie. A la mi-mars, Paulo Guedes annonçait un plan de relance de 147,3 milliards de BRL (27 milliards d’euros) pour la période mars-mai 2020. Cette enveloppe est destinée à soutenir les populations les plus pauvres, à favoriser le maintien des emplois menacés, à aider les entreprises fragilisées et à renforcer les actions des autorités sani-taires. Le gouvernement prévoit notamment d’élever les crédits destinés au program-me bolsa-familia (revenu minimum conditionnel assuré aux familles en grande pauvreté), de payer par anticipation une partie de la 13e prestation mensuelle dont bénéficient les re-traités, de suspendre pendant trois mois le paiement de certains impôts, de faciliter l’accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises. Sur le front de la lutte contre la pandémie, les autorités fédérales prévoit de réduire les taxes (très élevées) sur les pro-duits pharmaceutiques, d’accroître les crédits d’investissement en matière d’équipe-ments hospitaliers. Ce plan sera probablement très insuffisant. C’est la raison pour laquel-le le gouvernement a obtenu le 17 mars du Congrès l’adoption une loi décrétant l’état de calamité publique. Cette disposition permet au gouvernement fédéral de libérer des crédits pour faire face à des situations d’urgence, soit en matière de santé publique, soit sur le plan social[1]. Il est probable que ces mesures seront de peu d’effets sur le terrain économique à courte échéance. La même observation concerne la baisse du taux direc-teur de l’économie décidée également le même jour par la Banque Centrale. Même si le gouvernement brésilien et les autorités monétaires parviennent à éviter une récession des plus dramatiques en irriguant l’économie en liquidités, cela ne suffira pas à restaurer un minimum de confiance. L’équipe économique du gouvernement est inter-venue très tard. Alors que le cyclone se forme, elle semble encore incapable de dis-tinguer entre les mesures d’urgence et son projet de réformes structurelles désormais reporté à des calendes indéfinies. A la mi-mars Paulo Guedes demandait encore au Con-grès d’examiner et de voter rapidement un plan de secours financier aux Etats fédérés qui sont en faillite, le projet de pacte fédératif qui doit contraindre ces Etats à adopter des règles de discipline budgétaire drastiques et le dispositif de privatisation de la compagnie Eletrobras, première entreprise publique du secteur de l’énergie électrique en Amérique latine. Le monde parallèle de Bolsonaro. Pendant que le Brésil commençait à percevoir la gravité et l’ampleur de la pandémie, alors que la trajectoire de l’économie nationale connaissait un infléchissement brutal et inquiétant, le Président s’adonnait à son activité favorite depuis 15 mois : pactiser avec des factions qui veulent la fin de la démocratie et ne cessent d’en prendre aux insti-tutions républicaines, puis chercher ensuite à éteindre un incendie qu’il a allumé. La dernière grande provocation en date a eu lieu le dimanche 15 mars à 13h. Revenu il y a peu des Etats-Unis et suspecté d’y avoir contracté le virus de la pandémie, Jair Bolso-naro aurait dû alors respecter les strictes consignes de confinement qu’il avait reçu de ses médecins. Pour se protéger et protéger les autres. La scène se passe à Brasilia, devant le palais du Planalto, siège de la Présidence. Souriant, le Président a revêtu le maillot de la Confédération brésilienne de football. Il descend la rampe du palais, une voie d’accès généralement destinée à des cérémonies protocolaires. Il salue alors avec effusion quelques 200 personnes participant à la manifestation qu’il avait lui-même aidé à convoquer quelques jours plus tôt, multiplie les poignées de main, pose pour des sel-fies aux côtés des manifestants. Certains brandissent des affiches exigeant la fermeture du Congrès et portant des insultes vulgaires contre les responsables du pouvoir légis-latif et de la Justice. Après quelques minutes passées au contact direct de la foule, le chef de l’Etat remonte la rampe sous les cris de cette clique qui réclame le retour de l’AI-5, le décret par lequel le gouvernement militaire de triste mémoire avait supprimé entre 1968 et 1979 toutes les libertés civiles et politiques des citoyens. Le Président Bolsonaro salue la foule des manifestants le 15 mars. La seconde scène a lieu le soir du mardi suivant, après le dimanche du bain de foule. Moins agité, le visage comme apeuré, Jair Bolsonaro marque un arrêt à la sortie du palais pour engager la conversation avec les journalistes qui l’attendent. Parlant avec retenue, sans proférer d’insulte, le Président contredit radicalement ce qu’il disait depuis des se-maines. La pandémie du coronavirus n’est plus un phénomène d’hystérie collective ou un fantasme. Le chef de l’Etat n’agresse plus les Présidents du Sénat et de la Chambre des députés mais au contraire invite ces deux personnalités à une réunion de crise avec les représentants de tous les corps constitués. Au cours des 50 heures qui se sont écou-lées depuis la scène dominicale, les leaders du Congrès et des haut magistrats de la Cour suprême ont indiqué clairement que le chef de l’Etat avait franchi une ligne jaune qui n’aurait pas due être dépassée. Le message a été reçu. Les militaires du gouver-nement ont certainement aidé le Président à comprendre qu’il convenait de battre en retraite pour éviter d’engager une crise institutionnelle dont l’issue pourrait lui être fatale. Confronté à une crise de grande dimension, le pays doit vivre avec un système présidentiel dans lequel le Président ne veut pas fonctionner selon les règles de la démocratie. Jair Bolsonaro est arrivé au palais du Planalto après avoir été choisi par près de 58 mil-lions d’électeurs. Tous les Brésiliens qui lui ont apporté leurs voix en octobre 2018 ne sont pas favorables à l’abandon de la démocratie et à l’installation d’un régime autoritaire. Tous les électeurs qui souhaitent une rupture institutionnelle et l’instauration d’une dicta-ture ont appuyé l’ancien capitaine dès le premier tour du scrutin. Au début du mandat, la plupart des observateurs imaginaient qu’une fois adoptée la réforme des retraites, le pays continuerait à moderniser son économie. Composé à la fois de militaires compé-tents et de ministres civils disposant d’un capital de popularité (le titulaire de la Justice Sergio Moro, le titulaire du portefeuille de l’économie), le Brésil retrouverait la croissance et parviendrait à résoudre la crise politique apparue en 2014, à faire reculer la violence et la grande criminalité, à éradiquer la corruption. Le président Bolsonaro a substitué un régime de présidentialisme de cooptation ou de coalition par un gouvernement qui vit confiné dans des tranchées. La scène de ce dimanche 15 mars à Brasilia peut être un tournant majeur dans le déroulement du mandat. Pour un grand nombre de parlementaires modérés, la participation du Président à l’une des manifestations convoquées par les bolsonaristes les plus radicaux pour dénoncer les institutions républicaines montre clairement que le chef de l’Etat ne se sent pas concerné par les projets de réforme de son propre gouvernement qui pourraient réanimer l’économie du pays. Il n’est pas non plus concerné par la lutte contre une pan-démie majeure puisqu’il transgresse publiquement les recommandations des autorités sanitaires et de son propre ministre de la santé. Si tel n’était pas le cas, poursuivent ces élus, sa seule priorité serait de favoriser un consensus national autour de ces réformes et de la guerre contre l’épidémie. Au lieu de cela, le chef de l’exécutif s’acharne à alimenter les divisions en pactisant avec les défenseurs minoritaires d’un abandon de la démo-cratie. Le système politico-institutionnel est aujourd’hui quasiment paralysé. Jair Bolsonaro, ses fils et ses amis ont transformé la Présidence et l’ensemble du système politico-insti-tutionnel en un "gallodrome" pour combat de coqs. Depuis 15 mois, même s’ils dirigent des institutions qui sont loin d’être parfaites, les Président de la Chambre des députés, du Sénat et de la Cour suprême contribuent bien davantage que le chef de l’exécutif à conférer au système institutionnel un minimum de stabilité. Ces responsables font preu-ve de sérénité, de pondération, alors que le chef de l’Etat s’efforce d’ouvrir un chemin sans issue qui peut déboucher sur son suicide politique. Au lieu de prendre aujourd’hui des initiatives capables de restaurer un minimum de confiance, de transparence et de prudence, Jair Bolsonaro continue à manifester un comportement paranoïaque (allant jusqu’à présenter l’épidémie de coronarivus comme un complot montré contre son gouvernement). Sur les réseaux sociaux et dans ses propos publics, le chef de l’Etat laisse entendre qu’il subit depuis 15 mois les menées des parlementaires qui cherche-raient à limiter sa fonction, à paralyser ses initiatives. En réalité, dès son investiture, il n’a cessé de multiplier les provocations, de susciter des conflits entre les différentes sphères de l’Etat fédéral et avec les gouvernements locaux. Il a manifesté depuis des mois un effort systématique de confrontation avec des institutions qui sont parties intégrantes du système constitutionnel et partenaires incontournables de l’exécutif : le Congrès, la Cour suprême, la presse indépendante. Doté d’une imagination fertile, ce Président hors norme a inventé des complots et des machinations (fomentés par la presse). Avec le concours de sa famille et de ses affidés, il a mobilisé en permanence ses troupes vir-tuelles contre des monstres chimériques ou disparus (la menace communiste qui serait omniprésente, par exemple). Le Congrès ne peut pas rester sans réagir et accepter toutes les provocations. Il a certes élargi son espace politique en profitant du vide laissé par un exécutif qui refusait les règles du jeu. Les partisans de Jair Bolsonaro avancent depuis des mois que les élus des deux chambres auraient subrepticement fait émerger un régime parlementaire. Le Brésil n’est pourtant pas confronté à une forme dysfonctionnelle de parlementarisme. La situation est plus grave. Confronté à une crise de grande dimension, le pays doit vivre avec un système présidentiel dans lequel le Président ne veut pas fonctionner selon les règles de la démocratie. On cherchera dans les deux prochains posts de cette série à entrevoir quel-ques scénarios pour les prochains mois. Les deux premiers semblent aujourd’hui peu probables compte tenu de la perte de poids politique du Président sur les derniers mois. Le contexte ne paraît plus favorable à une rupture institutionnelle brutale, un coup de force du Président appuyé par une partie de l’armée. Il ne paraît pas non plus propice à la mise en œuvre d’un programme de réduction progressive de la vie démocratique qui transformerait le système politico-institutionnel brésilien en une démocratie autoritaire comparable à celles que dirigent le leader hongrois Victor Orban ou le Président Recep Tayyip Erdogan en Turquie. En réalité, il est très probable que sur les derniers mois Jair Bolsonaro ait lui-même créé et amplifié une crise institutionnelle qui pourrait conduire à son asphyxie politique et à une sorte de confinement dont les modalités ne sont pas encore définies. A suivre : 2020 et 2021, deux scénarios improbables. [1] Avec cette législation, le gouvernement fédéral n’est plus contraint de respecter sa cible de déficit budgétaire pour l’année en cours. Il n’est plus contraint de suspendre l’exécution de dépenses non obligatoires pour pouvoir faire face à des situations d’ur-gence. En revanche, il reste obligé de respecter le plafond de dépenses tel qu’il a été défini en 2016 et la fameuse règle d’or (selon laquelle les dépenses courantes ne peu-vent pas être financées par un recours à l’endettement).
- Le sabordage de la gauche brésilienne (3).
La question de la démocratie et des droits de l’homme. Avant la fin de l’empire soviétique et la chute des régimes communistes, les concepts de gauche et de droite étaient couramment définis en utilisant des formules simples. La droite désignait les formations politiques défendant avant tout la liberté et accordant peu ou pas d’importance à l’égalité. A l’inverse, la gauche donnait la priorité à l’égalité et ne s’inquiétait pas si pour atteindre cet objectif il fallait imposer un régime autoritaire ou peu regardant en matière de droits de l’homme. Dans un livre désormais célèbre[1] paru quelques années après la mort du "socialisme réel", le philosophe politique italien Norberto Bobbio a tenté de définir ce que cet évènement historique majeur imposait comme exigences nouvelles aux organisations situées à la gauche de l’échiquier politi-que dans les démocraties. Il indiquait que les formations concernées se définissaient bien par la recherche de l’égalité mais qu’elles étaient désormais vouées à l’échec si elles n’attachaient pas une importance aussi grande aux notions de démocratie et de liberté. De fait, depuis des décennies, dans les pays occidentaux, la majorité des forma-tions de gauche ont su se moderniser. Leurs responsables savent que des électeurs ayant un niveau d’éducation avancés ne sont pas disposés à voter pour des partis qui envisagent de réduire la liberté d’expression et les droits des citoyens, même si en contrepartie ils proposent de mettre en œuvre une plus grande justice sociale. Cette évolution est beaucoup moins évidente au Brésil où la plupart des formations qui se réclament de la gauche (se définissant comme socialistes, voire communistes) restent ancrées dans la culture politique de la guerre froide. Ces forces sont nées ou ont grandi avec la dictature militaire de la période 1964-1985. Dans le lexique politique brésilien, le concept de gauche a longtemps désigné des for-mations et des groupes politiques qui dénonçaient et se battaient contre la violation des droits de l’homme et un régime autoritaire. Lutter contre "la" dictature ne signifie pas ce-pendant lutter contre toute dictature ou défendre la démocratie comme une valeur absolue. Bien des mouvements engagés contre le régime militaire méprisaient les parle-mentaires qui prônaient le retour de la "démocratie bourgeoise". Ces groupes marxistes rêvaient à l’instauration d’une dictature du prolétariat qui pourrait conduire au paradis terrestre du communisme. En 1990, cinq ans après la fin du régime militaire, la gauche brésilienne allait montrer de façon très claire que son attachement à la démocratie et aux droits de l’homme était assez mesuré. Les régimes socialistes en place en Europe de l’Est sont alors au bord de l’effondrement. Le Parti des Travailleurs brésilien, Fidel Castro et quelques autres leaders latino-américains de gauche créent le forum de São Paulo (Foro de São Paulo en Portugais)[2]. Les participants du 12e forum de São Paulo, réunis à Caracas en 2012. Au premier plan, on reconnaît Hugo Chavez, Nicolas Maduro, José Dirceu (leader du PT brésilien, ancien chef du gouvernement sous Lula) et Jean-Luc Mélenchon, soutien fidèle du régime chaviste. La première rencontre des formations membres du forum a lieu en 1990. Le rideau de fer vient de tomber. L’archipel du goulag, l’ouvrage de Soljenítsin, avait été traduit et publié plusieurs années auparavant dans de nombreux pays latino-américains. Tous les formateurs d’opinion et militants engagés dans la vie politique connaissaient alors les atrocités commises sous le régime stalinien, du massacre des Koulaks (à partir de 1929) au Holomodor, le génocide perpétué contre les ukrainiens en 1932-33, en passant par les innombrables purges, procès falsifiés, déportations, assassinats. Entre 1989 et 1990, de la Pologne aux anciennes Républiques Soviétiques dominées par la Russie, les gouver-nements des pays du "socialisme réel" avaient perdu le soutien de Moscou, vascillaient et finalement tombaient, souvent sous la poussée de soulèvements populaires massifs. Dans ce contexte, la première réunion du forum de São Paulo allait se conclure sur une déclaration pour le moins surprenante. Ce texte indique que les participants ont "analysé la situation du système capitaliste mondial et de l’offensive impérialiste masquée par un discours néo-libéral et lancée contre nos pays et nos peuples". Il indique encore que les partis réunis à São Paulo ont "évalué la crise de l’Europe orientale du modèle de transition au socialisme qui y a été introduit", puis "passé en revue les stratégies révolu-tionnaires que la gauche conduit sur l’Amérique latine. Les participants concluent en soulignant que "ces stratégies seront poursuivies, ainsi que les efforts en faveur de l’unité des forces concernées". Le monde assiste alors à la déroute totale du communisme en Europe centrale et orientale. Pourtant, pour la gauche latino-américaine, le grand problème à l’ordre du jour est la lutte contre les Etats-Unis. Difficile de verser dans un surréalisme plus extrême. Le rideau de fer vient de tomber mais le forum de São Paulo ne fait pas le moindre com-mentaire sur les violations innombrables des droits de l’homme qui ont eu lieu avant et pendant la fin des régimes de l’Est. Officiellement, les participants du premier forum de São Paulo ont souligné qu’ils défendaient la démocratie et les droits de l’homme. En même temps, ils accueillent les représentants des Farc de Colombie, soutiennent le régime castriste et regrettent l’effondrement de l’URSS. La ferveur démocratique des partis concernés, leur attachement affiché aux droits de l’homme ne peuvent donc susciter qu’un énorme scepticisme. Un appui répété aux dictatures du continent. Entre la date de création du forum et aujourd’hui, plusieurs dizaines de rencontres ont eu lieu, à chaque fois dans un pays latino-américain différent. La 23e a été organisée en juil-let 2017 et s’est tenue à Manágua, la capitale du Nicaragua. Pour l’essentiel, la réunion a servi à légitimer et à appuyer le renforcement de la politique répressive menée par le régime autoritaire de Nicolas Maduro au Venezuela. Les représentants brésiliens du Parti des Travailleurs (PT), du Parti Communiste du Brésil (PCdoB) et du Parti Démocratique Travailliste (PDT) vont signer la résolution finale de la rencontre qui présente le régime de Maduro comme l’avant-garde de la lutte continentale contre les Etats-Unis. Dès la fin de la rencontre, la Présidente du PT, Gleisi Hoffmann soulignera que sa formation exprime son appui et sa solidarité au Président Maduro devant la violente offensive de la droite contre le gouvernement du Venezuela. Le 30 juillet, le gouvernement chaviste réalise une élection pour désigner les membres d’une assemblée constituante destinée à alté-rer la Loi fondamentale dans un sens favorable au régime. Le scrutin est marqué par l’ab-sence de candidats de l’opposition. Le Conseil National Electoral (organe officiel véné-zuelien) considèrera que le vote a été entaché de nombreuses fraudes. La manœuvre de Maduro sera condamnée dans de nombreux pays. Cela n’empêche pas le PSOL (forma-tion brésilienne d’extrême-gauche) de publier un communiqué pour exprimer sa "totale solidarité avec la révolution bolivarienne". Dans ce texte, le parti représenté au Congrès brésilien affirmait qu’il pouvait y avoir des erreurs dans la conduite de la révolution me-née par Nicolas Maduro mais que la radicalisation des positions dans le pays imposait le durcissement du régime face au risque de prise de pouvoir par la droite…A cette époque, le soutien affiché des partis de gauche brésiliens au gouvernement chaviste avait provoqué en leur sein quelques réactions critiques d’élus ou de leaders politiques mino-ritaires. Rien cependant qui pouvait remettre en cause la rigidité idéologique des états-majors des formations citées plus haut. Les dérives de la "révolution bolivarienne" était pourtant un test majeur pour cette gau-che figée dans la guerre froide. Hugo Chavez a été son héros politique. Le commandant et son successeur ont rompu avec l’élite vénézuélienne et profité de la hausse des prix du pétrole (entre 2004 et 2008) pour développer des initiatives de redistribution des revenus et un effort de justice sociale. Jusqu’à la fin de la décennie 2000, la gauche lati-no-américaine a soutenu unanime le régime de Caracas. Après 2008, Chavez et Maduro n’ont pas respecté les contrats qu’ils avaient signé avec des gouvernements voisins par-tenaires, y compris avec la compagnie brésilienne Petrobras. Les gouvernements de Lula et de Dilma Rousseff ont avalé stoïquement les couleuvres. Lorsque le cours interna-tional de l'or noir a entamé une chute à la fin 2014 et que les recettes fiscales de Caracas ont fondu, les produits essentiels (aliments, médicaments, services de soins, énergie) ont commencé à manquer dans une économie où quasiment tout le secteur privé avait été détruit ou affaibli par le régime. Pour faire face aux révoltes de la population, le gouver-nement Maduro a renforcé sa politique répressive, rompu avec l’Etat de droit, falsifié les élections. Depuis 2015, dans le monde entier, les formations de la gauche démocratique dénoncent un régime qui est devenu une dictature. La gauche brésilienne, on le verra, persiste dans un soutien à peine critique. Réunion en 2018 de leaders de la gauche latino-américaine. Autour de Raoul Castro et Daniel Ortega, Lula, Dilma Rousseff, Nicolas Maduro et Evo Morales. Une telle position n’est pas nouvelle. Elle ne concerne pas que le régime vénézuélien. Lors du 23e forum de São Paulo, à Manágua, Gleisi Hoffmann n’a pas tari d’éloges pour son hôté Daniel Ortega. Guérillero de la révolution sandiniste dans les années 1970, Ortega a contribué à renverser en 1979 le dictateur de la famille Somoza au pouvoir depuis 43 ans. Le responsable du Front Sandiniste de Libération Nationale mettra lui-même en place un régime dictatorial népotiste et corrompu. Ortega n’hésite pas à répon-dre à toutes les demandes de l’opposition en exerçant une répression extrêmement violente. Rien de vraiment neuf dans l’attitude de la brésilienne Gleisi Hoffmann. La gauche brésilienne est liée à toutes les dictatures du continent qui se réclament du so-cialisme. Au cours des trois dernières décennies, l’ancien Président Lula n’a jamais con-damné la dictature cubaine. Lors du décès de Fidel Castro en novembre 2016, Lula publiait un communiqué dans lequel le disparu était décrit comme "le plus grand de tous les latino-américains, le commandant en chef de la révolution cubaine, mon ami et ca-marade". A la mort d’Hugo Chavez, trois ans auparavant, Lula avait enregistré une vidéo destinée à être utilisée dans la campagne électorale qu’avait engagé alors le successeur du fondateur de la "révolution bolivarienne". "Maduro comme Président, voilà le Véné-zuela dont rêvait Chavez", disait le leader du PT. En 2012, la Présidente Dilma Rousseff allait faciliter l’adhésion du Venezuela au Mercosur, comme membre de plein droit. Les statuts du marché commun précisent pourtant que les pays membres doivent être des démocraties. Le Brésil dirigé alors par la Parti des Travailleurs ne s’encombraient pas de tels détails. Si quelques critiques ont été adressées depuis par les partis de gauche brésiliens au régime de Caracas, Lula continue à soutenir la dictature[3]. Dans un interview donné en février 2020 à la presse nationale, interrogé sur la question de savoir si le Venezuela était encore une démocratie, l’ancien Président s’est refusé à commenter les actes de répres-sion perpétrés depuis des années par le régime chaviste. Il s’est contenté de souligner que Maduro avait été démocratiquement élu et qu’il avait agi de manière démocratique puisqu’il n’avait pas emprisonné le principal leader de l’opposition Juan Guaidó. Le texte de l’entretien montre que le leader du PT continue à s’accrocher aux vieilles alliances idéologiques forgées entre forces de gauche dans la région. L’incapacité à se prononcer clairement sur une dictature de gauche montre que Lula n’appartient pas à cette frange de la gauche démocratique qui, en dehors de l’Amérique latine plus qu’à l’intérieur, a su rompre avec les dogmes et les aveuglements du passé. Le Venezuela et le Nicaragua ne sont que quelques exemples. Plus que sur d’autres continents, la gauche latino-américaine a refusé de tirer les leçons d’un XXe siècle pen-dant lequel les expériences de socialisme et de communisme ont presque toujours si-gnifié l’avènement de régimes totalitaires. Une gauche dogmatique et totalitaire. L’expérience historique du totalitarisme en vigueur dans les pays du bloc soviétique a pourtant porté un coup mortel au projet politique du mouvement socialiste et com-muniste dans son ensemble. L’effondrement de ces régimes totalitaires aurait dû susciter un vaste débat au sein des formations de gauche en Amérique latine. Ce débat n’a pas eu lieu au tournant des années 1980-1990 lorsque plusieurs organisations (dont le Parti des Travailleurs au Brésil) se préparaient à conquérir le pouvoir. Des questions essen-tielles n’ont pas été posées ni débattues. Qu’avait représenté ce socialisme de style quasi-militaire, notamment en Union Soviétique ? Pour quelles raisons ces régimes s’étaient-ils effondré ? Jusqu’où pouvait-on les identifier à cet idéal que l’on appelle le socialisme ? A quels moments, dans quelles circonstances et pourquoi ce système avait-il évolué vers un régime totalitaire ? Ces multiples interrogations suscitées par l’écrou-lement d’un empire et d’Etats policiers débouchaient d’ailleurs sur une question plus fondamentale : les idéaux dits de gauche avaient-ils un avenir après la chute du mur de Berlin ? Ce communisme totalitaire pratiqué pendant plusieurs décennies en Europe était né dans la Russie du début du XXe siècle. Il a été imposé par un parti autoritaire qui a organisé après quelques années de pouvoir un Etat totalitaire puis un système d’Etats totalitaires, c’est-à-dire d’Etats dans lesquels les citoyens étaient privés de toutes les libertés civiles et politiques, des Etats dont le projet était la domination complète des in-dividus. Le bilan de ce système et de l’empire ainsi construit, ce sont des dizaines de millions de morts, depuis les famines des années trente sous l’ère stalinienne jusqu’au grand bond en avant de Mao Tsé-toung en Chine, un projet délirant d’industrialisation à marche forcée engagé entre 1958 et 1961. Dans la liste des crimes commis, il faut en inclure bien d’autres comme la grande terreur en URSS dans les années trente, ou la Ré-volution Culturelle chinoise à partir de 1966 jusqu’à la mort de Mao dix ans plus tard. Faut-il ajouter encore le régime sanglant de Pol Pot au Cambodge (près de 2 millions de morts, soit 25% de la population) ou la dictature Nord-coréenne, un des rares exemples de régimes franchement totalitaires existant aujourd’hui sur la planète. Toutes ces expériences ont accouché de systèmes politiques totalement en contra-diction avec les idéaux d’égalité, de liberté, de solidarité, de justice défendus par les premiers penseurs du socialisme au XIXe siècle. Longtemps, les quelques crimes per-pétrés par les régimes de l’est européen ou en Asie ont été passés sous silence ou mis en balance avec les dites conquêtes sociales du communisme (éducation, santé). Ces conquêtes ont souvent été des prolongements de projets politiques déjà engagés avant l’avènement des dictatures. Surtout, elles ne peuvent en rien compenser la nature et la dimension des crimes commis par les Etats totalitaires. Après Marx, le courant de pensée qui a construit les fondements du socialisme réel est le léninisme et ses avatars que furent le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme ou le castrisme. Toutes ces orthodoxies ont gommé la complexité de l’espace politique, sont restées prisonnière d’une concep-tion totalitaire de la vie sociale. Elles ont justifié la constitution d’avant-gardes détentrices d’une vérité absolue, chargées d’accoucher d’un régime sans classes (ou supposé tel) et de détruire par la violence les ennemis désignés. Lorsque la complexité des réalités sociales et politiques ne correspondait pas aux schémas binaires et manichéeens érigés en dogmes religieux, ces avant-gardes n’ont pas hésité à entrer en guerre contre le réel. Elles ont ensuite imposé le pouvoir d’une caste chargée d’exécuter les ordres d’un des-pote. Les résultats de cette domination en termes économiques, sur le terrain des droits civils et politiques comme sur celui des droits humains fondamentaux ont presque toujours été calamiteux. Au Brésil, cette histoire du totalitarisme socialiste n’a fait l’objet d’aucun bilan, d’aucun travail sérieux d’analyse et de prise de recul. Comme si ce pays longtemps fermé par rapport au reste du monde avait perdu un épisode de l’histoire ou n’avait pas perçu la dimension tragique d’un drame qui se déroulait ailleurs. Le pays compte (encore) plusieurs partis de dimensions modestes (PSTU, PCdoB, PCO) qui se réclament ou bien du léninisme, du trotskisme, du castrisme, voire même du stalinisme. Minoritaires dans le système politique, ces organisations sont relativement influentes dans le monde uni-versitaire et au sein des syndicats d’étudiants. L’influence de la pensée marxiste tradition-nelle et d’idéologies néo-totalitaires ne se limite malheureusement pas à ces mouve-ments radicaux et au monde académique. On la retrouve au sein même du Parti des Travailleurs, principale formation de gauche à l’intérieur de laquelle cohabitent diverses tendances. De très nombreux membres et sympathisants du parti font preuve de com-plaisance ou de bienveillance à l’égard d’organisations et de systèmes totalitaires. C’est au sein du PT que l’on retrouve l’essentiel des forces politiques pro-castristes qui existent au Brésil. En dehors du parti de Lula, de nombreux courants du PSOL (une formation d’extrême-gauche créée par des dissidents du PT) ont des affinités idéologiques sem-blables. Les conséquences pratiques de ces positionnements dans le champ politique sont très importantes. La plupart des formations et des courants socialisants ou se réclamant du socialisme se réfèrent à une vision du monde très dogmatique, binaire et manichéenne. Selon cette vision marxisante, le capitalisme (c’est-à-dire l’économie de marché) serait à l’origine de toutes les difficultés des sociétés sud-américaines. Ces dernières seraient structurées entre une élite et un prolétariat soumis par la première à une exploitation féroce. Ces mêmes élites (financières, industrielles, agraires) seraient les alliés ou les in-termédiaires d’un capital international participant également à l’exploitation des peuples. In fine, les problèmes socio-économiques de nations comme le Brésil seraient provoqués par la domination exercée par ce même capital international appuyé par les Etats des pays avancés. A ce tronc commun idéologique vient se greffer des variantes néo-anar-chistes ou libertaires. Dans tous les groupes et formations concernées, la pratique de la politique est d’inspiration dogmatique et totalitaire. Au sein des milieux intellectuels liés à la gauche et à l’extrême-gauche, des penseurs européens qui sont considérés sur le vieux continent comme représentants d’un marxisme rigide (comme le Français Alain Badiou ou le Slovène Slavoj Žižek) sont adulés, ou au moins discutés et bénéficient de toute façon d’une aura qu’ils n’ont plus en Europe qu’au sein de cercles restreints. Le Parti des Travailleurs et Lula ont laissé entendre à plusieurs reprises lorsqu’ils diri-geaient le pays que leur projet politique était plus marqué par un populisme de gauche que par un respect absolu de l’état de droit et de la démocratie. On ne fait pas référence ici seulement à une pratique du pouvoir qui a su emprunter tous les ressorts du clien-télisme et du népotisme. Régulièrement, avant et pendant la période de gestion du pays, la formation a opposé dans son discours l’élite et le peuple (nous et eux disait-on) dont la formation de Lula aurait été l’avant-garde. Les déclarations, propos de campagne, textes programmatiques ne manquent pas pour illustrer ce constat. A la veille des élections nationales de 2014, les dirigeants de la formation affirmaient que leur organisation représentait "la lumière de l’histoire et une seconde étape de l’abolition de l’esclavage, confrontée à l’opposition des populations blanches de classe moyenne". Deux ans plus tard, en 2016, après la destitution de Dilma Rousseff, une résolution de la direction natio-nale du parti regrettait que le gouvernement de gauche n’ait pas profité des treize années aux commandes du pays pour accroître son contrôle sur la société, instru-mentaliser les forces armées et s’assurer d’une tutelle sur la Justice et la Police fédérale. C’est surtout dans son rapport aux médias que le PT a le plus clairement illustré une absence d’affinité naturelle avec la démocratie et l’Etat de droit. A plusieurs reprises, pen-dant les années de gouvernement, le parti a cherché à réduire la liberté de la presse. Au début de la dernière décennie, l’attitude de plus en plus offensive du pouvoir par rapport aux grands médias nationaux a conduit des juristes, des journalistes et responsables de publications de divers horizons à publier un manifeste d’opposition à l’autoritarisme du parti, en défense de la démocratie et de la presse. Cela n’a pas suffi. En 2014, le PT a lancé une liste noire des journalistes brésiliens considérés comme opposants, initiative sévéremment condamnée par de nombreuses organisations internationales de défense de la presse. Régulièrement, sur les réseaux sociaux animés ou financés par la formation, les grands médias brésiliens indépendants seront dénoncés à partir de 2016 et calom-niés comme formant le Parti de la Presse "favorable au coup d’Etat", c’est-à-dire à la destitution de Dilma Rousseff. Un aggiornamento politique possible ? Après les treize années de gouvernement Lula, les scandales qui ont révélé une pra-tique de gouvernement très traditionnelle (réseaux de financement occultes, pots-de-vin, corruption) et la crise économique qui a commencé sous le second mandat de la Présidente Dilma Rousseff, un aggiornamento est nécessaire. Est-il possible ? Le fonc-tionnement des organisations de la gauche brésilienne est souvent marqué par un style quasi-religieux. Les partis communient autour de croyances que rien ne semble pouvoir ébranler, pas même la réalité. Des militants mettent en doute des faits d’évidence comme s’ils ressentaient une peur panique d’affronter le réel. Les organisations et leurs membres font référence à des textes sacrés et révérés. Cette religion est aussi accom-pagnée d’une rhétorique qui charpente le discours politique. Communiquer en politique n’exige pas de respecter les faits, la vérité. L’essentiel est de combattre les adversaires désignés, de les mettre en déroute. Au lieu de chercher à convaincre par des raison-nements fondés, les propagandistes inspirés par une passion brulante négligent souvent la vérité. Sortir de ce style quasi-religieux serait un premier pas indispensable. Le second serait sans doute d’accepter une fois pour toutes l’économie de marché com-me l’ont fait de nombreuses formations de la gauche moderne dans d’autres pays. Cette acceptation passe par une redéfinition de la place et du rôle de l’Etat dans un pays où l’Etat est impliqué dans d’innombrables activités où il n’a rien à faire et devrait être bien plus engagé dans les activités qui lui reviennent. Le troisième pas serait encore d’élaborer un projet politique antitotalitaire et anti-autoritaire, défenseur intransigeant de la démocratie. Souvent, dans les milieux de gauche au Brésil (et encore plus à l’extrême-gauche), la démocratie représentative est brocardée. Elle est associée au capitalisme et présentée comme une illusion qui devra être abandonnée lorsque viendra l’heure de la rupture espérée avec le système écono-mique. L’abandon de la démocratie représentative a souvent correspondu à l’avènement du pouvoir des puissants et de la domination des faibles. Des formes nouvelles de participation à la vie publique peuvent être inventées mais elles ne doivent pas de sub-stituer à la démocratie représentative. Ce travail d’aggiornamento sera sans doute très difficile. D’où vient en fin de compte cette difficulté de rompre avec une vision autoritaire et dogmatique de la politique ? L’archaïsme d’une grande partie de la gauche brésilienne serait-il lié à l’empreinte pro-fonde qu’exercent l’histoire, une tradition messianique, une culture de domination et une structure sociale marquée par la persistance de hiérarchies et d’inégalités extrêmes ? La trajectoire politique nationale est effectivement marquée par le messianisme, la croyance collective en l’avènement d’un leader suprême qui saura conduire le peuple, résoudre toutes les difficultés et faire des miracles, dès lors qu’il est seul à décider sans avoir à négocier avec d’autres institutions qui chercheraient à contrôler son action. Cette dimension est loin d’avoir été absente de la trajectoire de la gauche au pouvoir entre 2003 et 2016. Le Président Lula est même devenu une sorte d’icône. Il a créé sa légende. Après avoir été glorifié comme un "père des pauvres", l’ancien Président et ses proches ont su construire le mythe d’un martyr injustement condamné par une Justice partiale au service de "l’élite". Cette dimension messianique de l’action et de la vie politique a certainement marqué le fonctionnement de formations comme le Parti des Travailleurs devenu au fil des années une machine bureaucratique tout entière au service de son "sauveur suprême", de la Présidence des années 2000 à l’emprisonnement de ce dernier entre 2018 et 2019. Il y a cependant une autre dimension de l’identité brésilienne qui pourrait expliquer l’atta-chement persistant d’une grande partie de la gauche à la pensée totalitaire marxisante. Le Brésilien est avant toute chose, autoritaire. L’affirmation est faite par une anthropo-logue et historienne brésilienne de renom : Lilia Schwarcz. L’auteur souligne dans un de ses derniers livres[4] que pendant des siècles le Brésilien s’est dissimulé à lui-même sa propre identité en s’attribuant les qualités de peuple ouvert, divers, tolérant, pacifique, accueillant. Selon la notion utilisée par l’historien Sérgio Buarque de Holanda, dans un livre célèbre publié en 1936, Raízes do Brasil (Racines du Brésil), le Brésilien serait un homme cordial. En réalité, selon Lilia Schwarcz, la société brésilienne est tradition-nellement autoritaire. Cela tient à son histoire profondément marquée par l’esclavage et le racisme, l’appropriation par des familles de l’espace et du bien public, la violence, les inégalités entre les sexes, la corruption. Cet autoritarisme n’a pas cessé avec l’avènement de la République et la fin du régime monarchique. Les gouvernements républicains ont souvent été dirigés par des militaires. Ils n’ont contrôlé cet immense territoire qu’en s’ap-puyant sur des potentats locaux qui avaient tous les pouvoirs (de juger, de soumettre, de condamner) sur les populations locales (les fameux coroneis). Jusqu’à aujourd’hui, ce sont souvent de véritables dynasties familiales qui se maintiennent à la tête des gouver-nements locaux dans plusieurs Etats. La dimension familiale est encore présente aujour-d’hui dans le mode particulier de gestion de l’Etat fédéral qu’emprunte Jair Bolsonaro. L’autoritarisme est renouvelé en permanence dans une société qui offre très peu d’op-portunité de scolarisation, de formation et de mobilité sociale à la majorité de sa po-pulation. La république brésilienne n’a jamais été vraiment républicaine. La "res publica" est restée le patrimoine de quelques réseaux familiaux qui gouvernaient le reste de la population et se transmettaient le pouvoir en utilisant les relations de parenté. Cet autoritarisme, cela est reconnu par Lilia Schwarcz, n’est pas un comportement, une vision de la société, une pratique sociale qui se vérifieraient seulement au sein des couches les plus conser-vatrices de la droite brésilienne. Les mouvements de gauche, les partis héritiers locaux des traditions marxistes sont aussi les dépositaires de cette matrice culturelle. Le projet de transformation de la société, l’ambition révolutionnaire ou la revendication de justice sociale ne sont pas des barrières suffisantes pour que les partis ou les organisations soient imperméables à la culture dominante. On peut alors formuler une hypothèse. Si la majorité des mouvements et des idéologues de la gauche brésilienne sont restés jusqu’à aujourd’hui intellectuellement prisonniers de représentations, de schémas mentaux, de réflexes et de visions du monde qui ont été construites et renforcées à partir de Lénine puis de ses épigones, cette persistance est peut-être une illustration parmi d’autres de la culture autoritaire si prégnante au Brésil. Si on retient cette hypothèse, on est contraint d’esquisser deux conclusions contradic-toires. Depuis quelques années, la société civile brésilienne revendique plus d’égalité et plus de droits. On pense ici aux mouvements des femmes et des minorités. La popu-lation exige aussi plus de moralité dans la gestion des affaires publiques, la fin du clien-télisme, des privilèges (qui sont souvent ceux des sphères politiques dirigeantes). Ce lent mouvement (particulièrement visible en juin 2013 et ensuite) va contraindre l’ensemble des organisations politiques à évoluer, à changer. Pour la gauche, ce peut être l’occasion d’abandonner cet héritage autoritaire et totalitaire que portent encore souvent avec conviction les "avant-guardes" léninistes ou trotskistes…L’autre conclusion ne s’accorde pas à la première. Le gouvernement de droite réactionnaire de Jair Bolsonaro n’hésite pas à formuler de façon explicite un projet autoritaire. En ce sens, il est sans doute en phase avec des réflexes profonds d’une partie de la société. Dans ce contexte, la gauche pourrait être conduite à se crisper elle aussi sur ses vieux réflexes au lieu d’entrer enfin dans le XXIe siècle. A moins qu’elle comprenne que pour lutter contre les tentations autoritaires et populistes du gouvernement actuel, il faut qu’elle abandonne elle-même ses vieux mythes, ses dogmes et se défasse enfin d’alliances très encombrantes. [1] Norberto Bobbio, Droite et Gauche, essai sur une distinction politique, Paris, éditions du Seuil, 1996. [2] Le forum de São Paulo a été créé en 1990 à l’initiative du Parti des Travailleurs bré-silien, du régime cubain et de plusieurs formations de gauche d’Amérique latine. A l’origine, le forum réunissait 60 partis politiques. A la fin de la décennie passée, cette "in-ternationale socialiste" continentale regroupait 120 formations originaires de 25 pays dif-férents. Lancé pour favoriser un débat continental sur l’avenir du socalisme après la chute des régimes pro-soviétiques, le forum va devenir une coordination visant avant tout à soutenir les gouvernements populistes de gauche du continent et à lutter contre l’ennemi commun supposé de ces régimes : les Etats-Unis. S’il n’est jamais devenu une véritable internationale communiste, il n’est pas non plus devenu une plateforme de criti-que aux expériences dites de gauche sur le continent. Pour ne pas affaiblir cette alliance, les partis membres les plus modérés ont refusé de condamner le régime cubain ou le pouvoir chaviste au Venezuela. Sur la fin des années 2000, le forum parviendra à réunir tous les partis au pouvoir dans les pays dominés par le populisme de gauche (Brésil, Argentine, Bolivie, Venezuela, Equateur, etc..). En 2008, le forum sera à l’origine de la création de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUL), un projet d’union politique, douanière et commerciale qui ne s’est jamais concrétisé. [3] Journal Folha de São Paulo, 4 mars 2020 [4] Lilia Moritz Schwarcz, Sobre o autoritarismo brasileiro, São Paulo, Companhia das letras, 2019.
- Le sabordage de la gauche brésilienne (2).
Une vision surannée du développement économique. - Seconde partie - A la fin des années cinquante, le Brésil maintient un modèle de croissance autocentré, fondé sur l’expansion du marché intérieur et l’essor d’une industrie protégée. Pourtant, le monde change. Les économies des pays avancés et de quelques nations en dévelop-pement s’engagent dans le long processus d’ouverture qui aboutira à l’espace globalisé du début du XXe siècle[1]. Dans ce contexte nouveau, le Brésil reste recroquevillé, accro-ché à ce modèle qui a fait sa prospérité dans un autre monde que celui qui est en train de naître. Sous l’Administration du Président Kubitschek (1956-1961), alors que la popula-tion croit encore vivre un âge d’or, le capitalisme national fermé et administré commence à générer d’importants déséquilibres économiques. Entre 1956 et 1964, la progression effrénée des dépenses publiques génère une inflation galopante. Déjà supérieur à deux chiffres à la fin du gouvernement qui a construit Brasilia, le rythme annuel de hausse des prix atteint 90% en 1963. Après les années fastes et de forte croissance de la fin des années cinquante, le Brésil connait une période de stagnation. Depuis les gouvernements de Getúlio Vargas, les succès du capitalisme national protégé ont été mesurés à l’aune du degré de nationalisation de la production. L’Etat ne s’est guère préoccupé de la compétitivité des entreprises locales. Celles-ci ont été protégées de la concurrence internationale grâce au maintien ou au renforcement de barrières commerciales parfois infranchissables. Dans ces conditions, l’industrialisation n’a pas débouché sur le rattrapage du monde occidental annoncé. Les entreprises nationales ne sont pas incitées à innover sur le plan technologique. Isolée de la compétition mondiale, l’industrie brésilienne fournit des produits de qualité médiocre, persiste dans l’utilisation de savoir-faire et de processus de production dépassés. Dorlotée constamment par un Etat tutélaire, elle ne parvient pas à conquérir la maturité qui lui permettrait d’affronter la concurrence et de profiter à plein de la dynamique d’innovation qui s’impose à l’extérieur du pays. Recroquevillée sur son marché domestique, l’industrie brésilienne ne parviendra pas à rapprocher le Brésil d’un monde occidental qui avance plus vite à l’époque des trente glorieuses. Le développement autocentré brésilien ne permet pas non plus une réduction des énor-mes inégalités qui traversent la société. Au cours du 20e siècle, jusqu’en dans les années quatre-vingt, l’éducation de masse n’est pas une priorité des pouvoirs publics fédéraux et locaux. Les élites dirigeantes ont considéré que l’industrialisation était liée à une dyna-mique d’accumulation de capital et de mobilisation de l’énorme force de travail disponible.Elles ont estimé que le niveau de qualification des travailleurs importait peu. Pendant toute cette période, la priorité des pouvoirs publics en matière d’éducation a été le développement de l’enseignement supérieur et de la recherche universitaire. En matière de formation des ressources humaines, l’effort des gouvernements a été limité aux domaines qui sont censés permettre au pays d’avoir accès aux innovations tech-nologiques. L’éducation de base d’une population jeune en forte croissance a été singulièrement négligée[2]. Lorsque Kubitschek quitte le pouvoir en janvier 1961, une nouvelle phase s’ouvre mar-quée par une conjoncture économique difficile et une très grande instabilité politique et sociale. La dette publique est considérable. L’inflation atteint des rythmes très élevés. Le Président Janio Quadros renonce au bout de quelques mois. Il est remplacé par João Goulart qui tente de relancer la politique d’industrialisation en mettant en œuvre un plan triennal de développement économique et social. Mais le consensus social n’existe plus autour d’une stratégie qui a montré ses limites. Le gouvernement Goulart glisse vers le populisme et s’appuie sur les populations urbaines. Ignorant les masses de misérables de plus en plus concentrées dans les capitales, il s’oppose aux anciennes forces agraires et au monde industriel. Cette période très agitée débouche sur le coup d’Etat militaire de 1964. Défendant le statuquo social, l’armée prend le pouvoir et le tiendra jusqu’en début 1985. Après avoir mis en œuvre un plan de stabilisation économique qui permettra de réduire l’inflation, les généraux brésiliens vont chercher à organiser un nouveau pacte de développement économique. Ils vont ressusciter le nacional desenvolvimentismo mais écarter toute perspective d’intégration sociale. Le nationalisme économique des militaires. Le général Castello Branco, premier militaire à occuper le pouvoir, adopte un ambitieux programme de réforme d’orientation libérale. Il entend rééquilibrer les comptes de l’Etat, contrôler l’inflation et développer le marché du crédit. Les réformes engagées vont per-mettre de réorganiser l’économie et d’ouvrir la voie aux années de croissance dites du miracle. En 1967, Castello Branco est remplacé par le général Costa e Silva. Le dirigisme étatique revient alors en force. A partir de cette date, les gouvernements militaires suc-cessifs ne se contentent pas de reprendre la politique d’industrialisation par substitution engagée depuis les années 40. Ils l’amplifient. Sur les décennies antérieures, de solides protections commerciales et une politique de change adaptée avaient permis l’essor d’une industrie nationale de biens de consommation. A partir de la fin des années soixan-te, les mêmes outils sont utilisés à nouveau afin de soutenir le développement de filières nationales de machines-outils, de produits chimiques, d’ordinateurs et de composants technologiques de toutes sortes. A nouveau, dans un premier temps, les vieilles recettes vont donner les résultats espérés. Entre 1968 et 1976, l’économie brésilienne connaît une phase de croissance ex-ceptionnelle. A nouveau, le premier pays d’Amérique du Sud connaît alors une prospérité sans égal à l’extérieur. De 1968 à 1976, le PIB augmente à un rythme annuel moyen de 9%. Le miracle se répète. La nostalgie de l’âge d’or paraît alors totalement justifiée. La dynamique de rattrapage de ce que les Brésiliens appellent le "premier monde" semble enfin être enclenchée. Au cours des neuf années du miracle, le revenu moyen par habi-tant augmente de 87%. La distribution des résultats du miracle est très inégale. Ce boom économique contribue cependant à renforcer une classe aisée minoritaire et une classe moyenne urbaine dont les effectifs vont croissant [3]. Cette dernière est employée dans les administrations, les entreprises publiques et les grandes firmes privées nationales et étrangères. Le miracle permet à cette classe moyenne d’entrer dans l’ère de la consom-mation. L’augmentation des revenus induit une explosion de la demande des ménages et assure au gouvernement autoritaire la popularité qu’il recherchait. Croissance annuelle du PIB entre 1950 et 2018. Source : IBGE. Le régime autoritaire ne se contente pas de favoriser l’essor de la consommation d’une classe moyenne urbaine émergente. Il investit dans l’expansion des infrastructures, en s’appuyant principalement sur les investissements des entreprises publiques. Il lance le programme de production d’énergie électrique du barrage d’Itaipu[4] et s’engage même dans la production d’énergie nucléaire. Les militaires encouragent encore l’essor du transport ferroviaire et créent des groupes publics chargés d’investir dans les secteurs jugés stratégiques (téléphonie, aéroports, sidérurgie). Sur les marchés financiers internationaux, les généraux brésiliens parviennent à lever facilement des fonds qui sont utilisés pour financer d’importants investissements dans toutes sortes d’industrie : chimie, construction navale, exploitation de ressources minières[5]. Les infrastructures terrestres ne sont pas oubliées. Entre 1969 et 1974, le gouvernement fédéral lance le chantier pharaonique de la route transamazonienne. C’est aussi à cette époque qu’est engagée la construction du second pont le plus long du monde qui relie les deux rives de la baie de Guanabara, entre Rio de Janeiro et la ville voisine de Niteroi. Le barrage et la centrale hydroélectrique d'Itaipu à la frontière de l'Etat brésilien du Parana et du Paraguay. Le modèle économique mis en œuvre va créer une population de privilégiés formée par les entrepreneurs industriels et les propriétaires agricoles ayant accès aux subventions de l’Etat, capable de s’organiser pour exercer une influence politique et infléchir les déci-sions économiques et bénéficiant d’une protection par rapport à la concurrence internationale. Les secteurs les plus favorisés de la classe moyenne urbaine bénéficient aussi des retombées de ce régime de croissance à marche forcée. Au fil du temps, la concentration des revenus, le caractère très inégal du mode de production et de distribution de la richesse au sein de la société brésilienne seront au centre des critiques adressées à ceux qui ont pris le pouvoir en 1964. D’abord limitées à quelques mou-vements politiques isolés, cette contestation sera progressivement reprise par un mou-vement syndical de moins en moins bien tenu par l’Etat et par toute une frange de l’Eglise Catholique. Les militaires répondent en affirmant que tout est une question de temps. Comme le niveau de scolarité d’une grande partie de la population était très bas, le miracle bénéficiait dans un premier temps aux couches disposant de diplômes. Mais avec les progrès de la scolarisation, les autres groupes sociaux accéderaient eux aussi aux bienfaits du miracle[6]… Ce miracle ne durera que quelques années. La situation économique du pays change en 1973 avec le premier choc pétrolier. Le Brésil importe alors 70% du pétrole qu’il consom-me. Avec la forte hausse du prix du baril importé, le gouvernement militaire se trouve face à un dilemme. La première option, la plus prudente, consisterait à freiner la crois-sance de la demande intérieure, à lutter contre toute surchauffe de l’économie afin d’éviter une dégradation des comptes extérieurs. En 1974, dès sa prise de fonction, le Général Geisel refuse pourtant l’austérité. Il préfère l’autre option, politiquement plus facile à gérer sur le court terme. Le Brésil va s’accrocher son modèle de développement autocentré et à son capitalisme étatique. Le gouvernement lance un plan ambitieux d’investissements qui prévoit à nouveau la captation de financements extérieurs pour financer le développement de nouvelles industries nationales. L’Etat encourage les entreprises publiques et les groupes étrangers à entrer dans ces projets. Il assurera lui-même directement les investissements nécessaires dans plusieurs cas. Il ne s’agit pas seulement de maintenir l’expansion économique mais de moderniser le pays et de réduire la dépendance extérieure de l’industrie nationale en engageant à l’intérieur la production de machines et d’équipements auparavant importés. Le mot d’ordre est de produire au Brésil tout ce qui peut en principe être produit au Brésil. Le programme de relance mis en œuvre entre le premier choc pétrolier et le second (1979) va conférer au secteur étatique un poids dans l’économie nationale qu’il n’avait sans doute jamais atteint depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. De grands grou-pes publics[7] assurent la coordination et le développement de la filière pétrochimique, contrôlent la sidérurgie nationale, la production et la distribution de l’énergie électrique, les télécommunications, les routes et le réseau ferré. La participation de l’Etat dans l’activité économique atteint des niveaux qui sont comparables à deux observés dans les économies planifiées d’Europe orientale. Le Brésil des militaires est devenu une sorte d’Union Soviétique tropicale…pendant que le monde extérieur avance vers ce qui sera appelé la mondialisation. Le Général Geisel tente de pérenniser un modèle à bout de souffle. La forte croissance des années du miracle a été assurée par trois levier. Le pre-mier a été la poursuite de l’industrialisation grâce essentiellement à des investissements d’entreprises publiques. Le second aura été le transfert accéléré d’une grande part de la population active de l’agriculture peu productive vers l’industrie et les services. Cette évolution a suffi à permettre une augmentation significative de la productivité et du revenu moyen. Le troisième levier est financier. Le recours à un crédit international abon-dant a permis de financer les investissements nationaux, notamment dans le domaine des infrastructures. La contrepartie de ce recours massif à des financements étrangers est évidemment une progression très marquée de la dette extérieure. Cette croissance économique éphémère n’a pas été alimentée par une dynamique d’amélioration du capital humain et de développement technologique. Au milieu des an-nées 1980, le bilan social d’un régime militaire qui s’achève est calamiteux. Tous les indicateurs mesurant la distribution des revenus et l’importance de la pauvreté se sont dégradés au cours des deux décennies écoulées (8). Les militaires n’ont pas investi dans l’éducation de base de la population. Déjà très urbanisé à la veille des années 1980 (sept habitants sur dix vivent alors en ville), le pays connaît alors une réduction de la dyna-mique d’exode rural. Il ne peut donc plus compter autant qu’auparavant sur ce levier pour améliorer sa productivité. Le bas niveau de formation et de qualification de la popu-lation plombe la compétitivité de la plupart des branches industrielles. Le pays reste un exportateur de produits de base qui n’a pas su concentrer son effort d’industrialisation sur quelques secteurs manufacturiers capables de concurrencer les grands pôles de l’économie mondiale. Il n’est pas intégré aux filières technologies globales qui se consti-tuent alors. Le Brésil de la fin du régime autoritaire est un pays très mal préparé pour aborder le nouvel âge du capitalisme d’innovation, de création et de mobilisation des intelligences qui va naître. Après deux chocs pétroliers, les Etats très endettés en devises étrangères vont être as-phyxiés par la hausse des taux d’intérêts intervenue sur les principales places interna-tionales. C’est évidemment le cas du Brésil qui a massivement recouru aux finan-cements extérieurs lorsque l’argent était abondant et bon marché. A la fin des années soixante-dix, il se retrouve très endetté. Il est aussi incapable de redresser ses comptes extérieurs plombés par les chocs pétroliers et l’élévation de ses charges financières. Le gouvernement continue à essayer de stimuler l’économie en accroissant les dépenses publiques. Ne pouvant plus recourir à des emprunts à l’étranger, il finance ses déficits par création monétaire. Après le second choc pétrolier de 1979, l’hyperinflation s’ajoute à la stagnation de l’activité pour entraîner une augmentation de la pauvreté et une dété-rioration marquée du niveau de vie de la classe moyenne. La reprise par les militaires du modèle de nacional-desenvolvimentismo entraîne une crise économique qui durera 14 ans, marquée par une instabilité des prix extrême, une très faible progression de la productivité, un retard sur le plan technologique. Un pays qui fabriquait déjà des puces électroniques au milieu des années soixante-dix s’est retrouvé dix ans plus tard avec une production d’ordinateurs totalement déclassés par rapport à ce que fournissait alors le reste du monde. Cette crise va aussi se traduire par une augmentation impressionnante des inégalités de revenus. L’économie brésilienne ne retrouvera la stabilité des prix qu’en 1994, avec la mise en œuvre du Plan Real. Les raisons d’une obstination. A peu de choses près, confronté aux conséquences de la crise mondiale de 2008, le second gouvernement Lula et le premier de la Présidente Dilma Rousseff (2011-2014) reprendront les vieilles recettes du Nacional-Desenvolvimentismo. Paradoxalement, la politique économique conduit par la protégée de Lula s’inspirera trait pour trait de celle qu’avait mené le Général Geisel. Le Brésil connaîtra à partir de 2014 et jusqu’en 2017 une récession sans précédent. Image symbolique : à 50 ans de distance, Lula fait le même geste que Getulio Vargas à l'inauguration de plateformes pétrolères. Comment expliquer cette persistance dans l’erreur, cette foi presque inébranlable qui conduit à perpétuer un capitalisme hybride, isolé de la concurrence mondiale, étroite-ment dépendant de la sphère publique ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord évoquer le diagnostic très ancien des origines de la pauvreté et du sous-développement de l’Amérique latine, formulé dans les années cinquante par des experts de la CEPAL (Commission Economique Pour l’Améri-que Latine des Nations-Unies). Les travaux de la CEPAL vont justifier le nationalisme économique qui prévaut alors dans plusieurs pays de la région. Ils viendront renforcer la vision du sous-développement que partagent et propagent les forces politiques de gau-che. Selon la CEPAL, le monde est divisé entre un centre (les nations occidentales) et une périphérie (le bloc soviétique et les pays dits du Tiers-Monde)? le Brésil et les autres Etats périphériques sont pauvres parce qu’ils sont exploités par les pays occidentaux avancés[9]. Les modalités de l’exploitation de l’économie brésilienne par les puissances étrangères seraient diverses. Les entreprises multinationales installées au Brésil transfè-reraient des profits extraordinaires hors du territoire. Dans le cadre d’une division inter-nationale du travail conçue et maintenue par les Etats occidentaux, les nations sud-américaines seraient contraintes de limiter leur spécialisation productive et leurs expor-tations aux seules matières premières (produits de base, dont les prix mondiaux con-naitraient une baisse tendancielle inexorable au fil du temps) alors que le salut passerait par le développement de l’industrie manufacturière. Quelle serait alors la recette pour sortir de ce piège ? Elaborée il y a 60 ans par les experts de la CEPAL, elle peut se résu-mer en quelques orientations stratégiques majeures : fermer le marché national, isoler l’économie domestique, nationaliser les principales entreprises étrangères présentes sur le territoire, conférer à l’Etat un rôle central dans l’allocation des ressources et dans l’essor industriel assuré par des firmes publiques ou des entreprises privées nationales. A ce diagnostic et à la stratégie préconisée sont associés les noms d’économistes de la CEPAL comme l’Argentin Raul Prebish ou le Brésilien Celso Furtado. Le centre et la périphérie selon la CEPAL. Le diagnostic de la CEPAL ne résiste pas à une analyse même superficielle des données collectées au fil des décennies sur le commerce international, sur l’activité des entre-prises étrangères dans le pays. Aucune de ces firmes n’a jamais dégagé sur de longues périodes des résultats exceptionnels qui auraient été transférés à l’extérieur. Les profits obtenus ont été en moyenne sur les dernières décennies d’un niveau comparable à ceux réalisés sur d’autres régions du monde. Ils ont souvent financé des investissements lo-caux. La thèse de la CEPAL sur la baisse tendancielle des prix des matières premières n’a pas été vérifiée. Il suffit ici pour s’en convaincre de suivre les cours en question sur une longue période. L’organisation internationale a construit une théorie démentie par les faits. Ajoutons que ce sont les prix des produits manufacturés qui enregistrent une ten-dance constante de baisse depuis la Seconde Guerre Mondiale (de 2 à 3% par an en moyenne). Cette dynamique est compensée au niveau des entreprises par une stratégie d’innovation et de différenciation par la qualité. Les données du commerce mondial montrent aussi que les pays riches ne sont pas riches parce qu’ils concentrent leurs échanges sur des pays pauvres. Le commerce entre les nations avancées et les écono-mies sous-développées représente une part mineure des échanges internationaux. Les pays riches échangent d’abord et surtout avec des pays riches. Il suffit pour illustrer ce constat de prendre l’exemple du commerce extérieur d’une économie comme la France. Les nations qui sont désignées aujourd’hui comme émergentes ont toutes adopté une stratégie de développement autocentré à partir des années cinquante, en fermant leurs économies, en réduisant leurs échanges avec le reste du monde. Cela n’a pas freiné l’es-sor des pays développés. Un pays peu ouvert aux échanges extérieurs. Source : Banque Mondiale. Dans un pays comme le Brésil, le modèle nacional-desenvolvimentista et la théorie du développement élaborée par la CEPAL restent jusqu’à aujourd’hui des références fonda-mentales pour les travaux académiques. L’isolement de l’économie, la faible connexion du tissu productif avec les réseaux mondiaux se reflète aussi au niveau de la production universitaire. Le repli national est aussi un trait de la vie culturelle, de la recherche. Les travaux universitaires brésiliens abondent de théories justifiant le recours à un modèle économique alternatif qui aurait été inventé sur le pays-continent (mais dont peu de na-tions se sont inspiré sur les décennies récentes). Convaincu que la trajectoire de dé-veloppement du Brésil doit obéir à des règles différentes, le milieu académique national a longtemps ignoré ou méprisé les recherches menées à l’étranger. Au nationalisme économique correspondait un nationalisme intellectuel. Ainsi, des théories spécifi-quement locales ont fleuri pour rendre compte de l’hyper-inflation dans les années 1980. La défense du protectionnisme au nom de la protection d’une industrie dans l’enfance a été maintenue alors même que l’enfance se prolongeait…. Plus généralement, la politique nacional-desenvolvimentista a longtemps fait l’objet d’un quasi-consensus du monde politique. Il faut attendre les années 1990 pour que des courants de la droite et du centre commencent à faire un aggiornamento. En revanche, l’attachement à cette stratégie est resté particulièrement vif au sein des forces dites "progressistes". A la veille de l’élection nationale de 2002, alors que les gouvernements Collor et Cardoso (de 1990 à 2002) ont cherché à rapprocher le Brésil d’une économie de marché, à ouvrir le pays aux échanges, à réduire et redéfinir le rôle de l’Etat, le Parti des Travailleurs se proposait de constituer une vaste alliance réunissant toutes les forces politiques et couches sociales qui avaient été touchées par ces mesures de libéralisation limitées. Le PT cherchait à élaborer ce qu’il appelle un compromis historique. Il s’agissait de réunir autour d’une formation issue du syndicalisme ouvrier tous les partis, mouve-ments sociaux et organisations professionnelles décidées à rompre avec une politique accusée de brader le patrimoine national (par des privatisations) et de remettre en cause la souveraineté du pays. Pour forger un tel compromis, le parti de Lula défendait une poli-tique économique dont les principaux aspects rappelaient le nationalisme inter-ventionniste de l’époque Vargas. Il proposait ainsi un projet correspondant aux attentes et aux intérêts de sa clientèle politique, principalement composée des secteurs les plus importants du salariat protégé. On peut ici avancer une hypothèse pour rendre compte de cet attachement persistant des forces de gauche à une politique de développement qui a pourtant échoué plusieurs fois. Le capitalisme hybride, ce capitalisme de connivence que génère et entretient le modèle nacional-desenvolvimentista est un pourvoyeur de rentes. Il garantit le succès et la fortune d’entreprises, de familles, de clans qui vivent grâce aux protections de l’Etat. La prospérité de nombreux acteurs économiques nationaux repose davantage sur un lieu ombilical maintenu avec le pouvoir politique que sur leur capacité à fournir des biens et services marchands compétitifs et socialement utile. L’isolement du marché national, le maintien d’un important secteur étatique industriel et de services, le statut généreux des agents et fonctionnaires des administrations permettent aussi aux millions de salariés occupant des emplois protégés d’accéder à des niveaux de revenus, une stabilité profes-sionnelle, des avantages divers dont ils ne bénéficieraient pas dans une économie de marché ouverte à la concurrence. Une partie du monde du travail bénéficie aussi de rentes, tire avantage de ce capitalisme hybride. Les forces politiques de gauche représentent ce secteur de la population salariée qui inclut la fonction pu-blique, les employés des nombreuses compagnies étatiques, les travailleurs des entre-prises privées peu ou pas exposées à la compétition internationale. Il y a donc une certaine logique pour cette mouvance dite "progressiste" à s’accrocher contre vents et marées au maintien des acquis, voire des privilèges dont jouissent les secteurs de la population qui représentent son meilleur vivier électoral et sa clientèle politique. Aujourd’hui, si l’on excepte les chefs d’entreprises de divers secteurs, la population en âge de travailler est un peu supérieure à 101 millions de personnes. Sur cet effectif, les salariés protégés représentent au maximum 38,5 millions d’individus. Les autres travail-leurs sont des salariés précaires ou sous-occupés, des chômeurs déclarés ou qui ont cessé de chercher du travail, des travailleurs autonomes. Ce groupe dominant (plus de 62 millions d’actifs) a bien du mal à se reconnaître dans un projet politique dit "progressiste" qui, pour l’essentiel, défend les intérêts des insiders. Pour un grand nombre d’entre eux, les outsiders sont les victimes de la crise sur laquelle a débouché la dernière version en date du modèle de capitalisme étatisé. Beaucoup ont réagi à cette crise en devenant travailleurs autonomes, en créant des entreprises individuelles de commerce ou de service, en entrant dans l’univers du travail uberisé ou en dérivant vers l’univers des activités illégales, voire criminelles. Pour cette population, le discours des forces de gau-che est devenue largement inaudible. Dans les périphéries des mégapoles, les masses qui accueillaient et soutenaient Lula il y a vingt ans ont changé de camp. Elles ont souvent rejoint les rangs de fidèles des églises pentecôtistes et rallié la droite conservatrice ani-mée par Jair Bolsonaro. Les formations de gauche peuvent espérer reconquérir demain un minimum de crédi-bilité auprès des couches les plus modestes du pays si elles acceptent d’appuyer des réformes qui réduiront les avantages ou les privilèges de leurs clientèles traditionnelles. La tâche est gigantesque. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer des "élites". Il s’agit en de délaisser des mythes, des croyances collectives, une représentation du monde et de la place du Brésil dans ce monde. Ce chantier est pourtant une question de survie. Si les organisations dites "progressistes" ne parviennent pas à rompre avec le capitalisme de connivence et le corporatisme, à redéfinir le rôle de l’Etat, à accepter l’économie de marché et à abandonner le nacional-desenvolvimentismo, elles courent le risque désor-mais de devenir des acteurs marginaux du système politique. A suivre : La gauche brésilienne et la démocratie représentative. [1] Les accords du GATT, la création d’union douanières (l’Europe des Six est lancée en 1957), l’essor des investissements internationaux, le développement de la spécialisation et de la division internationale du travail sur les grandes filières industrielles, le décloisonnement progressifs des marchés financiers : toutes ces évolutions font émerger un nouvel univers économique. La modernisation puis la croissance considérable des activités de transport international et de services de communication relient de plus en plus les vieilles nations occidentales qui sont confrontées à de nouvelles concurrences mais peuvent aussi asseoir leur croissance sur d’immenses opportunités. [2] C’est la raison pour laquelle de 1945 à 1985, les dépenses publiques d’éducation resteront relativement faibles au Brésil par rapport à ce qu’elles étaient alors dans d’autres pays dits en développement. Au cours de la décennie cinquante, elles représentent en moyenne 1,4% du PIB. Ces dépenses augmentent ensuite pour atteindre 2,7% du PIB en 1965 et rester pratiquement à ce niveau jusqu’en…1985. Sur la période, les effectifs de la population âgée de moins de 25 ans ont plus que doublé, passant de 32,2 à 70,5 millions de personnes entre 1950 et 1980. Ce qu’il faut appeler une négligence historique pour l’éducation de masse a entraîné deux conséquences majeures : le taux d’analphabétisme est resté longtemps très élevé et la productivité du travail est demeurée faible. En 1950, sur une population totale de 51,94 millions d’habitants, le Brésil compte 15,27 millions d’adultes analphabètes (près de 30% de la population). Sur la décennie 50, six enfants sur 10 âgés de 7 à 14 ans ne sont pas scolarisés. En 1982, le Brésil compte plus de 105 millions d’habitants. Sur les 76,534 millions de brésiliens qui ont plus de 15 ans, on compte encore 17,687 millions d’analphabètes. [3] Au début des années soixante, 45% des 70,9 millions de Brésiliens vivent déjà en ville (soit 32 millions de personnes). En 1970, le pays compte 53 millions de citadins (56% de la population). En 1980, les villes brésiliennes représentent 68% de la population, soit 82,3 millions d’habitants [4] Localisé dans le Sud pays (Etat du Paraná), le barrage a été construit et est géré en partenariat avec le Paraguay. A l’époque de sa mise en exploitation, il est un des plus importants barrages du globe. [5] Les militaires entendent aussi assurer le développement de l’agriculture. Largement subventionnées pendant les années soixante-dix et jusqu’au début des années 80 (par des prêts à taux bonifiés), les filières agricoles d’exportation et celles qui approvisionnent les villes connaissent alors un développement spectaculaire. C’est l’époque où le Brésil devient un exportateur de soja et accroît ses exportations de viandes. [6] Les militaires vont pourtant négliger eux aussi l’éducation de base. Ils s’attachent à combattre l’analphabétisme qui recule sensiblement de 1960 à 1980. Néanmoins, pour l’essentiel, l’investissement éducatif reste centré sur le développement d’universités publiques gratuites. En faisant un tel choix, le régime autoritaire répond aux attentes des couches moyennes et supérieures urbaines. Les enfants des familles concernées ont souvent acquis une éducation primaire et secondaire au sein d’institutions privées (de meilleure qualité que les écoles publiques) et peuvent ainsi préparer dans de bonnes conditions les concours qui leur permettent de suivre une formation supérieure prise en charge par l’Etat. [7] En 21 ans, durant la dictature militaire, 274 entreprises publiques auront été créées. [8] En 1985, l’indice de Gini mesurant l’inégalité des revenus est de 0,60, un des plus élevés de la planète. Sur 100 brésiliens, 83 n’ont pas achevé leur scolarité primaire (ce qui place le Brésil derrière des pays d’Afrique Sub-saharienne comme le Congo ou le Gabon). L’espérance de vie à la naissance est de 63,5 ans, plaçant le pays derrière les Etats du continent comme le Mexique (69 ans), le Chili (70 ans) ou l’Argentine (71 ans). Sur une population estimée à 136,2 millions d’habitants, on compte 57,2 millions de pauvres (42%) et 24,5 millions de personnes extrêmement pauvres (18%). [9] Les analyses de la CEPAL légitimeront le discours anti-impérialiste des courants politiques de la gauche latino-américaine et de toute une mouvance dite tiers-mondiste dans les pays occidentaux. Les "anti-impérialistes" et les "tiers-mondistes". Les uns et les autres iront jusqu’à avancer que la richesse des pays occidentaux a pour origine principale le "pillage" du tiers-monde.
- Le sabordage de la gauche brésilienne (2)
Une vision surannée du développement économique. - Première partie - La crise que connaissent aujourd’hui la gauche et le Parti des Travailleurs (PT) est liée aux difficultés que rencontrent les formations politiques concernées pour réaliser un aggior-namento, une révision en profondeur de la matrice idéologique, des dogmes, de la vision du monde à partir desquels elles ont été fondées et qui définissent leurs identités. Le point de départ de l’examen de cette matrice peut être une question simple. Quand, à quel moment de l’histoire du pays, a-t-on commencé à décrypter les débats publics, les confrontations idéologiques et politiques en utilisant les qualificatifs de droite et de gau-che ? A quelle époque, un secteur de l’opinion a-t-il régulièrement utilisé le terme de gauche pour se définir et se distinguer d’autres secteurs qualifiés de droite, de conserva-teurs, ou de réactionnaires ? Formulons ici une hypothèse. C’est probablement au cours de la période désignée sous le terme d’Estado Novo (1937-1946), sur les décennies sui-vantes et pendant la période du régime militaire (1964-1985) que les formations qui com-posent aujourd’hui la gauche brésilienne construisent leur identité idéologique et définis-sent une vision du monde qui prévaut encore largement aujourd’hui. Ces deux grands moments de l’histoire récente ont profondément influencé la construc-tion et les projets de ces mouvements politiques. Le premier est donc l’Estado Novo, une période caractérisée à la fois par l’instauration d’un régime autoritaire et un nationalisme économique puissant. L’Etat brésilien devient l’acteur central de la stratégie d’industria-lisation. Il renforce le capitalisme de connivence traditionnel et élargit l'évantail des couches sociales qui bénéficient des rentes générées par ce modèle. En contrepartie de la tutelle qu’exerce le pouvoir sur les organisations professionnelles, le monde salarial industriel et tertiaire des villes voit s’ouvrir des perspectives d’ascension sociale. C’est à partir de l’Estado Novo qu’est mise en œuvre une politique de développement profondé-ment nationaliste, protectionniste et interventionniste. Cette politique altère fortement les mécanismes de l’économie de marché, confie à l’Etat un rôle central dans l’allocation des ressources et amplifie la logique de captation de rentes qui s’imposait déjà auparavant dans les relations entre le pouvoir et les principaux acteurs économiques. Pour une majorité de Brésiliens et la plupart des formations politiques, ce "capitalisme d'Etat" est longtemps restée indépassable. A la gauche de l’échiquier politique, c’est encore cette approche qui fonde les propositions économiques avancées. Le second moment fondateur sera la lutte contre le régime militaire, après le coup d’Etat de 1964. Au cours des années qui suivent, le pays connaît une urbanisation rapide et accélère son développement industriel. Les classes moyennes urbaines voient leurs effectifs progresser au moment même où le régime autoritaire étouffe les libertés politi-ques. C’est alors aux organisations de gauche (clandestines au départ) que la majorité des brésiliens qui s’opposent à la dictature vont s’identifier. Le positionnement idéolo-gique de ces organisations est profondément influencé par le contexte de la guerre froide entre le camp occidental organisé par les Etats-Unis et le monde dit socialiste dominé par l’URSS. Au Brésil, sont alors désignés comme étant de droite tous les cou-rants d’opinion et les groupes qui soutiennent la dictature militaire, sont liés aux courants conservateurs de l’église catholique, acceptent le système capitaliste et l’économie de marché. Être de gauche signifie être opposé à la dictature et plutôt favorable aux expériences de socialisme réel engagées dans les pays de l’est européen et les satellites de l’Union Soviétique comme Cuba. Des années avant la chute du mur de Berlin, au Brésil d’importants secteurs de l’opinion idéalisent le système socialiste et la terre russe sur laquelle la révolution rêvée a déjà eu lieu. Les forces de gauche plus modérées savent que le bilan du socialisme réel doit être nuancé. Néanmoins, elles hésitent à pren-dre leur distance par rapport aux Etats qui sont de précieux alliés dans le combat contre un régime autoritaire mis en place avec le concours des Etats-Unis. Ce second moment fondateur va conduire de nombreux courants de la gauche bré-silienne à identifier le libéralisme politique, la notion de démocratie représentative et les droits de l’homme à des valeurs occidentales, des composantes de la culture prônée et partagée par le camp dit "impérialiste". Le combat contre le régime militaire au Brésil est avant tout un combat contre les agents locaux d’un "impérialisme" qui serait la cause de tous les maux dont souffre le pays. Il s’agit de lutter contre la dictature et pas contre toutes les dictatures. A gauche, l’objectif des mouvements les plus radicaux n’est pas de rétablir la "démocratie formelle" que serait la "démocratie bourgeoise" et les droits de l’homme. Il est de renverser (y compris par les armes) les "valets de Washington", de rompre avec l'économie de marché puis d’instaurer un régime inspiré par les expériences de Cuba, de la Chine maoiste, de l’Algérie ou d’autres pays asiatiques. Au Brésil, avec la guerre froide, les "forces progressistes" ont accepté et intégré la vision binaire et mani-chéenne du monde propagée par le camp soviétique. Elles ont identifié le libéralisme politique comme une composante majeure du soft-power exercé par les Etats-Unis et tous les pays du monde occidental. Cette identification influence encore aujourd’hui la culture profonde des mouvements de la gauche anticapitalisme brésilienne, y compris de plusieurs des tendances réunies au sein du Parti des Travailleurs. On reviendra dans un prochain article sur cette question majeure. Les pages qui suivent seront consacrées aux origines du modèle de développement économique étatiste qui a longtemps fait consensus au sein du monde politique brésilien et que la gauche conti-nue à croire indépassable et inaltérable en dépit des crises répétées sur lesquelles sa mise en œuvre a débouché. Une dictature et un mur. Retour sur l'histoire. En 1930, un mouvement militaire place au pouvoir son leader civil, un avocat qui a commencé sa carrière politique dans le Sud : Getúlio Vargas[1]. Cette figure charismatique dominera la vie publique nationale pendant près d’un quart de siècle. Dans un pays qui s’urbanise et connaît un début d’industrialisation, Vargas renforce con-sidérablement le rôle central de l’Etat comme acteur du développement économique et organisateur de l’ordre social. Comme la plupart des pays à l’époque, le Brésil fait le choix d’un développement autocentré[2]. Tout doit être produit à l’intérieur de ce marché national émergent. Vargas ne se contente pas d’imiter les pays occidentaux sur le terrain économique. En Europe, l’époque est aussi marquée par l’effondrement des démocraties et l’installation de dictatures. Issu d’une rupture institutionnelle, le régime de Vargas sera franchement autoritaire. Le modèle politique, social et économique de l’Italie musso-linienne séduit et inspire le Président brésilien qui instaure en 1937 l’Estado Novo, un sys-tème dictatorial qui ne prendra fin qu’en 1945. Il n’y a pas eu dans l’histoire du pays de régime plus répressif. La nouvelle constitution imposée par le dictateur en 1937 accroît considérablement les pouvoirs de l’exécutif central, réduit les droits civils, impose une tutelle à toute la société. Anticommuniste, le pouvoir est aussi très nationaliste, xéno-phobe et antisémite. Il va renforcer les moyens et l’action d’un service de renseignement intérieur créé avant 1930. Les opposants sont incarcérés et la torture est systématique-ment utilisée. La révolution de 1930 place Getulio Vargas à la tête de l'Etat fédéral. Avec Vargas, plus encore que sous les régimes précédents, l’essor économique du pays devient une affaire d’Etat. Les élites intellectuelles et universitaires brésiliennes élaborent dès les années trente les bases théoriques de ce qui deviendra après la Seconde Guerre Mondiale le credo de nombreux penseurs du développement économique en Amérique latine[3]. Un corpus d’idées justifiant un dirigisme étatique poussé et le protectionnisme commercial le plus radical prend forme. Désigné sous le terme de nacional desenvol-vimentismo[4], il sera la doctrine de Getúlio Vargas et de plusieurs de ses successeurs. Selon les concepteurs de cette idéologie, l’industrialisation poussée, rapide et systé-matique du pays est la première priorité. Il faut défendre, protéger et étendre un marché intérieur qui a commencé à se développer. Dans le contexte international qui suit la grande crise de 1929, le repli sur l’espace national et le volontarisme industriel paraissent être les seules voies possibles pour sortir le Brésil de la pauvreté et du sous-dévelop-pement. Ces ambitions ne peuvent pas être abandonnées au seul jeu spontané des for-ces du marché. Pour être efficace, rationnelle et planifiée, l’industrialisation doit être pensée, financée et organisée par l’Etat. C’est à l’Etat qu’il revient de fixer les objectifs de croissance, de capter et de distribuer les ressources financières exigées par les investis-sements à mettre en œuvre, de définir les secteurs prioritaires. La puissance publique doit aussi créer un véritable mur entre les économies étrangères et l’industrie nationale naissante[5]. Vargas jette les bases d’une stratégie d’industria-lisation par substitution d’importations. L’Etat fédéral n’est pas seulement le pilote et le planificateur des investissements industriels. Le domaine de son intervention économi-que s’étend. Des organismes d’Etat et un ensemble de lois vont limiter le libre jeu des forces du marché en matière d’allocation des ressources. L’Administration fédérale in-fluence la formation des prix en imposant des restrictions quantitatives à l’importation, à fixant les tarifs de produits stratégiques (énergie, carburants, transports). Elle gère direc-tement et efficacement les opérations sur devises. Un système complexe de changes est organisé pour favoriser les exportations, faciliter les importations de biens d’équipement et dissuader les entrées de produits manufacturés qui pourraient concurrencer l’industrie brésilienne. La main invisible d’Adam Smith est remplacée dans une large mesure par la main très visible du gouvernement. La mise en œuvre de ce régime économique interventionniste et très protecteur ne dé-bouche pas sur une étatisation complète et radicale de toute activité productive et com-merciale. Elle ouvre au contraire un large champ d’opportunités à tous les acteurs privés nationaux qui détiennent un capital et peuvent investir et seront soutenus financièrement et protégés par l’Etat. Ce dernier réserve le marché domestique aux producteurs locaux. Isolés par rapport à la concurrence extérieure, ces derniers vont pouvoir dégager des profits élevés, accumuler des patrimoines conséquents et devenir les partenaires écono-miques majeurs d’un Etat disposé à développer un capitalisme de connivence ou de "copinage". Ce système hybride ouvre de nouvelles opportunités aux chasseurs de ren-tes. La liste des bénéficiaires va désormais s’élargir. Outre les détenteurs de capitaux, propriétaires fonciers et industriels, elle va inclure le salariat urbain organisé. L’Etat distributeur de rentes. Le gouvernement concède aux entreprises et aux filières privilégiées des financements à taux subventionnés, des tarifs d’importation différenciés, des exemptions fiscales. Ces avantages sont évidemment distribués en prenant en compte le poids politique et éco-nomique des demandeurs et bénéficiaires. Vargas renforce puis étend le champ d’acti-vité des nombreuses institutions financières publiques créées pour mobiliser l’épar-gne[6]. Les commandes de l’Etat ouvrent des marchés considérables aux industriels bré-siliens et commerçants locaux. Le gouvernement de Getúlio Vargas est un capitaine d’in-dustries lourdes qui créé d’imposants groupes publics chargés de lancer et de moder-niser la production de secteurs comme l’énergie, le transport ou la sidérurgie. Il gère la distribution des biens et services fournis en négociant avec les agents privés des tarifs subventionnés. Il contribue de façon décisive à l’essor d’un salariat industriel qui vient étoffer les rangs déjà très importants des fonctionnaires et des travailleurs des diverses branches. La multiplication d’organismes publics assumant diverses fonctions (crédit, soutien à l’investissement, encadrement de l’activité économique, plans de développe-ment, etc..), l’expansion des administrations fédérales et locales, la construction et l’élar-gissement d’un secteur public étatisé conséquent, le protectionnisme commercial et les subventions distribuées par l’Etat vont aboutir à la création d’un important secteur d’acti-vités protégées. Ce secteur va générer un grand nombre de postes de travail pour des salariés bénéficiant de statuts et de la quasi-garantie de la stabilité de l’emploi. Ces travailleurs privilégiés formeront la base des corporations que le régime va organiser. Les corporations organisées défilent derrière le portrait de G. Vargas (années 1940). Au cœur de ce capitalisme particulier, les représentants d’entreprises privées, de syn-dicats professionnels ou de groupes de pression divers sont contraints de s’affilier aux organisations représentatives imposées par le pouvoir. Grâce à ces corporations, l’élite économique, les grands agriculteurs mais aussi les salariés bénéficiant d’emplois proté-gés disposent d’un canal d’accès permanent auprès des pouvoirs publics. Soumises à la tutelle de l’Etat, ces corporations ont une mission : transmettre du sommet à la base de la pyramide les directives, les lois et les orientations que promeut le régime. Ce travail de mise au pas, de coordination et de structuration du monde professionnel et entrepre-neurial prodigue d’appréciables contreparties. Chaque instance représentative d’une cor-poration patronale négocie et obtient de l’Etat les exemptions fiscales, les protections commerciales ou les garanties d’accès aux marchés publics que revendiquent ses adhé-rents. Les lobbys syndicaux formés au sein du salariat protégé ont pour mission de ga-rantir à leurs affiliés des avantages appréciables en termes de rémunérations, de retrai-tes, de prestations sociales diverses, d’organisation du travail. Le gouvernement de Getúlio Vargas n’est pas seulement le grand ordonnateur du décol-lage industriel. Il s’attribue aussi un rôle central de médiateur des relations sociales et des conflits entre travailleurs et employeurs. La constitution de 1937 autorise des organi-sations syndicales dont la fonction explicite est d’assurer la paix sociale et de constituer des relais du pouvoir politique auprès du monde du travail et des entreprises. Le texte institue également un impôt syndical obligatoire collecté par l’Etat et payé par tous les salariés bénéficiant d’un contrat de travail (qu’ils soient ou non effectivement membres d’un syndicat) et par tous les entreprises et travailleurs indépendants, puis reversé aux organisations syndicales et professionnelles autorisées. En 1943, les diverses dispositions et textes qui définissent et encadrent les relations sociales, protègent les salariés et défi-nissent les missions des organisations représentatives sont réunis dans une loi unique dite de Consolidation de la Législation du Travail (CLT), un document inspiré de la Carta del Lavoro de Mussolini[7]. La CLT n’a pas seulement pour finalité d’équilibrer les rapports entre les employeurs et les travailleurs. Il s’agit aussi d’intégrer toute une partie de la po-pulation urbaine en expansion, d’assurer une redistribution des revenus nécessaire à l’essor du marché intérieur. A sa manière très autoritaire et dans le cadre d’un espace na-tional isolé, Getúlio Vargas a fait émerger au Brésil un capitalisme fordiste[8]. Le régime politique créé par Getulio combine donc un repli xénophobe de la société et le nationalisme économique, l’essor de l’industrie nationale et l’instauration d’un pacte entre le capital national et une partie du monde salarial organisé. Entre ces deux compo-santes majeures de la vie nationale, les tensions et les conflits ne peuvent pas exister. L’Etat autoritaire se charge de contrôler les revendications du salariat en éliminant les oppositions politiques, en gérant les organisations syndicales officielles et en imposant son droit du travail. En contrepartie, les travailleurs de l’industrie et des secteurs protégés bénéficient d’un statut, d’un document formalisant le contrat de travail, de droits afférents (salaire minimum garanti, horaires, congés payés, treizième mois, etc). Entre les travail-leurs relativement privilégiés et le patronat, la puissance publique établit les normes d’un compromis fondé sur un partage des rentes générées par un capitalisme hybride. Ce compromis doit unir toutes les corporations organisées du pays face aux menaces exté-rieures, qu’il s’agisse de la concurrence internationale, de flux migratoires ou d’influences idéologiques étrangères. Il ne concerne pas évidemment les millions de travailleurs de l’économie informelle, les masses d’indigents et de paysans pauvres. La carte de travail instaurée par le régime Vargas. Réussites et déclin d’un modèle. De la période précédant la Seconde Guerre Mondiale aux années cinquante, ce modèle d’organisation sociale et économique va continuer à prévaloir. Dans l’environnement international très cloisonné qui s’est constitué après la grande dépression et qui sera longtemps maintenu après 1945, le Brésil persiste et maintient une stratégie qui réussit. Le modèle de substitution d’importations, ce capitalisme de connivence protégé par un Etat régulateur et interventionniste ont produit des résultats impressionnants. Entre 1947 et le début des années soixante, le Brésil est une des économies les plus dynamiques de la planète. Mesuré en dollars constants, le revenu moyen par habitant est multiplié par deux sur la période. Au-delà des indicateurs économiques généraux, ce sont les conditions de vie d’un grand nombre de brésiliens qui ont connu depuis les années qua-rante une sensible amélioration. Tous les indicateurs d’accès à des services publics de base ont évolué favorablement. Encore très forte (elle concernera 50% de la population en 1960), la pauvreté a reculé. Mieux alimentée, mieux soignée, une part importante de la population voit son espérance de vie augmenter. Cette phase est aussi marquée par un essor (trop limité) de l’éducation de masse. Pendant les premiers gouvernements du Président Getúlio Vargas, le pays a fait un saut considérable dans l’âge industriel, il est sorti d’une longue époque de domination des grands propriétaires terriens. Il a connu la mise en place d’un début de protection sociale. Une classe moyenne urbaine encore très modeste a émergé. Il existe donc un consen-sus après le tournant de la Seconde Guerre Mondiale pour renforcer une stratégie économique et un mode d’organisation sociale qui commencent à faire leurs preuves. L’industrialisation est toujours la priorité. Au cours des années cinquante et soixante, à la substitution des biens de consommation non durables s’ajoute le remplacement des im-portations de biens de consommation durables comme l’automobile. Entre 1951 et 1954, lors du second gouvernement Vargas, la stratégie de développement va mettre l’accent sur la croissance du secteur des infrastructures (principalement dans le domaine des ports, du transport intérieur et de l’énergie), appuyée sur le recours aux capitaux étran-gers. Le gouvernement fédéral crée alors le Conseil de la Politique Scientifique et Tech-nologique. Il installe une Banque Nationale de Développement Economique[9]. Il crée Petrobras, la compagnie nationale d’exploitation des ressources pétrolières. Il renforce le rôle et les moyens de toutes les banques publiques déjà en activité. La stratégie de substitution d’importation dirigée par un Etat interventionniste et pro-tecteur qui est maintenue après la disparition de Vargas permettra encore pendant quelques années de maintenir une croissance exceptionnelle. Le rythme moyen d’ex-pansion sera de près de 8% par an entre 1955 et 1962. Avec l’arrivée au pouvoir du Prési-dent Juscelino Kubitschek (1956), le Brésil inaugure une nouvelle période faste. Le chef de l’exécutif lance le Plano de Metas (plan d’objectifs), ensemble le plus ample et très ordonné d’investissements planifiés par l’Etat. Ces objectifs sont la construction de la nouvelle capitale Brasilia, le développement du réseau routier intérieur afin d’assurer l’intégration du pays et de le relier aux nations voisines, l’essor de l’industrie automobile, la mise en exploitation de gisements pétroliers et l’essor de l’extraction du minerai de fer. Ils sont quasiment tous atteints à la fin du mandat en 1961. Le Brésil commence à entrer dans le monde consumériste. Il s’urbanise à un rythme accéléré. Dans les mégapoles qui émergent au Sud-est du pays, cette période sera évoquée plus tard comme un "âge d’or". L’évaluation est paradoxale. C’est en effet sur la fin des années cinquante et au début de la décennie suivante qu’apparaissent les grandes faiblesses du nacional desenvolvimentismo et de la stratégie de substitution d’importations. Le pays connait alors une crise économique, une inflation à deux chiffres. Le Brésil doit négocier un moratoire sur le paiement de sa dette extérieure. La croissance plonge entre 1962 et 1964. A partir des années soixante-dix, plusieurs fois, l’Etat brésilien tentera de dévelo-pper les capacités industrielles du pays, d’orienter et de promouvoir l’investis-sement productif et de protéger son économie en utilisant les recettes et le modèle qui ont émergé avec l’Estado-Novo. Comme on le montrera dans un prochain article, à chaque fois, l’expérience du nacional desenvolvimentismo se terminera par une crise économique majeure. A suivre : Seconde partie. [1] Originaire de l’Etat du Rio Grande do Sul, Getúlio Vargas sera d’abord président du Brésil pendant une première période de quinze ans, de 1930 à 1945. Cette première pha-se peut être divisée en trois séquences distinctes. De 1930 à 1934, Vargas est le chef d’un gouvernement provisoire. En 1934, il est élu Président par une Assemblée Nationale Constituante. En 1937, Vargas anime un coup d’Etat qui instaure un régime autoritaire désigné sous le terme d’Estado Novo (Etat Nouveau). L’Estado Novo durera jusqu’en 1945. Vargas est alors écarté du pouvoir et remplacé par un Président civil élu. Il revient cepen-dant dans la vie politique en 1950. Après avoir gagné une élection directe, il devient à nouveau Président de la République, mandat qu’il assume de 1951 à 1954. Accusé de corruption, Vargas se suicide en août de cette dernière année. [2] Après la crise de 1929, la plupart des Etats occidentaux choisissent le protectionnisme. La grande dépression va entraîner un retour puissant du nationalisme économique. Les gouvernements occidentaux donnent la priorité au soutien de la pro-duction domestique. Ils ferment l’accès à leurs marchés intérieurs. Le commerce inter-national s’étiole. [3] Ce sera en particulier la référence des experts de la Commission des Nations Unies pour l’Amérique Latine (CEPAL) qui est chargée d’appuyer le développement du continent après 1945. [4] La traduction littérale de l’expression en Français lui enlève son sens profond. Il s’agit de promouvoir la croissance en isolant le pays de la concurrence mondiale, en conférant à l’Etat un rôle central d’investisseur, de producteur et de régulateur. Le nacional desen-volvimentismo est une sorte de colbertisme poussé mis en œuvre au sein d’un espace économique fermé. [5] Cela ne signifie pas qu’il faille tourner totalement le dos aux investissements exté-rieurs. Les firmes étrangères pourront s’implanter dans le pays dès lors qu’elles créent des emplois, contribuent à diversifier les productions manufacturières et apportent des technologies qui ne sont pas encore disponibles au Brésil. [6] A la Banque du Brésil et à la Caisse Economique Fédérale actives depuis le 19e siècle, le gouvernement fédéral ajoute en 1942 la Banque de l’Amazonie puis (en 1952) la Banque du Nord-Est. Ces institutions sont chargées de soutenir l’effort d’investissements des entreprises privées. Elles concèdent à ces dernières des conditions de financement particulièrement avantageuses. [7] La Constitution adoptée en 1988 après le retour à la démocratie a maintenu pour l’essentiel les règles d’encadrement du syndicalisme salarié et du monde de l’entreprise datant des années trente et quarante. [8] Le fordisme désigne le type de capitalisme pratiqué dans les pays occidentaux pendant la période dites des Trente Glorieuses (1945-1975) et basé sur une répartition entre profits et salaires garantissant le développement d’une consommation de masse et donc un débouché pour la production nationale. [9] Cette Banque Nationale sera plus tard appelée Banque Nationale de Développement Economique et Social (BNDES). Sa mission est de favoriser l’investissement du secteur public et du secteur privé par l’octroi de prêts à long terme assortis de taux d’intérêt plus faibles que les taux du marché.
- Le sabordage de la gauche brésilienne (1).
Un vieux capitaine s’accroche à la barre. Lorsqu’il a été créé en février 1980, alors que le régime militaire commençait à donner de sérieux signes d’essoufflement, le Parti des Travailleurs (PT) n’est pas seulement apparu comme l’avant-garde d’une opposition croissante à la dictature. La nouvelle formation de gauche annonçait aussi une moralisation de la gestion des affaires publiques et une attention prioritaire aux catégories les plus pauvres de la population. Issu du mouvement syndical, Luiz Ignacio da Silva (Lula) était parvenu à réunir dans une même organisation des leaders ouvriers, des intellectuels, des militants de la gauche catholique. Figure charismatique, politicien très habile, il allait devenir le symbole de ce mouvement. Après le retour à la démocratie (en 1985), le PT va se développer et multiplier les succès élec-toraux. Au plan municipal, il assume la gestion de nombreuses communes de premier plan. Plusieurs responsables "petistas"[1] deviendront gouverneurs d’Etats. Après trois échecs successifs (lors des scrutins présidentiels de 1989, 1994 et 1998), Lula est élu chef de l’Etat en 2002. Dès les premières années, la formation politique va entretenir une relation très parti-culière avec son principal leader. Les diverses tendances qui vont composer le Parti des Travailleurs considèrent Lula comme un homme de synthèse. L’ancien syndicaliste ani-me d’ailleurs le groupe politique le plus influent au sein de l’organisation. Entre la base, l’appareil et son dirigeant le plus populaire s’instaure une relation de confiance aveugle, quasiment religieuse. Considéré comme un politicien habile et rusé, le chef de file de la gauche a pourtant commis des erreurs graves comme le choix de Dilma Rousseff (une personnalité sans trajectoire politique marquante) pour lui succéder ou son propre main-tien pendant plusieurs mois dans la course à la Présidence en 2018 (alors qu’il savait que sa candidature serait invalidée) afin de donner plus d’écho dans l’opinion à sa campagne "Lula Libre". Lula a cependant été le principal architecte de victoires politiques majeures. Il a été capable de rapprocher sa formation des catégories les plus pauvres de la popu-lation brésilienne, d’établir avec ce groupe social un lien qui n’existait pas à la création du Parti des Travailleurs. Jusqu’à l’élection d’octobre 2002, les électeurs situés à la base de la pyramide sociale ne votaient pas pour le PT, perçue comme une formation regroupant les classes moyennes, le monde ouvrier syndicalisé, des universitaires et la jeunesse relativement favorisée. Lors du scrutin présidentiel de 1989, les catégories sociales les plus modestes ont soutenu le candidat de droite Fernando Collor qui promettait la fin rapide de l’hyperinflation. En 1994 et en 1998, elles ont préféré F.H. Cardoso qui avait lancé le Plan Real et rétabli la stabilité économique. Il a fallu attendre 2002 pour que cet électorat populaire porte ses voix sur le candidat de la formation de gauche[2] qui an-nonçait aux pauvres qu’ils allaient enfin être reconnus et entendus. Pendant treize ans (2003-2016), le Parti des Travailleurs va dominer la coalition des forces politiques qui dirigeront le pays. Lula est réélu pour un second mandat en 2006. En 2010, c’est la candidate qu’il a choisie pour prendre la relève, Dilma Rousseff, qui est élue à la tête de l’Etat. Madame Rousseff emporte un second mandat en 2014. Elle quittera le pouvoir en août 2016, après avoir été destituée par le Congrès. La conquête progressive du pouvoir, de l’échelon local au niveau national, puis la ges-tion de l’Etat fédéral pendant treize ans ont mis à rude épreuve les thèses et les projets que la formation avançait lorsqu’elle était une force d’opposition. Globalement, au plan national, le bilan pourrait être résumé par deux mots : l’espoir suivi d’un désastre. Les années de prospérité du premier mandat de Lula ont été suivies par près d’une décennie de scandales de corruption et de détournement de fonds publics, puis par une déroute économique dont le Brésil ne s’est pas encore totalement remis. Condamné pour cor-ruption passive et blanchiment de capitaux dans une affaire connue comme celle de l’appartement Triplex de Guaruja[3], le leader du PT a passé 580 jours en prison avant de bénéficier d’une libération provisoire en novembre 2019. Pendant son incarcération, il a continué à faire la pluie et le beau temps au sein de sa formation. Depuis sa mise en liberté, il a multiplié les efforts pour tenter de reconquérir l’espace politique perdu par son parti. Trois mois après la mise en liberté de l’ancien président, cette reconquête apparaît des plus difficiles. Certes, Lula conserve un poids politique important et le soutien d’une partie de l’opinion acquise à la gauche. Il est cependant loin de faire l’una-nimité, y compris au sein des forces dites progressistes. Depuis qu’il a quitté la prison, il a montré que sa capacité de mobilisation était très faible. En coulisse, il fait face à de fortes critiques des autres formations de gauche et de personnalités de son propre parti qui lui reprochent de vouloir continuer à tout décider. Ces critiques étaient impensables il y a encore quelques mois. Le retour d’un leader encombrant. La gauche brésilienne est aujourd’hui confrontée à un énorme dilemme. Aucun de ses leaders n’est capable de réunir et de conduire l’ensemble des forces d’opposition dans la bataille des municipales d’octobre 2020 et, surtout, en prévision des élections nationales de 2022. A moins d’un improbable altération de la législation en vigueur, l’ancien syndi-caliste ne peut pas et ne pourra pas se porter candidat à la Présidence. Pour revenir prochainement au pouvoir, la gauche ne peut se passer de l’appui de Lula. Néanmoins, pour vaincre, elle a besoin de prendre de sérieuses distances avec une figure historique dont l’image a été considérablement abimée. "Lula libre", tel était le slogan qui sem-blaient réunir toutes les forces de la gauche brésilienne pendant les 580 jours d’empri-sonnement de l’ancien Président. Lula libéré s’acharne à conduire son parti et les forma-tions proches dans une impasse. Après la mise en liberté du dirigeant, le Brésil n’a pas assisté à la mobilisation politique et sociale que son camp avait annoncée. A peine sorti de sa cellule, l’ancien président a commencé à attaquer le gouvernement Bolsonaro. Reprenant son rôle favori de martyr, il a évidemment répété qu’il était la victime innocente d’un complot fomenté par des juges au service des élites. Lula a encore juré qu’il saurait se venger de l’ancien magistrat Sergio Moro, responsable de sa condamnation et de son emprisonnement. La radica-lisation de discours gauchisants, les propos rageurs n’ont guère enflammé que les mili-tants convaincus et les adeptes qui confondent volontiers leurs désirs de soulèvement et de convulsion sociale avec la situation politique réelle. L'ancien Président Lula à sa sortie de prison en novembre 2019. Les observateurs plus sereins le savent : la libération du capitaine qui commence à pren-dre de l’âge (74 ans aujourd’hui) crée plus de difficultés pour l’opposition qu’elle ne con-tribue à la remettre en ordre de bataille. A l’origine de ces problèmes, il y a d’abord l’équation personnelle de l’ancien président. Depuis la création du PT en 1980, Lula a toujours cherché à neutraliser ou à marginaliser des personnalités qui auraient pu jouer des rôles de premier plan au sein de son parti ou à l’intérieur des formations politiques proches. Après la conquête du pouvoir, le leader a souvent privilégié la défense de ses intérêts personnels au détriment de ceux de son propre parti ou des formations alliées. Une autre source de difficulté est le déphasage qui existe désormais entre la structure et la vie d’un parti comme le PT et les formes que prennent les mouvements qui traversent et agitent la société brésilienne. L’ancien chef de l’Etat a assuré pendant plusieurs décen-nies la direction d’une organisation pyramidale et verticale. Plusieurs tendances coha-bitent au sein du parti. Le groupe dominant (animé par Lula) a su néanmoins imposer un mode de fonctionnement qui rappelle le centralisme démocratique en vigueur jadis dans les partis staliniens. L’appareil est une organisation bureaucratique commandée par un chef révéré et son état-major. Il a longtemps exercé une tutelle sur des mouvements sociaux (syndicats de salariés, associations de quartiers, mouvements de sans-logis ou de sans terre) qui servaient de viviers de recrutement, fournissaient des troupes disci-plinées et renforçaient la capacité de mobilisation du parti. Ce système pyramidal est aujourd’hui en total décalage avec les nouvelles dynamiques de contestation sociale souvent lancées sur les plateformes numériques, horizontales et rejetant les modes de représentation et de délégation de pouvoir traditionnels. La gauche classique dont le Parti des Travailleurs a longtemps été l’avant-garde a tardé à comprendre ces nouvelles formes d’expression collective. Elle se montre même très craintive à l’égard de mouve-ments protéiformes qui refusent tout enrégimentement et la tutelle d’appareils centra-lisés. Officiellement, la formation "petista" ne s’oppose pas à cette nouvelle logique de fonctionnement horizontale revendiquée et pratiquée par les jeunes générations, y com-pris au sein de mouvements d’opposition au gouvernement de Jair Bolsonaro. Dans les faits, le parti ne parvient pas à offrir un espace aux leaders que ces mouvements ont choisi et fait émerger. Le Parti des Travailleurs[4] comme les autres formations ne semblent pas avoir mesuré la perte de crédibilité dont souffrent les vieux appareils et le système politique traditionnel. D’aucuns croyaient que le leader "petista" allait profiter de plusieurs mois d’incarcération pour prendre la mesure de cette crise, ébaucher d’autres formes d’organisation politique, envisager un projet neuf. Les observateurs les plus ingénus imaginaient que cette cure forcée avait transformé l’homme et qu’à sa sortie de prison, il surprendrait. Au Lula popu-liste, opposant sans cesse son parti censé représenter le peuple et les autres forces po-litiques vilipendées, allait succéder un Lula rassembleur. En quittant sa cellule, conscient des graves menaces qui pèsent sur la démocratie brésilienne, il prendrait la tête du seul combat qui vaille désormais : la réunion de toutes les forces que le gouvernement de Jair Bolsonaro révulse. Le leader messianique d’un socialisme radical allait se muer en père d’une nation déchirée. Il mettrait son capital politique au service de la cause la plus noble : la recherche du dialogue et de la convergence entre toutes les forces qui veulent empêcher une dérive autoritaire. Lula libre allait devenir le Nelson Mandela du Brésil. Le leader "petista" n’a pas opéré une mue improbable derrière les murs de sa prison. Il conti- nue à faire passer ses intérêts personnels et ceux de son parti avant la construction d’un front d’opposition au gouvernement Bolsonaro. Les analystes candides ou aveuglés par leurs sympathies partisanes ont osé cette com-paraison, montrant ainsi qu’ils connaissaient mal la trajectoire de l’ancien avocat et Prési-dent Sud-Africain. Ils n’osent pas afficher clairement leur déception. Le leader "petista" n’a pas opéré une mue improbable derrière les murs de sa prison. Il continue ainsi à faire passer ses intérêts personnels et ceux de son parti avant la construction d’un front d’opposition au gouvernement Bolsonaro. Il persiste à vouloir imposer son organisation comme une avant-garde à laquelle devraient se rallier ou se soumettre les autres formations de gauche. Après son arrestation en avril 2018, Lula a tout fait pour garder le contrôle du parti. La cellule de Curitiba où il était emprisonné est devenue le nouveau QG du parti. Reste que la capacité d’influence du vieux leader sur sa propre formation et sur la vie politique a été réduite. La condamnation prononcée dans l’affaire du Triplex de Guaruja signifiait déjà qu’il ne pourrait plus être candidat à une élection pendant au moins huit ans. Une longue parenthèse s’ouvrait donc dans la carrière de Lula, parenthèse qui a favorisé l’émancipation de plusieurs dirigeants du Parti des travail-leurs et de formations proches. Tous ces responsables ont cru qu’un vent de renouveau allait souffler à la gauche de l’échiquier politique, favorisant l’émergence de nouveaux leaders et l’élaboration de projet d’alternance politique. En 2019, des représentants du PT et de formations proches (PSOL, PCdoB, PDT, PSB)[5] se sont d’ailleurs retrouvés plusieurs fois pour élaborer une plateforme commune et jeter les bases d’un large front d’opposition au gouvernement Bolsonaro, voire d’une alliance destinée à préparer le scrutin national de 2022. Avec la libération de Lula en novembre 2019, ces protagonistes espéraient une accélération des pourparlers engagés. Ils atten-daient que l’ancien président (condamné au total à près de 26 années de prison et inéligible) pèse de tout son poids pour faciliter la conclusion d’un accord entre ces diver-ses formations. Pure ingénuité ! Le vieux capitaine ayant retrouvé sa liberté de mouve-ment a immédiatement fait comprendre qu’il entendait conserver la haute main sur la direction de son parti, que les initiatives prises par ses subordonnés n’engageaient pas le PT, que toutes les forces de la gauche devaient demeurer soumises aux choix stratégiques de l’avant-garde autoproclamée. Le combat commun pour la préservation de l’Etat de droit, de la démocratie et des libertés fondamentales pourrait attendre. Pour le Parti des Travailleurs ramené à l’obéissance, l’important est ailleurs. Il s’agit de défendre un martyr, de vanter les conquêtes que la gauche aurait accumulées lorsqu’elle dirigeait le pays, de redorer un bilan pour le moins terni par des scandales de corruption évidemment inventés par les adversaires politiques. L’impératif majeur, c’est la restauration de la biographie du patriarche. Dès la remise en liberté de son chef, le principal parti d’opposition a renoué avec les petits calculs et la stratégie de boutiquier qu’il avait privilégié lors de la préparation du scrutin national d’octobre 2018. A l’époque, bien avant le lancement de la campagne, le PDT (une des forces rivales du PT à gauche) avait annoncé la candidature à la Présidence de son dirigeant, l’avocat Ciro Gomes. Ministre de plusieurs gouvernements depuis trente ans (titulaire portefeuille de l’intégration nationale dans le premier gouvernement de Lula), ancien gouverneur de l’Etat du Ceará, ex-député fédéral, déjà candidat à la prési-dentielle à plusieurs reprises, l’homme était une des rares personnalités de dimension nationale sur laquelle la gauche pouvait miser alors que la participation de Lula devenait de moins en moins probable. C’est d’ailleurs à cette conclusion qu’étaient parvenus plu-sieurs responsables du PT à quelques mois du scrutin. Ils avaient décidé d’apporter un soutien actif à Ciro Gomes et de participer à sa campagne. Un rapprochement avait alors eu lieu entre des représentants du PDT et du Parti des Travailleurs. Ciro Gomes, leader du PDT. Cette initiative allait être rapidement dénoncée et torpillée par Lula. Le leader "petista" maintiendra sa candidature jusqu’en août 2018. Déjà condamné pour l’affaire du triplex, il savait pourtant que celle-ci ne serait pas homologuée par les magistrats en charge de l’organisation et du suivi des consultations électorales. Lorsque ces juges ont confirmé qu’ils feraient appliquer la loi, Lula a décidé de parrainer Fernando Haddad, l’ancien maire de Sao Paulo désigné comme candidat de substitution. Convaincu que tous les suffrages que lui attribuaient les sondages se reporteraient sur cet "hologramme", l’an-cien Président a choisi d’affaiblir la candidature de Ciro Gomes qui commençait alors à progresser dans les enquêtes d’intention de vote. Battu au premier tour, le leader du PDT va dénoncer la trahison dont il a été victime et refusera d’apporter un soutien même discret à Fernando Haddad pour le second tour. Depuis, les relations entre le Parti des Travailleurs et la formation de l’ancien gouverneur du Ceará sont extrêmement tendues. Les autres partis d’opposition ont eux aussi pris leurs distances avec le PT. Ils ont profité de l’incarcération de Lula pour s’émanciper d’une tutelle encombrante. Ils n’acceptent plus d’être soumis à l’hégémonie de la formation "petista". Les velléités d’émancipation existent aussi à l’intérieur du Parti des Travailleurs. Depuis quelques mois, des voix s’élèvent pourtant pour exiger qu’un bilan lucide des treize années de direction du pays soit enfin réalisé. Ces voix estiment la gauche doit recon-naître publiquement qu’elle a participé à un des plus importants scandales de corruption de l’histoire récente du pays et qu’elle a été incapable de mettre en œuvre les réformes structurelles indispensables pour moderniser l’Etat, réduire les inégalités et adapter l’économie nationale aux enjeux du 21e siècle. Pendant plus d’une décennie, l’alliance formée autour du PT n’a pas esquissé l’ébauche d’une réforme de la fonction publique, de la fiscalité ou d’un système politique de moins en moins en phase avec la société. Après avoir quitté le pouvoir, le parti et ses alliés n’ont jamais remis en cause une politi-que économique désastreuse et la conception très dirigiste de l’Etat qui a prévalu. Selon les responsables de ces organisations, la pire récession que le Brésil ait connu n’aurait rien à voir avec la gestion des années antérieures à 2016, lorsque Dilma Rousseff a été destituée par le Congrès. Dans les conversations privées, de nombreux élus et repré-sentants des partis dits progressistes admettent pourtant que sans un sérieux bilan des années Lula, la gauche brésilienne ne parviendra pas à retrouver un minimum de crédi-bilité. Ces personnalités lucides craignent cependant les foudres de l’icône et ne se hasardent guère à formuler en public les critiques qu’ils murmurent en coulisse. Le risque municipal. Officiellement, la première formation politique du pays n’envisage pas ce réexamen des années de pouvoir. Elle est mobilisée pour défendre son chef historique, restaurer son image de défenseur des pauvres, cultiver son aura de martyr et préparer le temps pro-chain qui verra le sauveur suprême réhabilité retrouver tous ses droits civiques. Cette approche eschatologique crée évidemment de sérieux remous au sein même du Parti des Travailleurs et chez les alliés qui sont aujourd’hui préoccupés par des enjeux plus prosaïques et immédiats : la préparation des élections municipales d’octobre 2020. Le temps désormais disponible peut être insuffisant pour dépasser les dissensions internes qui secouent le Parti des Travailleurs et définir des plateformes communes avec les formations alliées. L’organisation de Lula pourrait donc se retrouver en position de faiblesse à la veille d’un scrutin dont l’enjeu n’est pas mineur. Sur ses premières décen-nies d’existence, le PT a construit son ascension politique par la conquête du pouvoir à l’échelon municipal. C’est aussi à ce niveau que sa perte d’influence a commencé à apparaître après les années de pouvoir. Après les élections de 2008, le parti s’était assuré la direction de 25 des 96 grandes villes brésiliennes[6]. A l’issue du scrutin de 2012, il ne contrôlait plus que 18 des principales agglomérations du pays. Avec la consultation de 2016, on ne comptait plus qu’un seul de ces pôles géré par un maire "petista". Entre 2012 et 2016, la formation de Lula a perdu 10 millions de suffrages[7]. Les élus communaux sont souvent des acteurs majeurs lors des campagnes qui préparent les élections na-tionales (Présidentielle, choix des députés et des sénateurs fédéraux). Si le premier parti de gauche ne parvient pas à reconstituer un réseau large de relais locaux, il abordera le scrutin national de 2022 en position de faiblesse. Le PT et les élections municipales : de l'ascension à la chute. Source : Tribunal Superior Eleitoral. A São Paulo, première mégapole du pays (9,1 millions d’électeurs), on recensait en février 2020 sept pré-candidats appartenant au PT. De son côté, ignorant les premiers concurrents annoncés, Lula voudrait imposer comme candidat au poste de maire Fernando Haddad, lequel a annoncé qu’il ne se présenterait pas. La pagaille est encore plus évidente à Recife, la capitale de l’Etat du Pernambouc. Lors des élections nationales de 2018, l’ancien Président avait empêché la député Marília Arraes (PT) de concourir pour le poste de gouverneur de l’Etat afin de ne pas affaiblir le candidat du Parti Socialiste Brésilien (PSB), une formation alliée. Il s’agissait alors d’obtenir en échange la neutralité ou le soutien de ce PSB à la candidature de Fernando Haddad au premier tour du scrutin présidentiel. Aujourd’hui, Lula s’oppose au choix des instances locales de son parti qui privilégient une alliance avec le PSB. Il entend défendre la candidature au poste de maire de Marília Arraes….un projet qui aboutirait à rompre le pacte entre les deux partis et à affaiblir les chances du candidat du PSB…Au sein même du Parti des Travailleurs des voix se sont élevées contre le choix de Lula en soulignant que l’union de la gauche devrait être la priorité… Peu à peu, les voix qui rejettent le centralisme dirigiste et autoritaire de Lula commen-cent à s’exprimer. Considéré comme un des principaux défenseurs de l’idée selon la-quelle le PT devrait s’effacer (et cesser d’envisager de présenter partout ses propres can-didats à la prochaine élection) afin de favoriser la constitution d’un front large d’op-position au gouvernement actuel, l’ancien gouverneur du Rio Grande do Sul Tarso Genro a cherché depuis deux ans à faire émerger des projets d’alliance à Porto Alegre et dans l’Etat de Rio de Janeiro. Ce n’est pas la première fois que ce leader ébauche une tentative de dissidence. En 1998, fort de sa réussite comme maire de Porto Alegre, il avait envisagé de se présenter à l’élection présidentielle qui avait lieu la même année. Avant qu’il engage une campagne à l’intérieur du PT, sa pré-candidature avait été torpillée par Lula et ses sbires. Aujourd’hui, son initiative paraît rencontrer plus d’écho. A Rio de Janeiro, le Parti des Travailleurs pourrait appuyer la candidature à la mairie d’un membre du PSOL. Dans la capitale du Rio Grande do Sul, il devrait se rallier à celle de Manuela d’Avila, du PCdoB. Dans les deux cas, ces personnalités ont confirmé que les négo-ciations engagées avec le PT traitent déjà d’un programme commun pour administrer les communes en question. Ces avancées n’empêchent pas Lula d’affirmer encore aujour-d’hui que ces projets d’alliance ne seront officialisés que si les deux partis d’extrême-gauche renoncent à présenter leurs propres candidats à la mairie de Sao Paulo et intè-grent la campagne de la personnalité qui représentera le Parti des Travailleurs. Tarso Genro s’oppose publiquement à cette hypothèse et n’hésite plus à affirmer qu’un tel marchandage serait une erreur de bureaucrate. Il prend évidemment le risque de se faire vertement rabrouer, comme ce fut le cas en 2019 du gouverneur de l’Etat de Bahia, Rui Costa. Dans un interview à la presse hebdomadaire, l’élu du PT avait alors suggéré que son parti lance une campagne sur le thème de la sécurité publique et élargisse sa stratégie d’alliance au-delà du camp étroit des formations qui défendaient la libération de Lula. Quelques heures après la divulgation de l’interview, la direction nationale du Parti des Travailleurs publiait un communiqué réfutant point par point les propositions du gouverneur. A force de vouloir séduire, de se dédire et de revenir sur ses engagements, l’icône de la gauche a fini par perdre la confiance de ses plus proches soutiens. Au cours de conver-sations privées, Lula aurait assuré à Rui Costa et au gouvernement du Ceará Camilo Santana qu’ils seront à nouveau investis par le parti en 2022 pour tenter la réélection. L’ancien Président a pris le même engagement envers l’actuel gouverneur de l’Etat du Maranhão, Flavio Dino, membre du PCdoB. Les trois interlocuteurs de Lula n’accordent pourtant guère de crédit à de telles promesses. Ils savent que le leader "petis-ta"commence toujours par charmer tous ses interlocuteurs pour conserver leur appui, fait ensuite un tri quitte se renier et à décevoir. Dino est une personnalité montante au sein de la gauche brésilienne. Aujourd’hui son ambition est de rénover en profondeur son propre camp et de déboulonner la statue du commandeur, deux tâches très difficiles. Sa popularité au sein de l’opposition a grandi rapidement en 2019, après les attaques de type xénophobe que Bolsonaro a proféré à l’encontre des gouverneurs des Etats du Nord-Est. Depuis, ce leader régional a cherché à nouer des alliances avec toutes les forces politiques heurtées par les propos discriminatoires proférés par le chef de l’Etat. Il a pris des contacts avec des personnalités aussi diverses que José Sarney, Fernando Henrique Cardoso (deux ex-Présidents) ou Luciano Huck, un présentateur de télévision très populaire et pressenti comme un futur candidat de centre-droit au prochain scrutin présidentiel. Récemment, des interlocuteurs de Lula et de Gleisi Hoffmann (présidente du PT) ont divulgué dans la presse l’information fausse selon laquelle Flavio Dino aurait effectivement été invité par Lula à changer de parti, à adhérer au Parti des Travailleurs pour être investi comme candidat à la Présidence en 2022. La manœuvre n’avait qu’un seul objectif : faire comprendre à Fernando Haddad qu’il n’est pas le seul prétendant et que, in fine, c’est bien le "commandeur" qui choisira. S’il tarde à s’engager en toute clarté dans la campagne des élections municipales, le Parti des Travailleurs annonce qu’il se mobilise désormais pour une tâche qui semble urgente : un rapprochement avec les églises pentecôtistes et la mouvance évangélique qui a largement contribué à l’élection de Bolsonaro et contribue encore au maintien de la popularité du Président. Deux apparatchiks du PT ont été chargé de cette mission et cherchent à monter des groupes de "pentecôtistes progressistes". Ils doivent aussi lances des plateformes numériques de communication avec ce secteur de l’électorat. Il s’agira d’attirer l’attention des religieux sur les contradictions qui existent entre la politique des bolsonaristes et les "principes chrétiens". Le Parti de Lula va utiliser dans cette offensive les programmes de la chaîne de télévision TVT créée par la CUT, un syndicat proche. La chaîne a lancé depuis fin 2019 tous les samedis une programmation spécialement destinées aux fidèles des églises évangéliques. Pour séduire cet important secteur de la population, le parti va réduire son engagement auprès ou en faveur des minorités comme les mouvements homosexuels et féministes. Il prévoit de privilégier des thèmes plus consensuels (le chômage, la reprise de la croissance) et mieux adaptés au conservatisme des pentecôtistes. Intentions de vote au premier tour de l'élection présidentielle de 2022. Source : Enquête réalisée auprès d'un échantillon de 2000 personnes par l'institut Atlas Politico, pendant la première semaine de février 2020. *Ministre de la Justice du gouvernement Bolsonaro. **Animateur du réseau de TV Globo. Cet effort de communication et de propagande peut affaiblir les liens créés entre la mou-vance évangélique et le camp bolsonariste, notamment si les résultats économiques obtenus par le gouvernement restent décevants. Il ne sera pas suffisant pour renouveler la gauche brésilienne et lui redonner une crédibilité politique. Sans une réforme des modes d’organisation (très verticaux et bureaucratiques), un renouvellement des leaders et un effort de refonte des programmes de gouvernement, ce pôle de la vie politique pourrait bien connaître sur les prochaines années un effondrement. Mois après mois, les enquêtes d’opinion montrent que Lula est lui-même affecté par le vieillissement des structures politiques et des hommes. Les derniers sondages réalisés en février 2020 mon-trent que si les élections présidentielles avaient eu lieu alors, le "petista" aurait été battu par Jair Bolsonaro. A suivre : Une vision surannée du développement économique. [1] Nom donné en Portugais aux membres du PT. On parle aussi de "petismo" pour évoquer le courant d’idées et l’influence du parti. [2] Le lien construit entre le leader du PT et les couches les plus pauvres s’est considé-rablement affaibli à partir du début de la dernière décennie et de la crise économique qui a marqué le second mandat de Dilma Rousseff. A partir de 2017-2018, cet électorat a été capté par le mouvement qui préparait la candidature de Jair Bolsonaro et a organisé sa campagne. [3] La justice a estimé en 2017 que Lula a reçu en pot de vin d’une entreprise de construction impliquée dans le scandale de Petrobras un appartement triplex à Guaruja, une station balnéaire de l'Etat de São Paulo. Le prévenu a été condamné en seconde instance à une peine de 12 ans et 1 mois qu’il a commencé à accomplir en avril 2018. [4] Le Parti des Travailleurs restait à la fin de 2019 la première formation politique de gauche par le nombre d’adhérents (1,475 million). [5] Le Parti Socialisme et Liberté (PSOL) est une formation d’extrême gauche créée en 2004 par des dissidents du PT. Réunissant deux tendances de gauche et d’extrême-gauche, il se réclame d’un socialisme démocratique et comptait à la fin 2019 un peu plus de 180 000 membres. Le Parti Communiste du Brésil (PCdoB) regroupe 410 000 adhé-rents et se réclame d’un socialisme marxiste. Le Parti Démocratique Travailliste est une formation de centre-gauche réunissant 1,126 million de membres. Le Parti Socialiste Bré-silien est aussi une organisation de centre-gauche qui revendique 618 000 adhérents. [6] Les 20 capitales les plus peuplées et les 70 villes de plus de 200 000 habitants com-posent cet ensemble qui regroupe 38,7% de l’électorat appelé à voter en octobre 2020 (147,4 millions d’électeurs). [7] Le PT dirigeait 638 communes au milieu de la décennie passée, il n’en gouverne plus que 256 depuis 2016. En octobre 2020, les électeurs de 5.568 communes (les deux com-munes du District Fédéral et de l’Ile de Fernando de Noronha n’élisent pas de repré-sentants locaux) vont élire leurs maires et les membres des assemblées municipales.
- Bolsonaro affronte un congrès plus puissant.
En ce début de 2020, la relation entre le pouvoir exécutif et le Congrès fédéral est encore plus chancelante qu’aux premiers temps du mandat présidentiel, lorsque le nouveau chef de l’Etat reprenait ses slogans de campagne, fustigeant la classe politique, la dé-mocratie représentative, les institutions en général. Selon des enquêtes réalisées par les grands médias nationaux auprès des présidents de groupes parlementaires, le Président serait désormais assuré du soutien fidèle de 30 députés (sur un total de 513, soit un taux de 5,8%). Jair Bolsonaro n’a pas voulu construire une majorité parlementaire et respecter le modus operandi du système politico-institutionnel brésilien désigné sous le terme de présidentialisme de coalition. Affirmant qu’il s’agissait de rompre avec ce système et avec la politique traditionnelle, le gouvernement n’a pas cherché construire une coalition de partis, à négocier un programme commun, à élargir en contrepartie le gouvernement en proposant des postes de responsabilité à des alliés. Pour faire adopter ses projets de lois et d’amendements à la constitution, il se retrouve tributaire de majorités de circonstance. Un an après le début du mandat, le cercle des parlementaires loyaux est devenu si étroit que l’exécutif ne parviendrait sans doute pas à faire adopter par le Congrès la plus con-sensuelle des propositions de lois. La fragilité de la base de soutien dont disposait l’exé-cutif était déjà évidente en février 2019 (rentrée parlementaire), lorsque Jair Bolsonaro pouvait encore compter sur les voix des députés et sénateurs du PSL, le parti qu’il l’avait porté à la tête de l’Etat en octobre 2018 et qui était parvenu à faire élire 52 députés et 4 sénateurs. Représentant le chef de l'Etat fraîchement installé, les leaders parlementaires du PSL disposaient alors d’une capacité d’influence qui leur permettait d’ajouter aux voix des parlementaires de la formation, celles de députés et sénateurs de la droite tradition-nelle et du centre. A la fin de 2019, le Président et son clan familial ont pris l’initiative d’entrer en conflit avec la direction nationale du PSL, puis de quitter ce parti. Le noyau d’élus sur lequel peut encore compter le gouvernement au Congrès est devenu insigni-fiant. La famille Bolsonaro, les leaders parlementaires bolsonaristes et les militants les plus fidèles ont alors annoncé la constitution d’une nouvelle formation, l’Alliance pour le Brésil. Celle-ci ne sera pas mise sur pied avant plusieurs mois. Dans l’intervalle, le Prési-dent va affronter une situation très délicate : il ne disposera plus de partenaires de poids au sein d’un Congrès qui se sent moins que jamais engagé à faciliter la tâche de l’exé-cutif. Séance pleinière du Congrès réunissant les députés et les sénateurs. Le refus de respecter le Présidentialisme de coalition n’a pas constitué un obstacle insur-montable pendant les premiers mois du mandat lorsqu’il s’est agi de faire adopter par les chambres des mesures économiques urgentes. La proposition de réforme des régimes de retraite (un projet relativement impopulaire et délicat sur le plan électoral) a été votée à une très large majorité par les deux assemblées. D’autres textes présentés par le gou-vernement ont aussi été adoptés sans difficulté : c’est le cas de la nouvelle législation sur les procédures d’appels d’offre et celle dite de liberté économique (qui facilite la création d’entreprise, réduit les procédures administratives et flexibilise le droit du travail). Dans tous ces cas, les leaders de nombreux groupes parlementaires partageaient le dia-gnostic de l’exécutif sur les enjeux économiques et budgétaires. Cette convergence ino-pinée ne s’est guère manifestée sur d’autres questions. Quasiment toutes les autres pro-positions soumises par l’exécutif ont été rejetées par le Congrès et le taux de rejet a at-teint des niveaux rarement observés depuis le retour à la démocratie il y a 35 ans. Les rares projets de lois approuvés par les députés et les sénateurs ne l’ont été qu’après avoir été sérieusement amendés. Plusieurs textes présentés par l’exécutif comme me-sures provisoires[1] sont devenus caducs car le Congrès ne les a pas adoptés avant la fin du délai prévu. Une de ces mesures a même été renvoyée à l’exécutif parce que les par-lementaires l’ont jugée contraire à la constitution. Considérés aussi comme anti-constitutionnels par les membres du Congrès plusieurs décrets[2] présidentiels ont été refusés. Ainsi, en mai 2019, le Sénat a rejeté le décret qui assouplissait les règles de dé-tention d'armes, l'une des promesses phares du candidat pendant la campagne[3]. Les vetos apposés par le chef de l’Etat à plusieurs amendements parlementaires ont été ensuite annulés par le Congrès. Ces situations de tension ou de conflit ouvert entre les deux pouvoirs contribue évidemment à renforcer l’incertitude et l’insécurité juridique. Un Président affaibli. On assiste donc depuis un an à un affaiblissement marqué de la capacité du Chef de l’Etat à impulser les processus législatifs et à peser sur les travaux parlementaires. Sur les premiers mois du gouvernement Bolsonaro, il a fallu que le Congrès assume un rôle nouveau de force motrice pour que le bilan des réformes ne soit pas insignifiant. Désormais, ce rôle devrait être renforcé. Pour mesurer le changement de rapport de forces, il faut s’arrêter ici à un épisode de la vie publique pratiquement passé inaperçu dans la presse occidentale. En avril dernier, les parlementaires ont voté un amendement à la constitution qui érode les prérogatives de l’exécutif en ce qui concerne les modalités d’exécution de plusieurs lignes de dé-penses inscrites au budget fédéral. La législation brésilienne considère que les lignes du budget qui ne correspondent pas à des dépenses obligatoires[4] comme des auto-risations de dépenses et non pas comme des obligations : le gouvernement peut choisir de ne pas exécuter une partie, voire la totalité de ces dépenses qualifiées également de discrétionnaires. Lorsque les parlementaires analysent un projet de loi budgétaire, ils rédigent des amendements. Présentés par des élus isolés ou par des groupes de parle-mentaires représentant une même région, ces amendements visent à définir les moda-lités d’utilisation (la destination) de telle ou telle volet des dépenses discrétionnaires. En général, le ou les auteurs de l’amendement entendent orienter la dépense afin qu’elle permette la réalisation de projets (amélioration d’un service de santé et d’éducation, voirie, aménagements urbains, autres infrastructures, etc..) concernant directement leurs électeurs ou des circonscriptions dans lesquelles le groupe est influent et bien repré-senté. En 2019, le Président Bolsonaro accusait les parlementaires de vouloir réduire ses préro-gatives au point de devenir une reine d'Angleterre...Il a tout fait pour voir sa capacité d'initiative s'éroder... Jusqu’en 2014, le gouvernement a utilisé les amendements d’élus isolés ou de groupes parlementaires pour construire ou renforcer sa majorité au Congrès : il négociait avec les élus ou groupes d'élus l’exécution des crédits concernés en contrepartie de votes favorables aux projets qu’ils présentait. Depuis 2014 et le vote d’un amendement à la loi fondamentale, le gouvernement doit exécuter obligatoirement les crédits corres-pondants à des amendements de parlementaires isolés. Un autre amendement constitu-tionnel voté en avril 2019 oblige le gouvernement à exécuter tous les amendements, y compris ceux présentés par les groupes géographiques d’élus. Cette disposition a été appliquée pour la première fois pour la loi budgétaire de 2020. Elle signifie que le gouvernement ne peut plus utiliser comme arme de négociation avec les députés et sénateurs la libération des amendements pour élargir ou consolider des majorités parle-mentaires lors de votes au Congrès. Elle signifie aussi qu’à terme, avec la multiplication d’amendements, l’exécutif peut perdre la main sur une grande part des dépenses discrétionnaires[5]. Facheuse posture pour un pouvoir qui prétend conduire et gérer son budget avec rigueur.... Un régime parlementaire de facto ? Le vote de cet amendement en avril dernier a été perçu et interprété comme une sérieuse défaite pour l'exécutif. Dans un régime politique désormais hybride, le pays se trouve à la merci de majorité fragiles, constituées dans les couloirs du Congrès, en fonc-tion d’objectifs particuliers et indéterminés, sous la conduite de leaders parlementaires qui ont été élus par quelques milliers d’électeurs et donc disposant d’une représen-tativité limitée De toutes les façons, il s’agit d’un dispositif de gouvernance très précaire. Alors que le pays est confronté à d’énormes défis qui exigent des solutions urgentes, ce constat est très préoccupant. Désormais, il semble inutile d’espérer que le Président Bolsonaro (qui passe son temps à se plaindre des obstacles qui seraient créés pour para-lyser son gouvernement) change radicalement et accepte enfin de construire une majo-rité parlementaire qui lui garantisse un minimum de stabilité et de force politique. Un autre pari (moins hasardeux ?) est celui qui consiste à imaginer que les leaders parle-mentaires parviendront à faire passer leurs intérêts particuliers au second plan et continueront à promouvoir les réformes sans lesquelles le Brésil ne parviendra pas à sortir de la crise. . . [1] En cas d’urgence, le chef d’Etat est habilité à adopter des mesures provisoires (medidas provisórias) ayant force de loi qui sont alors soumises à approbation du Congrès. Ces mesures restent en vigueur 60 à 120 jours, à moins d'être abrogées plus tôt par le Congrès. Si le Congrès les adopte avant la fin du délai, elles deviennent des lois défini-tives. [2] Il est habilité, en circonstances normales, à obtenir du Congrès une délégation légis-lative (art. 68) lui permettant d’édicter des mesures comparables aux ordonnances fran-çaises sous la Ve République. Le Président au Brésil constitue donc un véritable organe législatif partiel. [3] Ce décret revenait sur une loi de 2003 qui limitait drastiquement le permis de port d'armes pour les citoyens. [4] Les dépenses obligatoires sont les dépenses de fonctionnement (personnel, dépen-ses courantes), les transferts sociaux, les transferts aux Etats fédérés et communes, les charges financières. [5] En 2020, sur un total de 135,9 milliards de BRL de dépenses discrétionnaires (3,77 % du total des dépenses programmées), les crédits faisant l’objet d’amendements n’atteignent que 15,4 milliards (11,3%). Les deux chambres n’ont pas caché qu’elles entendaient pré-senter dans l’avenir des amendements qui couvriraient une part croissante des dépenses discrétionnaires. Cela signifie que pour respecter les dispositions constitutionnelles au-quel il est astreint (depuis 2016, le total des dépenses budgétaires ne peut pas aug-menter plus que l’inflation), le gouvernement devra contingenter les crédits discré-tionnaires sur lesquels il aura encore la main...Pour de nombreux membres du Congrès, l’objectif est désormais de rendre obligatoire la totalité des dépenses inscrites dans la loi bud-gétaire.
- Au-delà des chiffres officiels du chômage.
La population vivant dans l’économie informelle augmente. Le travail manque pour 27,6 millions de personnes. Dans le courant de janvier 2020, le Ministère du Travail et de l’Emploi et l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE) ont publié les résultats d’enquêtes et de collec-tes de données sur la situation de l’emploi au cours et à l’issue de la première année du gouvernement Bolsonaro. Le Président lui-même et les principaux ministres concernés ont souligné les bons résultats apparents de ce premier exercice. Le chômage sur le dernier trimestre de 2019 aurait concerné 11% de l’effectif de la population en âge de travailler (ayant 14 ans ou plus) et effectivement disponible, soit 11,632 millions de per-sonnes sur un total de 106,184 millions. Ces données sont collectées et publiées dans le cadre d’une enquête nationale sur un échantillon de domiciles réalisée par l’IBGE et désignée sous le sigle en Portugais de PNAD. La PNAD est publiée chaque mois. Elle est effectuée auprès d’un échantillon représentatif de la population nationale. Avec un taux de chômage de 11% sur le dernier trimestre de 2019, la baisse est de 0,8 point de pour-centage par rapport au troisième trimestre de la même année et de 0,6 point par rapport au dernier trimestre de 2018. Les experts de l’IBGE calculent aussi taux moyen de chô-mage sur l’ensemble de l’année civile. Pour 2019, ce taux moyen est estimé à 11,86% alors qu’il était de 12,25% sur 2018, soit une diminution de 0,39 p.p. Le taux de chômage continue à suivre une dynamique de baisse graduelle engagée en 2018 alors qu’il avait sensiblement augmenté entre 2015 et 2017. Le Ministère du Travail et de l’Emploi utilise les statistiques du Cadastre Général des Employés et Sans-emploi (CAGED), collectées à partir des déclarations des entreprises et des administrations. Selon les données du CAGED, l’économie aurait permis une créa-tion nette d’emplois formels de 644 079 postes en 2019, contre 529 554 sur l’année antérieure. Les représentants du gouvernement ont souligné à juste titre que ce solde positif était le meilleur enregistré depuis 2013, soit avant la grande récession. Sur les années 2015, 2016 et 2017, le solde avait été négatif. En cumul, le Brésil a alors perdu 2,885 millions d’emplois formels. Depuis 2018, le gain net cumulé porte sur 1,174 millions de postes. Au total, sur la seconde moitié de la décennie qui vient de s’achever, la perte nette est donc de 1,711 millions d’emplois formels. Pour avoir une perception plus fine et rigoureuse de l’évolution de la situation de l’emploi, il ne suffit pas d’évoquer ces données. Il est indispensable de prendre un recul temporel et de s’intéresser aussi à la qualité des emplois qui sont créés depuis la fin de la récession en 2017. A cette fin, il faut intégrer les données sur le chômage dans l’en-semble plus large d’informations sur l’emploi et l’activité que fournit à intervalles réguliers l’IBGE. L’analyse doit aussi porter sur une période de plusieurs années. Les informations récentes fournies par l’IBGE à partir des PNAD permettent de couvrir six années, de 2014 à 2019. Les données élaborées (notamment depuis 2016) révèlent que la dégradation de l’emploi sur les années récentes ne se limite pas (loin s’en faut) à l’aggra-vation du chômage, c’est-à-dire de la perte d’emplois formels par les actifs insérés sur le marché officiel du travail. En réalité, cette dégradation est aussi (et surtout) marquée par l’essor d’activités informelles. Cette dynamique ne s’est pas essoufflée en 2019. L’éco-nomie brésilienne continue à générer davantage de postes de travail dans le secteur informel que dans le secteur formel. La lente amélioration du marché du travail formel est un trompe-l’œil. Les emplois créés relèvent d’abord de l’économie informelle et fournissent des rémunérations médiocres. Les activités informelles en 2019. Le travail informel n’est pas apparu au Brésil avec la récession économique récente. Historiquement, le salariat a été restreint à une parcelle des travailleurs et la flexibilité des relations de travail a toujours été la marque d’une instabilité constitutive de ces relations. Le secteur informel peut être à la fois une porte d’entrée sur le marché du travail et une stratégie de survie familiale. Une même personne ou des membres de la famille circulent de façon permanente entre la formalité et l’informalité, selon les flux et reflux des activités économiques. Sur les années récentes, la notion de travail informel a couvert des situations plus hété-rogènes. Elle concerne des actifs scolarisés et d’autres qui le sont peu. Le secteur informel réunit des travailleurs qualifiés présents dans des secteurs de haute technologie (comme le développement de logiciels, l’offre de services informatiques), des profes-sions libérales (consultant indépendant), des ouvriers de sweatshops, des vendeurs de rue ou des commerçants internationaux (important des marchandises de pays voisins comme le Paraguay). Le point commun à tous ces actifs est d’opérer hors des régu-lations légales du marché du travail. Dans certains cas (notamment pour les actifs qualifiés ou formés), l’informalité peut correspondre à une aspiration à l’autonomie, à une réelle ambition d’entrepreneur. Souvent, elle correspond à la difficulté d’accès à un em-ploi formalisé ou de création d’une entreprise déclarée permettant de bénéficier d’une protection sociale. L’IBGE distingue cinq types d’activités informelles : a) Les employés salariés du secteur privé dont la carte de travail n’a pas été signée par l’employeur et qui ne sont donc pas officiellement déclarés par ce dernier. L’effectif cor-respondant à cette définition était à peine supérieur à 10 millions de personnes en 2015. Il portait sur 11,579 millions de personnes en 2019, soit une progression de 4% par rapport à la taille de la population concernée en 2018. Entrent dans cette catégorie des employés d’ateliers dans les secteurs de la chaussure, de la confection ou du montage élec-tronique. Les travailleurs sans contrat employés par le commerce de détail, l’artisanat familial ou l’agriculture sont aussi d’autres exemples. b) Les employés domestiques qui ne sont pas déclarés par les employeurs et ne détien-nent donc pas de cartes du travail signées. Il s’agit en général ici de personnes assurant plusieurs journées de tâches ménagères sur plusieurs domiciles pendant la semaine. Le nombre de travailleurs concernés progresse depuis 2016. Il est passé d’un peu plus de 4 millions à un peu moins de 4,5 millions d’actifs. c) Les micro entrepreneurs qui ne sont pas inscrits auprès de l’administration fiscale et qui embauchent des auxiliaires non déclarés. Ces actifs peuvent être des commerçants ambulants, des artisans du secteur de la construction, des prestataires de services di-vers. L’IBGE a recensé 832 000 entreprises de ce type sur l’année 2019. d) Les travailleurs autonomes non déclarés auprès de l’administration fiscale. C’est le cas par exemple de tous les actifs qui travaillent en recourant à des applications informa-tiques (dans le secteur des transports, des services divers). Les travailleurs à façon et produisant à domicile à la demande des industries de la chaussure ou de la confection sont une autre illustration. On peut aussi inscrire ici les commerçants de rue, les inter-médiaires commerciaux qui assurent l’importation clandestine de marchandises depuis des pays voisins (Paraguay par exemple). Cette population n’est appréhendée et distin-guée dans les enquêtes de l’IBGE que depuis 2016. L’effectif n’a cessé de progresser depuis. Il concernait en 2019 20,7% des actifs occupés, soit 19,335 millions de travailleurs. e) A ces quatre catégories on peut aussi ajouter les personnes employées comme auxi-liaires familiaux en général non rémunérés. Il s’agit ici de membres de la famille qui aident un parent dans le cadre d’activités commerciales, d’artisanat ou de la production agricole[1]. Tableau n°1. Evolution sur 6 ans de la situation de la population active. Source : PNAD, IBGE. *Les lignes en rose correspondent aux postes de travail existants dans l’économie informelle. Les statistiques de l’IBGE montrent qu’en moyenne annuelle, l’effectif total de person-nes travaillant dans l’économie informelle continue à progresser. Il représente un total de 38,652 millions d’actifs en 2019 (sans considérer les auxiliaires familiaux), soit une pro-gression de 1,055 millions de personnes par rapport à l’année antérieure (+2,8%). Sur l’an-née écoulée, cet effectif représentait 41,4% des actifs occupés, contre 38,9% en 2016. Le rythme annuel de progression de l’effectif d’actifs travaillant dans l’économie informelle commence à diminuer (il était relativement élevé entre 2016 et 2018) mais il reste supé-rieur à celui des effectifs de travailleurs du secteur de l’économie formelle. La progression des travailleurs autonomes. Une des caractéristiques majeures de l’évolution du travail et de l’emploi sur la dernière décennie est la progression marquée (aussi bien en valeur absolue qu’en part de la population active effectivement occupée) des travailleurs autonomes. En 2019, on recen-sait 24,2 millions de personnes correspondant à ce profil (soit 25,9% de la population occupée). Dans ce groupe figurent des micro-entrepreneurs déclarés (selon le statut de Micro-Entrepreneur Individuel ou MEI) ou des travailleurs individuels non déclarés et gé-néralement en grande précarité (individus fournissant des services par le biais d’appli-catifs) Sur les 24,2 millions de personnes recensées comme travailleurs autonomes sur l’année écoulée, 80 % étaient des personnes travaillant dans le secteur informel (soit 19,3 millions, contre 18,116 millions en 2016). Informalité et revenus. Les enquêtes de l’IBGE fournissent également des informations précieuses sur les reve-nus et l’évolution des revenus d’activité des différentes catégories d’actifs qui apparais-sent dans le tableau n°1. Ces données sont présentées au tableau n°2 et concernent les revenus mensuels habituels déclarés par les personnes enquêtées (exprimés en réais). La lecture de ce tableau montre tout d’abord que le revenu moyen toutes activités et tous secteurs confondus progresse très peu en termes nominaux depuis 2016 (la hausse cumulée est de 2,8%, soit un rythme très inférieur à celui de l’inflation). Cette lecture montre aussi et surtout que les revenus des actifs qui ne sont pas insérés dans l’écono-mie formelle sont toujours inférieurs à ceux dégagés par les actifs intégrés au secteur formel. Cela est évident pour les salariés du secteur privé. Une femme employée comme vendeuse dans un magasin de centre commercial et détenant une carte de travail signée est rémunérée au moins au salaire minimum officiel. Un aide vendeur embauché sans contrat formalisé et non déclaré sur un marché de rue sera rémunéré à la convenance de son employeur. En moyenne, ce second profil dégageait un revenu mensuel équivalent à 71% du revenu du premier profil. L’écart de revenu est aussi très marqué chez les employés domestiques. La personne embauchée à temps plein par une famille qui a déclaré cet emploi (et assure une rémunération au moins égale au salaire minimum légal) dégageait en 2019 un revenu mensuel supérieur de 68% à celui réuni par une femme de ménages qui assurait auprès de deux ou trois familles des journées de ménage sans avoir de contrat de travail formalisé. Tableau n°2. Revenu mensuel moyen déclaré selon les situations professionnelles. Source : PNAD, IBGE. La différence de revenu existante entre l’entrepreneur employeur déclaré et le micro-entrepreneur informel est aussi évidente. Elle devient très importante au sein de la caté-gorie des travailleurs autonomes. L’actif déclaré (qui gère une micro-entreprise officiel-lement enregistrée) dégage en moyenne en 2019 un revenu mensuel supérieur de 134% à celui d’un indépendant intervenant dans le secteur informel. Le premier profil concerne par exemple un consultant ou un informaticien indépendants qui parviennent à dévelop-per un marché. Le second profil peut être celui d’un vendeur de rue recourant éventuel-lement à un applicatif pour fournir un service de proximité dans un quartier populaire. Dans tous les cas, le développement d’activités dans le secteur informel ne signifie pas seulement une quasi-absence de protection sociale et de droits sociaux. Ce dévelop-pement signifie aussi un accès à des revenus nettement moins importants. Dans le cas des travailleurs autonomes non déclarés (un effectif d’actifs très important et en progres-sion sur les dernières années), le niveau de revenu moyen atteint est très inférieur au revenu moyen mensuel toutes activités confondues. Files de demandeurs d'emplois dans le centre de São Paulo en 2019. La sous-utilisation de la force de travail. La population de personnes en âge de travailler qui n’exercent pas d’activité, ont des activités professionnelles épisodiques ou sont employées à temps partiel est bien plus importante que l’effectif de travailleurs que les statistiques officielles classent comme chômeurs. La catégorie des demandeurs d’emplois ou chômeurs regroupent pour l’IBGE les personnes qui sont effectivement en recherche active d’un emploi ou d’une activité. En réalité, elle ne représente qu’un des groupes d’actifs totalement marginalisés du mar-ché de l’emploi ou exerçant sur un temps inférieur au durée hebdomadaire légale du travail. Dans leurs enquêtes, les techniciens et experts de l’IBGE définissent trois autres catégo-ries d’actifs qui peuvent être considérées comme les victimes de la croissance très modeste de l’économie et des insuffisances du système national d’éducation et de quali-fication. La première de ces trois populations est formée par les actifs dits sous-occupés. Ce sont des personnes qui travaillent moins de 40 heures par semaine et souhaiteraient travailler sur une durée plus longue. Cette catégorie regroupait 4,733 millions de person-nes en 2016. L’effectif a progressé sur toutes les années suivantes. Il atteignait près de 7 millions de personnes en 2019. La population de demandeurs d’emplois, de chômeurs démotivés et d’actifs sous-occupés représentait 27,58 millions de personnes en 2019. La seconde catégorie qui doit être évoquée ici est celle des "desalentados". Le terme si-gnifie en langue portugaise découragé, démotivé, voire désespéré. Ces "desalentados" ou démotivés sont des personnes en âge de travailler qui n’ont pas d’activité profession-nelle mais qui souhaiteraient en avoir une. Elles ont abandonné toute recherche d’un travail, convaincues qu’il s’agissait d’une démarche vaine. Les raisons de cette conviction sont diverses. En 2019, les "démotivés" représentaient un effectif de 4,761 millions de personnes, soit 4,5% de la population en âge de travailler et disponible. Cette catégorie a vu ses effectifs augmenter fortement et régulièrement depuis 2015. Les "démotivés" âgés de moins de 24 ans (une classe d’âge qui domine cette catégorie) ont vu leur nombre multiplié par trois depuis 2014. Tableau n°3. Effectifs d’actifs inoccupés et sous-occupés. Source : PNAD, IBGE. Une recherche menée en fin 2019 a permis de définir un portrait du groupe de Brésiliens qui sont les plus concernés par ce "desalento". Il s’agit le plus souvent de femmes jeunes, noires ou métisses, ayant conclu très tôt un parcours scolaire insuffisant. Selon cette étu-de, les motifs qui conduisent ces personnes à cesser la recherche d’un emploi ou d’une activité sont dans l’ordre : l’absence d’offre de travail à proximité du local de résidence (63% des personnes interrogées) ou correspondant aux aptitudes acquises (20%), l’âge (10%), l’absence de qualification et d’expérience (8%). Ce second groupe forme avec une troisième catégorie d’actifs ce que l’IBGE désigne sous le terme de force de travail potentielle. La troisième catégorie est formée de tous les actifs qui ne sont pas engagés dans une recherche effective d’un emploi mais par-viennent à exercer des activités ponctuelles et restent motivés pour occuper un emploi qui se présenterait. Cette catégorie a aussi vu ses effectifs augmenter depuis 2015. Elle réunissait en 2019 une population de 3,26 millions de personnes. Au total, l’ensemble formé par les chômeurs officiels, les personnes sous-employés, les démotivés et la dernière catégorie mentionnée représentait en 2019 un effectif de 27,585 millions de personnes. En 2015, la population concernée dépassait déjà 18 millions de personnes. Elle a donc augmenté de 52,5% en quatre ans. Cette force de travail sous-utilisée devrait continuer à voir ses effectifs progresser sur les années à venir, sauf si des efforts sont engagés par la puissance publique dans trois di-rections : un investissement massif dans l’éducation et la qualification professionnelle des populations concernées, la mise en œuvre d’une politique assurant une meilleure distribution géographique des activités et des offres d’emplois, l'expansion et la mo-dernisation des réseaux de transpor public. Quelles perspectives ? L’accroissement significatif des emplois et activités informelles sur les dernières années, la marginalisation d’un nombre de plus en plus élevé de travailleurs sous utilisés ou inoccupés peut correspondre en partie à la lenteur de la reprise économique qui fait suite à la récession des années 2015-2017. Tous les analystes de l’emploi au Brésil recon-naissent qu’il faudrait une croissance plus forte que celle annoncée pour 2020 (2,2 à 2,3%) pour qu’une dynamique de résorption significative du chômage se concrétise. Les pro-jections établies pour l’année en cours concernant la situation de l’emploi anticipent d’ailleurs le maintien d’un taux de chômage supérieur à 11%. Ce taux diminuerait à partir de 2021 (il serait alors voisin ou inférieur à 10%) avec une croissance anticipée égale ou supérieure à 3%. Au-delà de facteurs conjoncturels, le boom de l’économie informelle et l’augmentation du nombre des laissés pour compte de l’emploi est probablement à rapprocher des énormes dysfonctionnements du système éducatif national. De nombreux jeunes cher-chent à entrer sur le marché du travail après un échec scolaire et sans avoir acquis des connaissances de base et un niveau d’études adapté à la demande. Selon une étude de la Banque Mondiale de 2018, 11,2 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans étaient dans ce cas, ce qui représente 23,5% de cette tranche d’âge. A ce premier groupe, les auteurs de l’étude ajoutaient les 8,8 millions de jeunes également déscolarisés, travaillant dans l’économie informelle et ne suivant aucune formation, les 2,2 millions de jeunes en retard scolaire et les 2,8 millions de jeunes qui combinent une formation et un travail précaire. Au total, selon l’institution internationale, la population de futurs travailleurs précaires ou sous-employés serait de l’ordre de 25 millions de personnes dont l’âge varie entre 14 et 29 ans (soit 52% de l’effectif total de cette tranche d’âge). La Banque souligne en effet que les exigences de qualification sur le marché formel du travail seront de plus en plus élevées (le Brésil fait d’ailleurs face depuis plusieurs années à un important déficit de main d’œuvre spécialisée). Ces observations signifient qu'au-delà des variations du taux officiel de chômage, le pays devrait maintenir sur les prochaines années une importante proportion de sa population active dans l’informalité et une exclusion du marché du travail. A moins qu’il n’envisage de révolutionner son système éducatif et ses dispositifs de formation pour favoriser l’inclusion et la mobilité sociale des jeunes issus des groupes les plus défavorisés… A Suivre : les emplois et activités informelles au Brésil. [1] A la population d’actifs informels, on peut ajouter des agents de la fonction publique non titularisés ou occupant des postes temporaires.
- Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (2).
Le mode de gouvernement de Jair Bolsonaro. (suite du premier article). Le vainqueur de l’élection présidentielle d’octobre 2018 se présente comme un militaire. En réalité, il est un vieux routier de la politique traditionnelle[1]. Il a donc réalisé une véritable prouesse de marketing et de communication en se présentant dès la campagne comme l’homme de la rupture avec la "vieille politique", le promoteur d’une conception nouvelle de l’action publique basée sur un rapport direct avec le peuple. Avec ses fidèles, il s’est acharné à dépeindre les institutions parlementaires et judiciaires comme des institutions représentant un univers archaïque, un monde de réseaux dont la seule fonction et d’empêcher le leader d’accomplir les vœux du peuple qui l’a porté à la magistrature suprême. Avant même d’être investi, le vainqueur du scrutin présidentiel a annoncé qu’il ne gouvernerait pas en respectant les règles et les mécanismes du système politico-institutionnel en place. Il a précisé qu’il ne constituerait pas de majorité parlementaire en associant les partis proches du sien à la vie gouvernementale, en distribuant des portefeuilles et des postes dans la haute administration. Il a rejeté la nécessaire négociation permettant de construire la coalition en prétendant que cette négociation était par nature synonyme de clientélisme et de corruption. Pendant les dix premiers mois de son mandat, le Président Bolsonaro a préféré tenter de gouverner comme Président minoritaire et sans majorité stable et construite au Congrès, suscitant des majorités occasionnelles et cherchant à mobiliser en permanence sa base sociale, le noyau dur de son électorat pour que celui-ci multiplie les pressions sur les parlementaires[2]. Le Président Bolsonaro et son clan n’ont pas seulement refusé l’établissement d’une relation saine, pacifique et productive avec les institutions législatives. Ils appliquent une ligne de conduite simple. L’objectif n’est pas de gouverner pour toute la population brésilienne. Cette conception de la gestion des affaires publiques est typique du vieux monde et de la vieille politique avec lesquels il faut rompre. Il faut galvaniser en permanence la base sociale et électorale de la faction au pouvoir, une base qui est encore loin de constituer une majorité mais qui est suffisante pour soutenir le Président. Les enquêtes d’opinion conduites depuis mars 2019 auprès de la population montrent que les sympathisants de droite et d’extrême-droite qui appuient l’équipe Bolsonaro représentent autour de 30% de la population[3]. Pour conserver l’appui résolu de cette base relativement stable, l’exécutif doit d’abord se consacrer à dénoncer sans relâche les institutions et le système politique. Trois Brésiliens sur dix donc. C’est à peu près la taille du noyau de partisans à partir duquel l’ancien capitaine a construit sa candidature. A partir de juin 2017, lorsque ces partisans ont commencé à émerger dans le débat public, leur profil sociologique a pu être dessiné. Le pôle bolsonariste rassemble principalement des personnes ayant une formation supérieure, disposant de revenus mensuels supérieurs à 5 fois le salaire minimum (un peu moins de 1000 réais par mois, soit l’équivalent de 222 euros). Il est majoritairement masculin et fortement marqué par la présence de fidèles des églises évangéliques. Ce noyau n’est évidemment pas homogène mais il s’est cristallisé en rassemblant une bonne partie des brésiliens plutôt de classe moyenne qui se sentent exclus de la vie politique, menacés par un déclassement social depuis l’éclosion de la crise économique en 2014. Le noyau des bolsonaristes les plus fervents réunit des citoyens favorables au retour à l’ordre, très préoccupés et concernés par la violence, la crise politique, le délitement des institutions, les privilèges que s’attribue une part des élites nationales et de la fonction publique. La stratégie du chaos mise en œuvre par Bolsonaro et ses proches pour souder ce noyau intègre une démarche permanente de communication sur les réseaux sociaux (voir encadré n°1). Comme tous les gouvernements à ambition autoritaire de ce siècle, l’Administration Bolsonaro parie sur l’érosion du débat public, sur la perte de signification des mots, sur la normalisation de l’absurde et de l’inacceptable, sur l’adhésion de la population à toutes sortes de théories conspiratoires. Il s’agit de disséminer une sorte de poison qui corrode la langue et la pensée, affaiblisse le sens des mots, éliminant du débat public la logique, l’objectivité et la rationalité. Pour ce faire, il est essentiel d’occuper et dominer l’espace médiatique en multipliant les attaques et en suscitant les polémiques qui sont comme des pièges pour l’opposition. Le Président tient des propos provoquants et agressifs à un rythme épuisant. Pas de semaine sans session d’incontinence verbale, de discours insolents destinés à hystériser la base d’appui virtuelle. La classe politique, les médias et les observateurs passent les jours suivants à débattre des insanités et des idioties proférées par le chef de l’exécutif ou son entourage. L’opposition participe à ce concert de commentaires, répond aux absurdités du discours de l’exécutif au lieu de se consacrer à des tâches essentielles comme la définition de perspectives pour le pays, l’élaboration d’un projet pour les années à venir. L’ensemble de la sphère politique vit comme enfermée dans un présent immédiat. Les défis qui commandent l’avenir du Brésil (éducation, inégalités, réforme des institutions, préservation de l’environnement, criminalité) sont escamotés. Le débat public se réduit aux com-mentaires de "fake-news", à des polémiques dérisoires, à des querelles d’ego dont même la presse à sensation hésiterait à faire son quotidien. Les réseaux bolsonaristes sur la toile. Le Brésil est un des pays les plus connectés d’Amérique du Sud. L’accès à internet sur PC à domicile est encore limité aux catégories les plus favorisées. On recensait cependant 220 millions de téléphones portables de type smartphone en 2018. On estimait alors que 120 millions de personnes (plus de la moitié de la population) utilisaient des messageries comme WhatsApp pour leur usage personnel, pour des discussions de groupes, pour la diffusion et la réception d’informations au sein de communautés, que celles-ci soient nationales ou internationales. WhatsApp permet à ses utilisateurs de rejoindre des groupes immenses comptant jusqu’à plusieurs centaines de membres, ce qui lui donne un pouvoir particulier. Dans un pays où règne la concentration des médias, l’application est devenue un bon moyen pour contourner les réseaux d’information traditionnelles. Plus généralement, les plateformes numériques constituent la principale source d’information (voire la seule) des jeunes générations qui ont abandonné les médias classiques (en 2018, les électeurs âgés de 16 à 34 ans représentaient 22% du corps électoral). Pendant la campagne de l’année écoulée, ces plateformes se sont transformées en puissants outils de propagation de ”fake news”, de fausses nouvelles, notamment à l’initiative des militants favorables à Jair Bolsonaro. Dix mois après l’investiture du Président, les réseaux sociaux continuent à fonctionner comme des espaces de radicalisation et d’appui. Des spécialistes ont commencé à surveiller les groupes pro-Bolsonaro actifs sur les plateformes numériques et les messageries à partir du début de 2018, lorsqu’il s’est avéré que le candidat ne serait pas un simple figurant dans la compétition électorale d’octobre de la même année. Ils ont découvert que les ”fake news” se répandaient de façon typique, au moyen d’une structure pyramidale. Ainsi, de petits groupes d’influenceurs à la tête de l’écosystème WhatsApp pro-Bolsonaro s’employaient activement à manipuler les actualités et créer de fausses informations destinées à devenir virales. Les influenceurs faisaient ensuite descendre ces fausses informations vers de grands groupes constitués des plus ardents militants de Bolsonaro, qui composent son armée de trolls (individus chargés de multiplier les messages sur des forums de discussion). Unis dans leur soutien au leader d’extrême droite, ces trolls ont largement propagé les informations venues des influenceurs. À partir de là, les fake news étaient répandues dans des groupes encore plus importants de Brésiliens ordinaires utilisant WhatsApp pour contourner les médias traditionnels et recevoir, au travers de discussions jouant le rôle de caisses de résonnance, des informations qui les confortaient dans leur décision de voter pour Bolsonaro. Le soutien de WhatsApp à la campagne du candidat a été l’objet de critiques et de polémiques après l’élection d’octobre 2018, lorsqu’il s’est avéré que le service de messagerie était un élément perturbateur de plus dans un monde où les réseaux sociaux servent d’incubateurs aux théories du complot et fausses informations qui ont porté des populistes au pouvoir partout dans le monde. Après la victoire de Jair Bolsonaro, l’utilisation de WhatsApp a diminué mais l’audience du Président sur les plateformes numériques n’a pas fléchi, Facebook, YouTube, Twitter et Gab prenant le relais de WhatsApp. Dix mois après l’investiture de l’ancien capitaine, ces plateformes sont encore les outils principaux de la communication des bolsonaristes. Au début du mandat, les observateurs politiques et la presse ont analysé le climat délétère créé et imposé par l’exécutif en considérant qu’ils avaient affaire à un chef de l’Etat débutant, mal préparé et sans doute incompétent. Journalistes et analystes ont abordé cette nouvelle phase un peu comme des commentateurs sportifs habitués à suivre deux équipes qui entrent sur le terrain de football et disputent la partie en suivant plus ou moins rigoureusement les règles du jeu. Ils ont répertorié toutes les supposées maladresses de l’équipe gouvernementale qui semblait perdre régulièrement de précieuses opportunités alors qu’elle jouait sur son terrain. Peu à peu, les analystes les plus avisés ont compris que l’objectif du nouveau pouvoir n’était pas de faire des buts, de jouer conformément aux règles mais tout simple-ment d’en finir avec le championnat, avec la compétition tels qu’ils fonctionnent. Au lieu de disputer une partie en suivant les normes, il joue pour détruire le jeu, enlever toute crédibilité à l’arbitre, encourager ses supporters à lyncher leurs adversaires, détruire les buts, abîmer la pelouse, produire un climat de paranoïa et de confusion qui conduise à la disparition de l’équipe adverse et à la suprématie du clan Bolsonaro et de ses adeptes les plus fidèles. Les clans qui forment le noyau dur du bolsonarisme sont réunis par un projet populiste de renversement du "système", de destruction de l’establishment. Ils veulent promouvoir une révolution nationale et populaire, écarter "l’oligarchie" qui a tenu le pouvoir pendant des décennies. Pour ce faire, ils entendent recourir à la mobilisation des masses. Dans l’ancien monde il s’agissait de faire descendre le peuple dans la rue, d’exercer une violence réelle en occupant l’espace public et en attaquant les symboles du pouvoir à détruire. Dans le nouveau monde, il s’agit d’abord de susciter l’adhésion des internautes, d’occuper l’agora virtuelle, d’envahir les réseaux sociaux, d’influencer l’univers digital. L’instrument de la révolution nationale et populaire est la démocratie directe twittée[4]. L’activité du gouvernement Bolsonaro ne se réduit pas à la poursuite d’une campagne électorale qui n’a jamais cessé. L’Administration dirigée par l’ancien capitaine est constituée de quatre pôles. Le premier est animé par les bolsonaristes de pure obédience, ces fidèles dont la mission est d’assurer une police idéologique, de poursuivre et d’amplifier la lutte contre le système politique et d’hystériser la base électorale du Président. Un second pôle est organisé autour du Ministre de l’économie, Paulo Guedes. Le troisième est formé par le Ministre de la Justice Sergio Moro et ses proches. Au sein du gouvernement, les missions et les tâches qui exigent coordination et organisation relèvent des militaires. Ce sont les militaires qui confèrent un minimum de cohérence à la gestion gouvernementale. La plupart des domaines de compétence gouvernementale qui n’intéressent pas le Président et son noyau radical sont pris en charge par les militaires. C’est le cas par exemple des projets de modernisation des infrastructures logistiques et du programme de concessions qui sont mis en œuvre par le Ministre des Infrastructures Tarcisio de Freitas, un ingénieur militaire. C’est le cas des Mines et de l’énergie, un ministère commandé par l’ancien amiral de la marine Bento Costa Lima Leite. Sur les premiers mois du mandat, les observateurs ont cru que les trois derniers pôles mentionnés ici allaient dresser le premier, le contrôler, voire l’écarter ou le réduire au silence. Aujourd’hui, tous les secteurs du gouvernements pressentis pour exercer cette tutelle sur le pôle idéologique du bolsonarisme ont battu en retraite et dû accepter son ascendance. Le ministre de l’économie libéral Paulo Guedes dispose d’une marge de manœuvre (il peut mener la politique qu’il souhaite) tant que les mesures et orientations proposées ne conduisent pas à un affaiblissement de la base des fidèles. Si les projets libéraux de Paulo Guedes paraissent renforcer cette base, le ministre est encouragé à poursuivre. Si tel n’est pas le cas, il est immédiatement freiné. Sur les mesures qui ne correspondent pas directement à la sensibilité de cette base mais ne la heurtent pas, le ministre se contente du soutien du Congrès et de celui des militaires pour avancer. Le cas du ministre de la justice Sergio Moro est différent. Alors que Paulo Guedes n’est pas candidat à la Présidence de la république, Sergio Moro l’est. Il peut être demain un adversaire du chef de l’Etat. Ce dernier a invité Moro à faire partie du gouvernement pour être sûr d’avoir à ses côtés un de ses plus grands concurrents politiques directs. Le Ministre Moro contribue certes à la popularité de l’exécutif auprès du secteur de l’opinion qui donne la priorité à la lutte contre la corruption, qui soutient l’opération dite "lavage-express". Le pôle bolsonariste a besoin de cet appui. Mais en même temps, l’ancien juge doit rester au gouvernement, il ne peut plus sortir, sauf lorsqu’il aura décidé d’annoncer sa candidature et d’entrer en campagne. Si la côte de popularité du Président venait à s’effondrer, Moro pourrait être une candidature alternative. Tant que ce scénario n’est pas confirmé, il doit rester membre de l’exécutif. Les militaires de la réserve ou en retraite qui forment le dernier pôle ont long-temps été perçus comme constituant un noyau homogène capable plus que les autres secteurs de l’administration fédérale d’exercer une tutelle sur le clan bolso-nariste. On a même attribué au vice-Président, le général Mourão, l’ambition de mettre aux pas les militants les plus ardents et notamment les propres fils du Chef de l’Etat. Ce n’est pas vraiment ce qui s’est produit au cours des dix derniers mois. Les militaires qui se sont opposés à la garde rapprochée du Président ont été démis de leurs fonctions. Ainsi, en juin 2019, Carlos Alberto dos Santos Cruz (secrétaire général du gouvernement), Franklimberg Freitas (Président de la Fondation des Indiens) et le Général Juarez de Paula Cunha (Président des services postaux fédéraux) ont été exonérés. Les nombreux militaires qui détiennent encore des postes ministériels ou occupent des fonctions de cabinets et dans la haute administration forment un pôle des plus discrets au sein d’une administration fédérale où tout le monde semble prisonnier de tout le monde…Cette discrétion est prudente : à tout moment, personne ne sait au sein de ce gouvernement baroque quel est le secteur qui sera attaqué par le groupe des bolsonaristes les plus fanatiques. (à suivre) [1] Après avoir servi dans l’armée de terre pendant 11 ans (entre 1977 et 1988), ce dernier est devenu réserviste puis parlementaire. Membre élu de l’assemblée municipale de la ville de Rio de Janeiro de 1988 à 1990, il devient ensuite pendant 28 ans (pour 7 mandats consé-cutifs) député fédéral. [2] Au lieu de soumettre aux deux chambres des propositions susceptibles de souder ces majorités occasionnelles, il a préféré transmettre aux députés et sénateurs des textes portant sur des mesures très polémiques et clivantes comme la libération de la possession et du port d’armes, la responsabilité de la démarcation des terres indiennes confiée au ministère de l’agriculture. [3] La dernière enquête d’opinion réalisée en octobre 2019 pour le compte de l’institution financière XP Investimentos donne un pourcentage de 33% d’opinions favorables au Président. [4] Pour ce noyau dur, les institutions politiques, la presse, l’université seraient depuis des lustres contaminés par un "communisme" d’autant plus virulent qu’insaisissable. La révolution culturelle envisagée est une prophylaxie qui doit s’attaquer au système parlementaire, cadre et support d’une vieille politique qui n’est que clientélisme, corruption, pots de vin, accaparement et détournement des fonds publics. Les leaders du Congrès qui s’opposent au gouvernement Bolsonaro doivent être impitoyablement dénoncés et pourchassés. Seuls les magistrats-justiciers qui participent à cette purification de la vie publique sont tolérés. La Cour suprême doit être affaiblie, neutralisée, réformée ou détruite. Elle protège les "communistes" corrompus que sont tous les opposants au bolsonarisme. Pour éradiquer ce qui serait une tumeur avancée et empêcher tout retour de forces adverses au pouvoir, il faut instrumentaliser et détourner le système démocratique afin d’instaurer le plus rapidement possible un régime autocratique bénéficiant de la légitimité élective.
- Le pari risqué des opposants de Bolsonaro (1).
En octobre 2018, Jair Bolsonaro remportait l’élection présidentielle. Dix mois après l’investiture d’un Président hors norme, il semble bien que le Brésil vive un nouveau mode de gouvernement. Le chef de l’Etat consacre l’essentiel de son énergie et de son temps à entretenir la crise politique et institutionnelle qui a commencé il y a cinq ans. Le pays est dirigé par un personnage et par un clan qui ont besoin d’affaiblir en permanence les institutions existantes (du Congrès à la Police Fédérale en passant par la Presse, la hiérarchie militaire, les organismes scientifi-ques, les partis politiques ou les gouvernements des Etats fédérés…) pour conserver leur capital politique. Le Président Bolsonaro a indiqué clairement dès son investi-ture qu’il n’allait pas gouverner au nom et pour tous les Brésiliens. Elu par 58 millions d’électeurs, il gouverne pour satisfaire sa base électorale la plus solide, ses partisans les plus fidèles. La seule priorité du chef de l’Etat est de maintenir un lien fort avec les réseaux qu’il a construit pendant les quatre années précédant le scrutin d’octobre 2018 en voyageant dans tout le pays, en organisant un dispositif d’influence sur des plateformes comme WhatsApp ou twitter. Pour maintenir et consoli-der ce lien fort, Bolsonaro doit continuer à être un Président paradoxal, un Président anti-establishment. Un grand nombre de commentateurs et de leaders politiques considèrent que cette posture met en péril son mandat, que le chef de l’Etat aggrave chaque jour son isolement et qu’il se condamne à l’impuissance. Les opposants et les alliés de circonstances du gouvernement Bolsonaro imagi-nent que le Président finira par abandonner de lui-même le pouvoir ou qu’il sera contraint d’accepter prochainement un rôle de figurant. Ce pari est très risqué. Ayant déjà annoncé qu’il serait candidat pour un second mandat en 2022, l’ancien capitaine devra contourner plusieurs obstacles sur les deux prochaines années pour être capable de motiver à nouveau une majorité d’électeurs lors du prochain scrutin présidentiel. Néanmoins, des circonstances favorables aidant, l’élargissement du soutien dont bénéficie l’exécutif depuis le début 2019, une victoire des bolsonaristes aux prochaines élections municipales de 2020 et le rassemblement d’une majorité d’électeurs autour d’un projet autoritaire sont les éléments d’un scénario qu’il serait aujourd’hui téméraire d’écarter. 1. Les catalyseurs d’une élection (premier article). Il faut sans doute revenir quelques années en arrière pour analyser la victoire de candidat d’extrême-droite. Ce succès est le résultat de la perte de crédibilité subie par le Parti des Travailleurs et les formations alliées au pouvoir depuis 2003. Ces forces politiques ont été impliquées dans une succession impressionnante de scandales de corruption, de pots de vin et de détournements de fonds publics, depuis le "mensalão" en 2005 jusqu’au "petrolão" à partir de 2014[1]. La dégradation mar-quée de l’image et de la réputation des formations gouvernementales suscitera un vif rejet dans l’opinion, rejet qui se renforcera lorsque l’Administration Dilma Rous-seff mettra en œuvre sa désastreuse politique économique de relance à partir de 2012-13. La principale formation d’opposition (le PSDB) ayant été elle-même touchée par les scandales de corruption du début de la décennie, elle n’a eu alors aucune légitimité pour se présenter comme une relève éventuelle. Dans ce contexte, des forces de droite et d’extrême droite vont parvenir à capitaliser sur un sentiment anti-gouvernemental puissant. En campagne permanente depuis 2014, le député fédéral Jair Bolsonaro va apparaître comme le seul postulant capable de faire échec au candidat du Parti des Travailleurs. L’ancien capitaine de l’armée de terre qui disposait déjà de l’appui de milliers de soutiens idéologiques sur les réseaux sociaux a commencé à partir de 2018 à bénéficier de la sympathie des électeurs qui considéraient que le scrutin devait marquer avant tout la déroute de la gauche et du candidat choisi par son leader historique, Lula da Silva. Une seconde motivation qu’a su exploiter le député de Rio de Janeiro est l’in-quiétude suscitée dans la population par la montée de la criminalité et de la violence. A la veille de l’élection, le taux d’homicide était de 31 pour 100 000 habitants (à comparer à celui de l’Europe occidentale, entre 1 et 2 pour 100.000, ou même celui d’un pays très violent comme le Mexique, autour de 19 pour 100.000). Selon les analystes, le coût de la criminalité au Brésil se situerait entre 4,5 et 5,9% du PIB annuel, et plus de 100 factions criminelles regroupant des dizaines de milliers de "soldats" sans limites contrôleraient plusieurs zones géographiques à la périphérie des mégapoles. A cette domination du crime organisé sur les territoires perdus par l’Etat, il faut ajouter la délinquance qui se traduit par une augmentation des délits de toute sorte. Plus généralement, cette victoire doit être associée au rejet par un large secteur de l’opinion des institutions et du système politique. Il faut revenir ici à l’année 2013 et aux puissants mouvements de protestation qui s’expriment alors dans les rues des villes brésiliennes. Il devient alors clair qu’une part importante de la société brésilienne ne se sent plus représentée par le système politique en place. Le mouvement qui éclate en juin de cette année-là dénonce la médiocrité des services publics, l’insécurité, la corruption et, plus généralement, l’ensemble des institutions de la démocratie représentative. Face à cette mobilisation spectaculaire, les forces politiques gouvernementales comme celles de l’opposition sont frappées de stupeur et se montrent incapables d’esquisser un quelconque projet de réforme des institutions, d’amélioration de la démocratie et du fonctionnement de l’Etat. Aucune proposition de réforme destinée à rapprocher le système politique des aspirations et des souhaits de la population n’apparaît. Les formations parlementaires, les leaders politiques vont considérer ce mouvement comme un saute d’humeur et de colère passagère. Le système politique et institutionnel se replie sur lui-même. En 2017, lorsque les membres du Congrès modifient la législation électorale dans la perspective du scrutin de 2018, ils n’apportent aucune réponse aux attentes de la population. L’électorat est comme placé devant une alternative : ou bien il accepte la perpétuation du système politique qui fonctionne depuis 1988 ; ou bien il remet tout en cause. Pour une majorité de l’électorat, les institutions démocratiques fonctionnent mal. Face à la surdité des élus et des principaux acteurs politiques, la seule option qui restait était de souhaiter l’effondrement du système, et même de le précipiter. Jair Bolsonaro a été élu en octobre 2018 parce qu’il a surfé sur une vague profonde au sein de l’électorat, une vague favorable au collapse des institutions existantes. (à suivre). [1] Le "mensalão" (mensualités) est le nom donné à la crise politique ouverte en 2005, sous le premier gouvernement Lula. A l’époque, des députés recevaient des pots de vin mensuels en échange de leur vote en faveur de projets de loi du pouvoir exécutif. Le "petrolão" ou affaire Petrobras désigne un gigantesque système de corruption impliquant de nombreuses entreprises du secteur du BTP et des hommes politiques de premier plan du pays qui sera mis à jour à partir de 2014. Les investigations menées par la Justice et la Police Fédérale mettent à jour un vaste système de corruption tournant autour de Petrobras. Plusieurs entreprises se sont organisées pour se partager les appels d'offre de l'entreprise d'État, en appliquant une surfacturation de leurs prestations. L'argent récupéré retombait ensuite dans les caisses de partis politiques de la coalition gouvernementale ou directement dans les poches de certaines personnalités. Les investigations menées depuis 2014 sur le "petrolão" et d’autres affaires liées ont été désignées par la presse sous le terme de lavage-express. Elles ont conduit à la condamnation et à l’emprisonnement de 155 personnalités politiques et du monde économique.
- Paulo Guedes : un bilan de la 1ére année (1).
1. Introduction. Sur le site du Ministère de l’économie qu’il commande depuis janvier 2019, les inter-nautes peuvent trouver un court résumé du parcours suivi par Paulo Guedes avant qu’il ne soit sollicité par le Président Bolsonaro pour intégrer son gouvernement. Le titulaire de ce portefeuille-clé a obtenu en 1978 un titre de docteur en économie délivré par l’Université de Chicago. Après avoir enseigné dans divers établissements supérieurs (au Chili puis au Brésil), il a participé à la fondation de la banque brésilienne d’investissement Pactual, intégré les conseils de plusieurs grandes entreprises et créé l’institut Millenium, un think-tank d’inspiration libérale. L’économiste rencontre Jair Bolsonaro pour la pre-mière fois en novembre 2017, alors que la campagne pour le dernier scrutin présidentiel démarrait à peine. Rapidement, Paulo Guedes va apporter au candidat un appui décisif. Sa vision très libérale de l’économie vient opportunément atténuer le discours extrémiste et autoritaire de Bolsonaro qui ne cesse de légitimer la dictature militaire des années 1964-1985 et fait même l’éloge des bourreaux qui torturaient alors les prisonniers politi-ques. Reconnaissant son incompétence sur les questions économiques, l’ancien militaire va s’appuyer sur son futur ministre. Ce dernier rassure les marchés financiers et les investisseurs. Il défend un programme de réduction du poids de l’Etat, de contraction des dépenses, d’ajustement du budget fédéral et d’ouverture de l’économie (une des plus fermées du monde) à la concurrence internationale. Lorsqu’il est officiellement choisi comme futur ministre de l’économie, Guedes n’hésite plus à promettre un véritable choc libéral. Si Jair Bolsonaro est élu, le titulaire annoncé de ce portefeuille-clé dirigera un "super-ministère". Il mènera à bien le projet de réforme des régimes de retraites (qui plombent les finances de l’Etat) que le Président sortant Michel Temir n’a pas fait aboutir. Les deux autres priorités seront les privatisations et la réduction de la dette publique. L’ancien banquier d’affaires et enseignant qui n’avait pratiquement aucune expérience politique a apporté au candidat l’appui des milieux économiques et financiers. Ceux-ci ont été séduits par le programme réformiste de Paulo Guedes. Bolsonaro répétait d’ail-leurs pendant la campagne que son ministre disposerait des plein-pouvoirs pour mener la politique économique qu’il souhaite et rompre définitivement avec le dirigisme brouil-lon et irresponsable des derniers gouvernements du Parti des Travailleurs. Immé-diatement après sa victoire, l’ancien militaire confirmait la création d’un "super-ministère" de l’économie qui réunirait des compétences jusqu’alors réparties entre plusieurs minis-tères (Industrie, Planification, Commerce Extérieur, Travail). Paulo Guedes et Jair Bolsonaro en novembre 2019. Un an après la prise de fonction de Paulo Guedes, quelle appréciation peut-on porter sur son action ? La réponse est évidemment nuancée. Le nouveau ministre de l’écono-mie et l’équipe qui l’entoure (dont plusieurs membres appartenaient déjà au gouver-nement Temer) sont parvenus à faire adopter une réforme des régimes de retraite signi-ficative. En diminuant les dépenses, le nouveau système va permettre de réduire le déficit du budget fédéral et d’abaisser le rythme de progression de la dette publique. Cet effort d’ajustement a permis aux autorités monétaires de poursuivre une politique de baisse des taux. Les deux dynamiques conjuguées ont certainement contribué à la timide relance de l’activité qui a marqué l’année 2019. On est cependant très loin du choc libéral annoncé. Ayant concentré son énergie sur la réforme des retraites (qui ne suffit pas en soi à ranimer la croissance), le gouvernement n’a pas su utiliser la période d’état de grâce suivant l’élection pour impulser les grandes mutations structurelles attendues. Le ministre de l’économie est certes à la tête d’une grande administration regroupant de multiples compétences auparavant dispersées. Les marges de manœuvre de ce "super-ministère" sont cependant limitées et réduites en raison même de la stratégie politique adoptée par le chef de l’Etat. Le refus de prendre en compte les règles du présidentialisme de coalition (construction et animation d’une majorité ample et stable au Congrès), la stratégie de tension permanente choisie par l’exécutif, les crises répétées entre le gouvernement fédéral et les instances législatives, la multiplication de polémiques : tous ces éléments entretiennent la crise du système politique née autour de 2013/14 et alimentent un climat d’insécurité juridique. Dans ce contexte, le redémarrage de l’investissement tarde. L’attentisme des décideurs prévaut. En dehors de la réforme des retraites, aucun des autres grands projets annoncés par Paulo Guedes n’a fait l’objet de l’engagement de débats de fond au sein du Congrès au cours de l’année 2019. Les quelques opérations de privatisations initiées restent symbo-liques. Un an après l’investiture de Jair Bolsonaro, les observateurs ont le sentiment que la période de début de mandat n’a pas été efficacement utilisée et que le temps perdu ne pourra pas être aisément rattrapé sur l’année qui commence. Depuis la fin 2019, Paulo Guedes souligne et répète que l’économie brésilienne est enfin sortie de l’ornière, que le programme de libéralisation est toujours d’actualité. Après l’adoption par le Congrès de la réforme des régimes de retraites, la mise en œuvre de ce programme va dépendre sur les prochains mois du vote effectif par les deux chambres de 5 propositions d’amen-dements constitutionnels. Les textes que l’exécutif envisage de présenter ou qu’il doit présenter concernent la réforme de la fiscalité, la modernisation de la fonction publique fédérale et trois dispositifs destinés à réduire les dépenses publiques, à flexibiliser la gestion des finances de l’Etat et à accroître l’autonomie des Etats fédérés et des com-munes par rapport à l’échelon fédéral central. Le projet de réforme des retraites a été voté (avec des amendements) par la Chambre des députés en août 2019 (par 370 dépu-tés sur un total de 513) puis par le Sénat à la fin octobre de la même année (60 voix sur 81). Ce succès est attribuable à la fois à l’engagement des Présidents des deux cham-bres, à la conscience d’une majorité d’élus de l’urgence d’un ajustement des finances publiques et à la maturité du débat sur l’enjeu de la réforme (le texte proposé en février 2019 par Paulo Guedes reprenait dans ses grandes lignes le projet déjà présenté par l’Administration Temer en 2016). Un horizon plus difficile. Ce premier ajustement a sans doute soutenu la dynamique de récupération cyclique dans laquelle l’économie semble engagée depuis la fin de 2019. Ce réveil de l’activité, la perspective d’une croissance supérieure à 2% en 2020 ont déjà conduit le Ministre de l’Economie à anticiper de prochaines victoires. Depuis novembre 2019, il annonce ainsi que le Brésil devrait récupérer dès 2020 le statut d’investment grade[1] qu’il a perdu en 2015, alors que le gouvernement Dilma Rousseff semblait incapable d’éviter une dérive des finances publiques[2]. Taux de croissance trimestriel annualisé du PIB (en %) Source : Banque Itau, décembre 2019. Paulo Guedes fait sans doute preuve d’un enthousiasme excessif… Dans les prochains mois, tout va dépendre des marges de manœuvre politique dont va disposer le ministre de l’économie. Une remarque s’impose ici d’emblée. Sur les premières semaines du mandat de Jair Bolsonaro, de nombreux analystes ont cru que le Président élu était pla-cé sous la tutelle des militaires qu’il avait appelés pour constituer son Administration. D’autres ont imaginé que les ministres technocrates, originaires de la droite modérée, al-laient disposer d’une grande autonomie au sein d’un gouvernement animé par un Prési-dent classé à l’extrême-droite de l’échiquier politique. L’expérience des douze premiers mois du mandat présidentiel a montré que le chef de l’Etat et un noyau dur de "bolsonaristes" (composé par la famille du Président, des idéo-logues d’extrême-droite et des leaders d’églises néo-pentecôtistes) donnent le la et diri-gent effectivement l’Etat central. Lorsqu’ils n’ont pas été contraints de démissionner, les militaires ont choisi de faire profil bas, craignant sans doute d’affronter le candidat qu’ils avaient soutenu en 2018 et dont la popularité auprès des troupes et des officiers inter-médiaires reste forte. L’ancien juge Sergio Moro, ministre de la Justice, s’est lui aussi aligné sur le chef de l’exécutif. Il ne constitue pas un contrepoids légaliste qui viendrait freiner les initiatives autoritaires du Président et atténuer le climat de tension que l’exé-cutif entretient en permanence avec les autres institutions fédérales. Le Ministre des infrastructures, le titulaire du portefeuille des mines et de l’énergie et le "super-ministre" de l’économie sont néanmoins parvenus à conquérir un minimum d’autonomie dans leurs domaines d’action respectifs. Pour sa part, Paulo Guedes a trouvé au Congrès un leader disposé à faire avancer le processus d’adoption de la réfor-me des retraites. Sans l’engagement décisif de Rodrigo Maia, Président de la Chambre des députés, jamais le ministre de l’économie ne serait parvenu à faire voter par le pouvoir législatif un programme d’ajustement capable de rassurer les marchés financiers et d’améliorer à terme les comptes publics. Le parlementaire, membre d’un parti de la droite modérée, a su éliminer les résistances au sein de sa formation et de celles du centre. Il a proposé les amendements nécessaires à la construction d’une majorité de cir-constance relativement large. Rodrigo Maia et les groupes parlementaires qu’il repré-sente et coordonne ne sont pas disposés à appuyer les projets autoritaires du Président Bolsonaro. Seront-ils mieux disposés dans l’avenir lorsqu’il s’agira d’adopter des projets gouvernementaux d’inspiration clairement libérale, capables de réduire le périmètre économique de l’Etat et de remettre en cause les privilèges de la fonction publique ? Jair Bolsonaro, Rodrigo Maia et Paulo Guedes en février 2019. Deux éléments nouveaux permettent de considérer que cette "complicité" entre le ministre de l’économie et les leaders politiques des deux chambres du Congrès pourrait s’affaiblir dès les premiers mois de 2020. Mentionnons d’abord le fait que l’année qui s’ouvre est une année électorale. Les électeurs brésiliens seront convoqués en octobre prochain pour des élections municipales, décisives pour l’avenir du gouvernement Bol-sonaro. Il est difficile d’imaginer que les parlementaires profitent des six mois qui vont s’écouler entre le début de leurs travaux en février 2020 et le démarrage de la campa-gne pour voter des projets qui auront des répercussions concrètes à l’échelle locale et remettent en cause les intérêts de corporations et de groupes de pression bien orga-nisés. Prudents, députés et sénateurs de la droite et du centre chercheront plutôt à reporter sine die les débats et les votes. Une seconde raison les portera à temporiser. Ces forces politiques ne sont plus très enthousiastes à l’égard de projets gouvernementaux qui seraient inspirés par l’expérience du Chili, référence pour les économistes libéraux en Amérique du Sud. Les manifestations qui se sont multipliées dans ce pays et dans d’autres Etats voisins depuis octobre 2019 ont suscité des inquiétudes dans la classe politique brésilienne et au sein même de l’Administration Bolsonaro. Désormais, les élus de la droite et du centre comme de nombreux membres de l’exécutif craignent que des inflexions brutales et fortes de la politique économique ne soient autant de déclen-cheurs de mouvements comparables au Brésil. Des mouvements dont pourrait tirer parti une gauche revigorée après la sortie de prison de Lula en novembre dernier... Ce message a d’ailleurs été reçu par Paulo Guedes qui annonce depuis des mois une réforme radicale de l’Administration fédérale et une refonte de la fiscalité mais s’est bien gardé jusqu’en ce début de 2020 de présenter des textes au Congrès. A la fin de l’année 2019, le ministre de l’économie a reconnu que ce retard était motivé par une crainte. Les forces de gauche pourraient prendre prétexte de ces initiatives pour mobiliser leurs parti-sans et organiser dans les rues des manifestations comparables à celles qui ont eu lieu entre octobre et décembre 2019 sur d’autres pays de la région. La réforme administrative doit réduire les salaires de la fonction publique fédérale (en les alignant, à qualification égale, sur les rémunérations du secteur privé) et mettre fin à la garantie de l’emploi à vie pour plusieurs catégories de nouveaux agents. Sur un projet de ce type, l’exécutif ne se heurtera pas seulement aux forces traditionnelles de la gauche, bien implantées dans l’univers de la fonction publique. Il devra aussi affronter les lobbys puissants qui défen-dent les différentes catégories d’agents de l’Administration fédérale et savent gagner de nombreux élus du Congrès à leur cause. Des difficultés du même type vont se présenter lorsque le gouvernement envisagera une refonte du système fiscal. La refonte de la fiscalité doit aboutir à une simplification du dispositif et à son redéploiement afin de stimuler l’activité et d’améliorer la compétitivité de la production nationale. Les mesures à envisager (unification des prélèvements, modification des modes de perception, etc..) vont affecter tous les contribuables et altérer en profondeur les relations entre l’échelon fédéral et les Etats fédérés. Ajoutons encore que le ralentissement ou la paralysie des processus législatifs qui peuvent désormais intervenir sont aussi liés à la désorganisation des forces parlemen-taires jusqu’alors relativement fidèles à l’exécutif. Au cours des derniers mois, le Prési-dent Bolsonaro a provoqué une crise majeure au sein de son propre parti (le Parti Social Liberal, qui avait largement contribué à le faire élire), s’attaquant à ses leaders au sein des deux Chambres. Il a finalement annoncé qu’il abandonnait la formation de droite et constituait avec d’autres dissidents une nouveau parti : l’alliance pour le Brésil. Certes, le Ministre de l’économie continue à bénéficier du soutien des marchés. Le monde des affaires veut croire que son succès sur le dossier des retraites annonce des succès futurs sur des enjeux tout aussi importants. Les investisseurs et les responsables d’entreprises adhèrent à des projets qu’ils estiment capables de relancer une économie assoupie. Jouissant pour cette raison d’une autonomie relative, Paulo Guedes doit pour-tant chercher à contourner en permanence deux obstacles. Il ne peut pas prendre d’ini-tiative qui contrarierait le Président et sa clientèle d’extrême-droite et de partisans actifs sur les réseaux sociaux. A chaque fois que le ministère de l’économie a envisagé des projets dénoncés par les bolsonaristes radicaux, le titulaire du portefeuille a fait marche arrière[3]. Le second obstacle apparaît lorsque l’ancien banquier d’affaires cherche à séduire ces factions d’extrême-droite[4]. Il met alors en péril son alliance précaire avec les forces parlementaires de droite et du centre qui ont été ses alliés les plus efficaces en 2019. Le ministre de l’économie ne peut pas ignorer qu’une éventuelle radicalisation auto-ritaire du gouvernement Bolsonaro ruinerait probablement son ambition de relance de l’économie par la libéralisation. La politique et l’économie sont difficilement dissociables. Un raidissement du régime pourrait séduire les bolsonaristes les plus fervents qui n’hési-tent pas dénoncer l’Etat de droit et la démocratie. Il inquiéterait les investisseurs. L’éco-nomie n’est pas une île dont les équilibres pourraient être maintenus dans un contexte d’arbitraire, d’affaiblissement des normes et d’insécurité juridique aggravée. (à suivre). 1] Statut défini en fonction des notations effectuées par les agences internationales d’évaluation des risques Standard and Poor’s, Ficht et Moody’s. Le Brésil a obtenu le statut d’investment grade en 2008 après des années de politique économique équilibrée et cohérente. L’accès à ce statut signifie que le pays a acquis une crédibilité (il est considéré comme un bon payeur). Il améliore considérablement les conditions d’accès aux financements internationaux pour le secteur public et tous les acteurs économiques nationaux. [2] En septembre 2015, Standard and Poor’s rétrogradait la note brésilienne au rang d’investissement spéculatif et procédait à une nouvelle dégradation quelques mois plus tard. L’agence Fitch plaçait elle aussi la note brésilienne en investissement spéculatif en décembre 2015. Pour sa part, également en décembre, Moody’s plaçait la note du Brésil sous surveillance en vue d’une éventuelle dégradation en catégorie spé-culative (dans les 3 mois). Cette intention se concrétisait au début de 2016. Le Brésil était alors classé investissement spéculatif par les trois principales agences de notation. Les conséquences de la perte du statut d’investment grade ont été une importante sortie de capitaux et un durcissement des conditions d’accès au crédit international pour tous les acteurs économiques brésiliens. [3] En septembre 2019, dans un interview, le ministre a annoncé qu’il envisageait d’inclure dans la future réforme de la fiscalité un impôt sur les transactions financières, comparable dans ses modalités et son impact à la Contribution Provisoire sur les Mouvements Financiers (CPMF), une taxe très impopulaire introduite entre 1997 et 2007, puis supprimée depuis. Le directeur de l’administration fiscale au niveau fédérale (un fervent défenseur de la CPMF) annonçait d’ailleurs qu’il avait fait réaliser une étude détaillant les modalités d’introduction du futur impôt. Devant la résistance et l’irritation du Président Bolsonaro, Paulo Guedes a dû abandonner ce projet et se démettre de ses fonctions le directeur en question. [4] En novembre 2019, pendant un voyage aux Etats-Unis, Paulo Guedes n’a pas hésité à affirmer qu’un mouvement de protestation lancé par l’opposition pourrait conduire l’exécutif à adopter un acte institutionnel comparable à ceux adoptés pendant la dictature militaire. Il s’est référé à un acte qui a ren-forcé à l’époque les persécutions politiques, les tortures d’opposants, la censure. Le propos a immé-diatement provoqué une réaction très négative du Président de la Chambre des députés et du Président de la Cour Suprême. Rapidement, le ministre de l’économie a dû souligner qu’il restait favorable à une "démocratie responsable".